Chronique des mystagogues, 9

 

SOYONS PROS !
LA TYRANNIE DU PERFORMING 

10h30. Mardi.

Après une journée de repos bien mérité, Michel a rendez-vous avec l’équipe pastorale pour une petite évaluation de sa première année comme pasteur assistant de son église. Notre pasteur-padawan s’en va le cœur léger et la prière en bandoulière : tout va bien. Par miracle, tout va bien. Les projets avancent, l’église grandit modérément et a son lot de divisions, comme il se doit.

Et pourtant, là alors que la réunion d’équipe se déroulait, selon toute apparence, pour le mieux, notre petit Michel se fait interpeller par l’un des responsables de l’église : « Comment décrirais-tu l’efficacité de ton ministère ? » Et un autre de se départir d’un laconique : « Es-tu certain de bien savoir gérer ton temps ? » Tout cela, Michel le prend comme une mise en cause de son ministère : ile ne fait pas assez. Avec toutes les heures qui lui sont imparités, il devrait pouvoir faire plus. Encore plus. Il devrait pouvoir être plus « performant. »

Après plusieurs minutes de débat sans faim, Michel lévite en plein drame métaphysique : on lui demande d’être « un peu plus professionnel » dans la réalisation des flyers pour la prochaine rencontre régionale de formation de disciples. Le slogan est trouvé, ne reste plus qu’à l’adopter : il faut « être pro ».

Et longue vie au performing !

*

Le performing recouvre trois réalités : le mythe de la professionnalisation contre l’amateurisme ; la tyrannie de la communication par l’image ; et la nouvelle gnose de l’efficacité.

Eloge de l’amateurisme

Vous pouvez entendre cela dans de nombreuses réunions : il faut être professionnel. Du groupe de louange de l’église à la mise en page du journal d’église, il faut « être pro » ! Il faut que les musiciens fassent leur preuves et soient dotés d’un talent indéniable afin de nous « faire entrer dans la louange ». Il faut que le site web de l’église soit de qualité professionnelle parce que tout le monde le sait, l’attrait d’une église tient à l’esthétique de son site. Il faut d’ailleurs être toujours pro et « dans le coup » pour ne pas donner l’impression d’être hors phase avec notre société. Il faudra d’ailleurs aussi créer dans vos églises des groupes de « jeunes professionnels », sans quoi vous ne pourrez dynamiser votre église. Et, saint graal de la professionnalisation !, il faut que notre communication soit « professionnelle ». On passera alors des heures à faire un flyer qui accroche… on cherchera le mot qui changera tout.

Dans tous les cas, il faut vraiment être avoir une attitude et une formation de professionnels ! Cela ne fait aucun doute ! Si nous ne sommes pas « pros », la société ne nous prendra jamais au sérieux. Hum… Premier problème. Que nous visions une certaine qualité et excellence dans nos divers travaux, je suis complètement pour. Totalement pour. D’ailleurs je pense que nous devrions viser cette excellence notamment par une formation générale qui soit plus solide que ce que propose la société elle-même. Le problème n’est pas là. Le problème, c’est de croire que la société nous acceptera parce que nous travaillons de manière professionnelle ou parce que nous sommes les meilleurs dans nos domaines respectifs.

N’ayons pas d’illusions : toujours, encore et toujours, ce que nous proclamons nous mettra en tension avec la société dans laquelle nous nous trouvons. Toujours. Rien ne fera que nous soyons acceptés, si ce n’est l’acceptation de l’évangile. Si nous devons travailler pour une plus grande pertinence dans notre monde, prenons garde à ce que cela ne se transforme pas en volonté d’acceptation. Celle-ci pourrait vite, trop vite, nous conduire à vouloir être intégrés à la société.

N’en reste pas moins que, comme un mauvais mantra de série Z, on vous rappellera : « soyons professionnels ! » Vous trouvez cela aussi en apologétique. Un des a priori les plus évidents et les plus ressassés, c’est que pour parler de quelque chose, il faut être un professionnel. Si vous n’avez pas de doctorat, vous n’avez pas de droits. Vous ne pouvez pas parler de tel ou tel sujet si vous n’êtes pas professionnel ou si vous n’avez pas de doctorat dans le sujet concerné. Quelle que soient les autres raisons que vous puissiez avoir !

Pas de doctorat pas de droits !

Tout le monde semble donc exiger la professionnalisation de nos églises. Et malgré tout cela, il y a un certain attrait à l’amateurisme. De grandes missions et œuvres chrétiennes n’ont été que des rêves d’amateurs, du moins au début. L’exemple de La Force, ou plutôt de la Fondation John Bost, est un bon exemple. Comptant maintenant plus de 1700 « professionnels » de métiers divers, cette fondation, qui est l’une des plus importantes dans le travail auprès des personnes ayant des handicaps variés, a commencé grâce aux efforts d’un « amateur », John Bost et des bénévoles de son église. Rien ne laissait alors présager de la grande réussite de cette œuvre qui est maintenant un lieu de formation et de professionnalisation dans ce domaine médico-social.

Rappelons-nous de plus que l’amateurisme a toujours été le moteur de l’église. Des premiers missionnaires aux premiers théologiens, être amateur, c’est défricher, c’est travailler dans des domaines à peine ouvert, c’est en fait, sous un autre nom, être pionnier et faire avec ce qu’on a. L’amateurisme c’est la condition nécessaire et préalable à la professionnalisation.

C’est même plus que cela. Car vous pourriez répondre que si l’amateurisme c’est la condition antérieure à la professionnalisation, une fois que nous sommes devenus « pro », pourquoi revenir à un amateurisme qui fait vraiment pas sérieux ? Laissez-moi mentionner plusieurs raisons :

  • être amateur, c’est croire qu’il ne suffit pas d’avoir été bien formé pour avoir quelque chose à dire ou à faire. C’est croire que souvent il faut un peu de folie pour pouvoir accomplir la moindre petite chose ;

  • être amateur, c’est prier que Dieu continue d’utiliser les petites choses, ce qui semble insignifiant parce que pas « particulièrement » réussi ;

  • être amateur, c’est ne pas attendre d’être parfaitement formés avant de prendre place dans le service du Corps de Christ.

Regardez l’apôtre Paul : le plus grand des amateurs ! Pourquoi ? Parce qu’il n’y avait aucun autre implanteur d’église en milieu « païen » ! Paul, c’était l’amateur total, l’amateur par excellence. Et pourtant, par la grâce de Dieu, regardez ce qu’il a accomplit.

L’amateur nous prévient aussi d’un danger. L’accent sur la performance et la professionnalisation pourrait facilement nous laisser penser que cela suffit à conditionner notre succès. Bien sûr, nous dirons tous que nous oeuvrons par la grâce de Dieu. Et cependant, l’accent mis, encore et toujours, sur la nécessité d’être « pro » laisse à penser que l’équilibre entre responsabilité d’excellence d’un côté, et confiance en la grâce de Dieu de l’autre côté, ne sera pas aussi facile que cela. Cette question il faut nous la poser maintenant. Si nous l’oublions, il sera trop tard quand nous finirons par nous la poser : nous aurons déjà oublié que quelque soit notre « professionnalisation » c’est la grâce de Dieu qui est première. Toujours.

L’amateur a ainsi encore bien des années devant lui. Il y a tant à faire dans nos églises, et tant de personnes dans celles-ci sont prêts à s’engager si nous leur en donnons l’occasion, tout simplement.

Le performing : la tyrannie de l’image

Mais le « performing », ce n’est pas seulement l’exigence radicale de la professionnalisation. C’est aussi la capitulation de la parole face à l’image. Car il faut bien que le pasteur, le responsable, l’évangéliste, et même le responsable du groupe de louange, soit esclave du « performing ». Il nous faut « acter ». Nous jouons un rôle. Lorsque le « pasteur louange » est sur la scène, il est « pro ». Tous ses gestes sont « pros », et ainsi, il se doit de se plier aux mêmes règles. Il doit être une « bête de scène », quoiqu’il arrive, quoiqu’il en coûte.

Et ce qui arrive alors, c’est que nous avons capitulé devant le performing musical. Certainement que la musique accompagnant nos cultes ne soit pas à la hauteur de mon propre accompagnement cacophonique rassurera tous ceux qui connaissent mes capacités musicales ! Vous seriez les premiers satisfaits. Cela signifie-t-il cependant que nous devons être parfaits et chercher la performance afin de pouvoir être en tout les meilleurs ?

Problème ?

Ce n’est pas tant qu’essayant d’être à la mode nous sommes parfois ridicules. De cela, nous devrions commencer à en avoir l’habitude. Le problème, ce n’est même pas tant que nous restons toujours dix ans en arrière question style musical. Cela aussi caractérise la recherche incessante de l’« église attractive ».

Rien de tout cela, le problème est beaucoup plus profond. Il est plus théologique, et c’est pour cela que nous ne le voyons pas. Le problème, c’est que voulant être « pro » dans la louange, voulant être pro et dans l’air du temps, nous avons fait capituler la parole devant l’image. Nous voyons cela partout, y compris quand nous faisons nos petits flyers d’église… Le problème, c’est que l’image est devenu le contenu de notre communication, le contenu de nos chants, le contenu de nos prédications. Nous voulons « avoir l’air » et nous voulons avoir l’air « pros » pour pouvoir être acceptés par notre société.

Nous voulons avoir l’air « pro » dans la manière dont nous chantons et produisons notre musique de culte. Nous voulons avoir l’air « pro » en faisant des flyers qui … ben qui font « pro » – quoi que cela puisse vouloir dire. Nous voulons avoir l’air « pro », encore et toujours plus professionnels. C’est cela qui fera la force de notre évangile.

Problème ?

Avant la communication, par exemple, était définie par son contenu. Maintenant, elle est définie par l’image qu’elle donne de nous et que nous nous donnons de nous-mêmes. Nous avons vraisemblablement oublié que notre prédication, notre louange, notre évangélisation, doivent leur force à leur contenu.

Soyons en certains : même une église sans communication, sans flyers, sans stratégie longuement préparée sera une église dynamique du moment que le contenu de sa proclamation est fidèle à l’évangile.

Problème ?

L’image est étrangère, indifférente à la question du sens. La vue est l’organe de l’efficacité, la parole, elle, est incertaine. La vue donne l’évidence, la parole l’exclut car elle exige l’interprétation, la réflexion. L’image, au contraire de la parole, suppose en effet une immédiateté et donc court-circuite tout processus interprétatif. Ainsi, si l’image est mysticisme, la parole est interprétation réflexive.

Contrairement à ce que nous pouvons penser – ou à ce qu’on veut nous faire penser – l’image ne peut jamais être à elle seule facteur d’identité ou d’appartenance. Ainsi, le performing visuel est un danger sérieux : il nous laisse croire (1) que l’image seule crée un sentiment d’appartenance qui n’est en réalité qu’illusion et (2) que l’excellence de l’image que nous produisons – ou l’image que nous renvoyons de nous-mêmes – suffit à décrire la réalité. Or, une fois encore, l’image est immédiateté. Peut-être est-ce d’ailleurs pour cela que le performing visuel conduit directement à un performing émotionnel. Peut-être que cela peut expliquer l’accent contemporain sur l’émotionnalisation de la foi.

Les quelques problèmes soulignés ici mettent en évidence que l’idéal du performing, de la professionnalisation, s’il est parfois bien compris, peut facilement nous conduire vers une nouvelle tyrannie, celle de l’image.

L’efficacité, un nouveau gnosticisme

Mais en finalité, le « performing », ce n’est autre chose que le règne tyrannique de l’efficacité, l’efficacité, à tout prix. Exemple ? Un évangéliste commente sur son blog :

« Pour mesurer son efficacité, l’église en maintenance pose la question : Combien de visites le pasteur fait-il ? L’église en mission demande : Combien y a-t-il de disciples qui sont en train d’être formés ? »

Il ne pourrait rien y avoir de plus tragique. Pourquoi ?

Premièrement, nous glisserions dangereusement vers une théologie des œuvres. Bien sûr, on ne dit pas ici que nous sommes sauvés par les œuvres. Cependant, la fidélité de l’église serait évaluée non pas en fonction de … sa fidélité, tout simplement, mais de son efficacité ! On ne demande pas « La prédication est-elle fidèle à l’Ecriture » ou même « Le baptême et la Sainte Cène sont-ils bien pratiqués » car de toute façon nombreuses sont nos églises qui ne considèrent pas vraiment la question des sacrements comme étant particulièrement importante. Non, ce n’est pas la fidélité à l’Ecriture qui est la règle d’évaluation d’un ministère, c’est son efficacité.

Incroyable ! Cet évangéliste a conduit plus de 150 000 personnes à Christ ! Amen !

Du coup, nous mesurons même la valeur des personnes et des ministère à leur efficacité. Tout cela est en fait assez simple. Comment évaluez-vous la santé d’un ministère ? Prenez le ministère d’évangéliste : comment discernez-vous sa qualité ? Ne réfléchissez pas trop ! Cela pourrait fausser notre petite expérimentation.

Vous êtres prêts ? Cerveaux débranchés ?

Alors : « Comment évaluez-vous le ministère d’un évangéliste ? »

Stop !

Réponse : par le nombre de personnes qui se sont converties par son ministère. Et pour un pasteur ? Par le nombre de visites qu’il fait par semaine ? Par le nombre de prédications ou d’études bibliques qu’il fait par semaine ? Quel que soit le ministère, il lui faut qu’il soit efficace.

Le stagiaire doit être efficace, doit être partout, doit savoir tout faire, sinon pour quoi le paie-t-on ? En plus on le « prépare » ainsi à son futur ministère. Oui, en lui apprenant que nous sommes prêts à vendre sa santé spirituelle, physique, et mentale, pour quelques entrées en plus lors de notre culte.

L’évangéliste doit être efficace, être tout le temps dehors parce que ma foi, c’est bien ce que fait un évangéliste ! Oui, au détriment de sa réflexion biblique et théologique !

L’implanteur d’églises, quant à lui, doit être efficace, il doit avoir les meilleurs stratégies, les plus adaptées et « efficaces », informées par toutes les sciences humaines. Et tant pis si l’implanteur d’église a une prédication un peu faible parce que ce qu’on lui demande ce ‘est pas d’être un pasteur mas de créer le plus d’églises possibles. Si ces dernières ne tiennent que 5 ans ou si les chrétiens qui en sont le fruit ont une foi d’enfant, ce n’est pas de notre faute.

Si, nous en sommes responsables car nous avons capitulé devant l’efficacité ? Nous n’avons pas prit le temps. Nous avons cru que l’accomplissement des temps, l’accomplissement du salut des êtres humains n’était pas essentiellement l’oeuvre de Dieu mais la notre. Et puisque c’est ainsi, nous devons être efficaces.

Rappelons-nous une chose : nous serons mesurés avec la règle que nous aurons utilisé pour mesurer les autres. Rappelons-nous une deuxième chose : Christ est probablement le moins efficace de tous les prophètes. Après tout, étant Fils de Dieu, n’aurait-il pas pu être un peu plus efficace ? En ne parlant pas en paraboles, en appelant à la rescousse des légions d’anges d’élite, ou encore en choisissant des disciples qui auraient été un peu moins lents à la détente ? Franchement, de l’efficacité ? Pas vraiment ! Trois ans de ministère et au moment crucial, pas un ne tient le coup !

Vous penserez peut-être que je suis ici un peu monomaniaque et que je « focalise » un peu trop sur une anti-efficacité primaire. Possible. D’ailleurs, on pourrait bien sûr me répondre que l’efficacité est légitime « si le but soutient le bien commun et la dignité des personnes ». Mais cela ne fait que repousser la question. Car le problème est profond : même lorsque nous essayons d’éliminer l’efficacité de notre vision du monde, elle revient avec grande efficacité ! Prenons l’exemple du ministère pastoral : comment est-il évalué ?

  • par le nombre de ses visites pastorales ?

  • par son investissement national avec le CNEF ?

  • par le nombre de projets qu’il met en œuvre ?

  • par le nombre de nouvelles personnes qui viennent à l’église ?

Le pasteur est toujours sous pression. Il doit être toujours plus efficace. Alors, c’est vrai, beaucoup de théologiens et pasteurs sont conscients de ce problème et appellent le pasteur à mieux gérer son temps, à se ménager des temps de repos. On appellera aussi les églises et leurs unions à promouvoir un meilleur travail d’équipe.

On pourrait facilement croire que tout cela est fait par souci du pasteur. C’est le cas. Et malgré cela, la tyrannie de l’efficacité revient au galop sur des pégases foudroyants. Pourquoi le pasteur doit-il « prendre du temps pour lui » ? Pour revenir en forme : « Le pasteur a besoin de temps de repos et de ressourcement pour tenir dans la durée et être plus efficace dans le ministère. » Et voilà ! Pourquoi prendre du repos ? Pour être encore plus efficace ! Pourquoi prendre le temps ? Pour être toujours plus efficace.

Heureux, les efficaces, car le royaume des cieux est à eux ! La gloire, l’honneur et la puissance à celui qui sait remplir des stades de foot pour une campagne d’évangélisation ; mais pleurs et grincements de dents pour celui qui est faible et inefficace dans son ministère ; car au final, tout dépend de la performance du ministre !

Ce serait oublier que la règle du ministère de Christ, ce n’est pas l’efficacité mais la fidélité ; ce n’est pas l’efficacité mais le service. Ce qu’il demande, recommande, c’est la fidélité à son Dieu, c’est l’attachement au Père. La fidélité, rien de plus, rien de moins.

L’efficacité au prix de la responsabilité

On retrouve ainsi la même mystagogie dans tous les domaines théologiques, y compris la formation théologique qui a maintenant pour but de « former, stimuler et encourager les chrétiens à être des témoins efficaces. » Le problème ? Le problème ce n’est pas la motivation : vouloir encourager les chrétiens, les soutenir dans leur mission, c’est une motivation nécessaire. Le problème c’est de vouloir faire de nous des témoins « efficaces ». Jamais l’efficacité n’est une règle de conduite dans l’Ecriture. D’autres termes apparaissent cependant et, premiers parmi eux, nous trouvons la fidélité (nous l’avons mentionné avant) et la responsabilité.

Et là aussi, Ellul avait raison. Quelles que soient les problèmes avec sa théologie, sa dialectique ou son universalisme, sa remise en cause radicale de l’efficacité comme critère principal d’évaluation doit être entendu. Le problème de l’efficacité, c’est qu’elle fait « disparaître les fins au profit des moyens ». Lorsque l’efficacité est la règle e mesure que nous utilisons dans nos ministères, nous avons succombé à la tyrannie de l’efficacité technique. Ce que nous recherchons alors, c’est des moyens toujours plus efficaces. Nous ne recherchons plus à accomplir cette finalité que nous avions discerné en premier lieu. Nous ne cherchons plus qu’à être efficaces.

En ce qui concerne l’évangélisation, nous serions en danger de ne plus chercher la proclamation de cette bonne nouvelle, mais l’efficacité de notre proclamation. La finalité (la proclamation) s’efface devant la recherche de l’efficacité (le moyen). Comme le disait déjà Ellul : notre époque est caractérisée par la disparition des fins (la liberté en Christ) au profit des moyens (avoir une proclamation pertinente). Maintenant nous ne voulons que la proclamation pertinente et dans cette recherche unique, nous devenons ivres d’efficacité. Nous avons transformé notre proclamation en idolâtrie de l’efficacité.

C’est un comble, une ironie tragique : même la proclamation de l’évangile peut être transformée en idole lorsque nous le faisons pour le faire, et lorsque nous le faisons en voulant être le plus efficace possible. Pourquoi est-ce alors une idole ? Parce que nous avons oublié que cette proclamation n’est pas une fin en soi : elle est le moyen que Dieu utilise pour transformer radicalement des êtres humains ; pour les libérer, les réconcilier avec lui-même et avec le reste de sa création ; pour leur donner la paix, la justice, l’amour et la joie.

Conséquence dramatique : les pasteurs et autres responsables d’églises sont « mesurés » par leur efficacité. Un ministère qui « va bien » est un ministère efficace. Un « bon » stagiaire est un stagiaire efficace. Un « bon » évangéliste est un évangéliste efficace.

Ceci est, au mieux, une illusion.

Au pire, une idolâtrie.

En faisant ainsi, nous risquons de dé-responsabiliser les chrétiens en oubliant que nous sommes responsables de notre parole, responsables de notre proclamation. Nous ne sommes pas responsables du succès quantitatif de notre évangélisation, de nos projets d’implantation d’église. Dieu lui-même est responsable de tout ce qui touche à ce si grand salut ! Nous avons une responsabilité. Et malheureusement, si notre critère principal est l’efficacité, nous ne serons plus responsables de nos actes. Cette conclusion semblera peut-être étonnante, voire contradictoire. Après tout, n’est-ce pas en étant le plus efficace possible que nous montrerons notre responsabilité envers, par exemple, la mission ?

Non.

Ce n’est pas dans l’efficacité ou la professionnalisation que réside notre responsabilité mais premièrement dans la fidélité envers Dieu et sa révélation. Tout est une fonction de cette fidélité.

Conclusion

Le performing ! Tout un programme.

Un programme de professionnalisation quoiqu’il en coûte. Un oubli de notre histoire d’amateurs. Une volonté constante de performing. Un culte rendu à la recherche de l’efficacité.

L’Ecclésiaste, de son côté, ne nous encourage pas à être efficace mais à discerner les temps. Et non seulement à les discerner mais à reconnaître la futilité, l’inutilité, la nature provisoire de tout ce que nous faisons. Absolument tour ce que nous faisons est inutile, éphémère, provisoire. C’est Dieu, et lui seul, en dépit de notre performing, en dépit de notre soif de professionnalisation,en dépit de notre culte de l’efficacité, donnera un vrai sens à nos actions.

Et peut-être que cela demande alors de valoriser l’amateurisme, le calme, le silence. Peut-être bien qu’un jour nous auront besoin de ces trois choses. Plus que nous ne le pensons. Ellul, une fois et une dernière fois encore, concluait : « Le plus haut point de rupture envers cette société technicienne, l’attitude vraiment révolutionnaire, serait l’attitude de contemplation au lieu de l’agitation frénétique » (Autopsie de la révolution, 1969). A notre époque d’efficacité professionnelle, il me semble que c’est aussi une affirmation pleine de bon sens.

Finissons donc cette chronique par une éloge de l’inutilité !

Soyons honnêtes : parfois nous sommes aussi efficaces que l’armée de Sauron devant les portes de Mordor. Nous sommes des millions et nous n’accomplissons pas grand chose. Pourquoi le devrions-nous ? Nous ne recherchons pas à être justifiés par nos œuvres.

 

Chronique des mystagogues, 8

L’ILLUSION DE LA CONCRÉTUDE

20 octobre 2013

 

Samedi matin, milieu de réunion pastorale.

Vous venez de discuter pendant près de 45 minutes du sujet général de la série de prédications et d’études bibliques sur lesquels va se concentrer votre église l’année suivante. Pour ce faire, vous avez discuté théologie, interprétation biblique et livres bibliques, vous avez évalué la stratégie et la vision de votre église et discuté la mise en place d’un programme de discipulat. Vous avez parlé des problèmes dans votre églises, de ce que le « légalisme » des Galates pourrait être maintenant, de l’application de cette lettre au contexte de votre église. Puis, alors que l’heure syndicale de la pause café s’approche, décomptant ses secondes fatidiques, quelqu’un lance un salutaire : « Bon, alors concrètement, on fait quoi ? ».

Semaine suivante. Vous venez de faire une prédication sur Galates 5 et la liberté en Christ. Vous avez rappelé, tant bien que mal, que cette liberté était une liberté de service, une liberté difficile car elle demandait à chacun de trouver et de vivre cette liberté. À la sortie du culte, quelqu’un vient vous voir et, après les banales félicitations pour votre prédication édifiante, vous fais la remarque suivante : « Mais j’aurais bien aimé que ce soit plus concret ». 

*

Voilà en quelques lignes l’illusion de la concrétude.

C’est l’illusion selon laquelle la qualité de vos prédications, de vos réunions pastorales, de vos études bibliques, de la vie d’église et de la vie chrétienne, est définie par leur aspect concret. Si ce n’est pas concret, cela ne vaut pas grand chose. Ou si ce n’est pas dit aussi directement, ce le sera avec un sourire et de grands encouragements, mais la conclusion sera la même : si ce n’est pas concret, vous avez raté quelque chose. Notez que cette concrétude se retrouve à toutes les étapes, dans tous les domaines de la formation théologique, mais aussi dans tous les ministères. Pasteurs, professeurs, étudiants, missionnaires, membres d’églises, prédicateurs laïques, diacres et autres implanteurs d’églises, tous courent le danger d’idolâtrer cette concrétude.

Prenez l’exemple des prédications – sujet sur lequel nous reviendrons plus loin. Vous pouvez faire ce que vous voulez, il y aura toujours quelqu’un pour vous dire que ce n’était pas assez concret… quoi que vous fassiez. Donnez quelques bons exemples, mais ce ne sera pas assez concret. Si vous donnez deux ou trois exemples bien concrets, il n’y en aura pas eu tout à fait assez. Si vous donnez assez d’exemples, ils auront été trop sérieux, ou pas assez sérieux, au choix. Si vous donnez des exemples pendant la moitié de votre prédication, ceux-ci n’auront toujours pas été assez concrets, ce par quoi on veut peut-être dire que ces exemples ne sont pas assez tirés de la vie quotidienne. Et puis de toute façon, même si vous prenez des exemples concrets tirés de la vie quotidienne, le problème c’est qu’ils ne sont pas assez tirés de votre expérience personnelle. Et parfois cela ne suffira pas non plus. Mais que faut-il d’autre pour que des exemples pratiques de la vie quotidienne correspondent à ce que l’on demande de vous ? Très souvent, cela demeure un mystère et vous vous contentez de sourire poliment coincé entre la porte du temple et la file d’attente des remarques presque pertinentes.

Voilà : en tous cas, il faut des exemples pratiques concrètement tirés de votre vie quotidienne de tous les jours. Je suis assez concret là ou je donne des exemple pratiques ?
Donc soyez : concrets ; pratiques ; quotidiens ; personnels.
Et vous aurez réglé le problème.

Non, loin de là. Car le problème ce n’est pas les exemples que vous donnez. Ce ne sont pas leur qualité, pas même de savoir s’ils sont assez personnels. Le problème c’est l’idée même qu’il faut donner des « exemples concrets ». Comprenez-moi bien, il est tout à fait légitime, bon et nécessaire de donner des exemples dans vos prédications. Il est tout à fait nécessaire de garder un tant soit peu les pieds sur terre dans les réunions pastorales. Mais la complexité et la précision théologique sont de belles (notez, pas bonnes, mais belles, c’est à dire, désirables) choses et doivent être recherchées et appréciées en elles-mêmes. Et pourtant, cette mise en valeur théologique est souvent mise en danger par les appels répétés à la concrétude.

La théologie à l’épreuve de la concrétude

En effet, l’exigence du « concret », règne dans tous les domaines de la foi, mais plus sérieuse il me semble est la situation des facultés et plus particulièrement des étudiants en théologie. Plus sérieuse car il s’agit des futurs responsables d’églises, des futurs évangélistes et implanteurs. Et si eux ne savent pas faire le lien entre la théorie et la pratique, entre la théologie et la vie quotidienne, entre foi et piété… comment pourront-ils servir d’exemples, de modèles, comment seront-ils vraiment les leaders de demain ? Ils ne le pourront pas car ils seront sans cesse entrain de poursuivre la concrétude et risqueront ainsi de sélectionner les aspects « concrets » de l’évangile en oubliant tout le reste. Cela signera la fin de la force évangélique des églises en France.

Je serais toujours surpris, après une prédication sur le salut par la foi, d’entendre la remarque désormais habituelle : « Ça manquait de concret quand même ! ». Oui j’oubliais, être sauvé en Christ ce n’est pas concret assez concret ! Désolé, moi et mon obsession théologico-rationnelle… j’était resté sur l’impression naïve qu’au contraire il ne pouvait rien y avoir de plus concret que d’être sauvé, d’être transformé par l’Esprit de Christ, l’Esprit de réconciliation. Ou est-ce que nous ne voyons pas dans nos vies quotidienne la transformation concrète de l’Esprit ? Mais je ne voudrais pas avoir de poser des questions qui nous mettraient tous mal-à-l’aise. Donc le salut en Christ : pas assez personnel.

Alors… la divinité de Christ ? Mauvaise pioche : pas assez concret ! Parce que finalement, la personne de Jésus n’est pas assez concrète ! Vraiment, je suis incorrigible… j’oubliais de toute évidence que « Jésus », ce n’est qu’une idée, bien sûr. Jésus est devenu une idée, et une idée ce n’est pas assez concret ! Quant à savoir comment les deux natures de Christ sont unies, c’est une question théologique abstraite n’est-ce pas ? Cela ne fait aucune différence concrète que Christ soit une seule personne dont les natures sont « hypostatiquement » unies. Qui voudrait comprendre cela ? Personne ! Du moment que je connais les « dix clés pour réussir ma vie spirituelle », je n’ai vraiment pas besoin de m’intéresser à toutes ces questions abstraites. Il est vrai que l’union de deux natures de Christ est une position qui ne fait aucune différence par rapport à une théologie qui dirait que Christ a deux natures mais que la nature humaine est seulement un vêtement que prendrait la nature divine. Vraiment, aucune différence concrète ? Attendez de poser la question suivante : que recevons-nous de la vie et de la mort de Christ ? Le seul salut de l’âme ou la restauration de toute notre personne ? Si la nature humaine de Christ n’est qu’un voile, notre propre humanité est-elle vraiment transformée en Christ ? Si ses deux natures sont intimement liées, alors nous sommes intégralement transformés. Mais bien sûr c’est la même chose !

Je ne parlerai même pas de la trinité. Concrètement ça veut dire quoi ? Et l’union des trois personnes de la trinité, quelle importance concrète ? Il n’y a pas vraiment, n’est-ce pas ? Que la trinité soit un mot artificiel attaché à « Dieu » ou soit une description réelle de qui est Dieu, cela ne fait pas une grande différence dans notre vie quotidienne, n’est-ce pas ? Bien sûr ce serait oublier que si la trinité est description de la nature de Dieu, elle est donc description de la nature du Créateur, et ainsi définit la nature de la création. Si Dieu est trinitaire, la création reflètera sa nature, comme saint Augustin l’avait déjà bien compris, tout comme de nombreux pères de l’Eglise – comme par exemple les trois Cappadociens (Basile et les deux Grégoire). Si la « trinité » n’est qu’un mot et ne décrit aucune réalité, alors comment comprendre la réalité de l’Esprit-Saint ? N’est-il alors lui aussi qu’un mot ? D’ailleurs parlant de Dieu et de la trinité, que voulons-nous dire lorsque nous affirmons que Dieu est une « nature » et trois « personnes ». Que veut dire le mot nature ? Devons-nous nous y intéresser ? Bien sûr que non ! Cela ne changera pas ma vie quotidienne, donc ce n’est pas important. Cela ne fait aucune différence que le mot « nature » décrive la réalité de Dieu ou que ce terme désigne une relation. « Une nature et trois personnes » ou « trois personnes en une relation », c’est bien la même chose !1 Mais je m’égare : je fais encore de la théologie. Restons les pieds sur terre.

Les questions théologiques, c’est bien connu, c’est bon pour les professeurs de théologie et pour ceux qui n’ont pas bien les pieds sur terre. Parce que ce genre de questions, dans l’église, cela ne fait aucune différence, cela n’a aucune importance, car ce n’est pas assez concret. C’est certainement pour cela que quasiment tous les pasteurs que je connais se plaisent à dire : « Vous savez je ne suis pas théologien ! », comme s’ils s’en faisaient une gloire. Et généralement d’enchaîner : « Je suis beaucoup plus dans le concret, avec des personnes réelles et des vrais problèmes ». Oui, parce qu’au cas où vous ne connaitriez pas de professeur de théologie (ou de théologien), nous sommes tous des ermites perdus dans leur monde sans aucune connexion avec la réalité. D’autant plus que nous n’avons que faire des « vrais » problèmes des « vraies » personnes dans nos églises. D’ailleurs c’est un signe : si nous nous en inquiétions, nous serions plus concrets. Pauvre de moi ! Pourquoi Dieu m’a-t-il appelé à une telle absence de concrétude dans la pauvre vie intellectuelle ? C’est à rien n’y comprendre !

Et j’ai beau marteler, avec mes étudiants, que la théologie a des conséquences concrètes, sociales même, rien n’y fait. On continue à séparer le « concret » du « théologique ». Et pourtant ! Même le film Le roi Arthur d’Antoine Fuqua (2004) avait conscience de l’union du théologique et du concret2. Lorsque nous rencontrons le jeune Arthur voyant la colonne d’« esclaves » avancer sur la colline, une courte conversation avec son maître Pélagius (350 – 420) mentionne plusieurs choses, dont la responsabilité qu’à Arthur de défendre ceux qui sont sous son commandement, et plus important encore, la simple référence au libre-arbitre. Voilà encore bien une question théologique. Mais même pour Antoine Fuqua, la théologie est intrinsèquement concrète. Il n’y a même pas à se poser la question. Ce n’est probablement pas le moment du film dont la plupart se rappelleront, mais dans l’interaction d’Arthur avec l’évêque Germanus (personnage historique, 378 – 448)3, il est clair que, de la table ronde, symbole du libre-arbitre4, à l’affirmation constante que tous les hommes sont égaux à cause du libre-arbitre que tous ont reçus de Dieu, la théologie est concrète.

Encore et toujours la concrétude revient au galop. Rien ne semble pouvoir l’anéantir pour de bon. Toujours elle régénère, toujours elle revient, plus forte qu’avant. Sa tête, une fois tranchée, repousse sans cesse. Le seul moyen de s’en débarrasser serait de prendre conscience que la concrétude n’est qu’une illusion. Elle n’est pas réelle. C’est parce que personne ne peut vraiment la définir, que tout le monde s’en réclame. C’est parce qu’elle est tellement floue que tout le monde peut s’en réclamer. Finalement, c’est une mystagogie : c’est parce qu’elle ne veut rien dire, que tout le monde l’adopte.

Illusion du légalisme

Le première problème avec la concrétude, c’est qu’elle peut facilement dégénérer en légalisme. « Comment ? », demanderons certains ? C’est très simple en réalité. La demande de concrétude ne peut en fin de compte conduire qu’à une seule chose : indiquer aux chrétiens comment se conduire, comment se comporter, comment faire leurs choix, voire que dire et que penser. Faire ainsi ne peut qu’avoir des effets néfastes. C’est en effet une chose que d’expliquer en prédication comment tel ou tel texte biblique continue à nous remettre en question, à nous sanctifier, et à nous transformer. Mais c’est une toute autre chose que de dire aux croyants comment ils doivent vivre. Si nous ne prenons pas garde, nous pouvons très vite facilement oublier que la concrétude met en danger la liberté elle-même. En effet, devenir esclaves de la concrétude, c’est prendre le risque de transformer une foi vivante en série de comportements moralisants. C’est risquer de transformer une vie de liberté en vie d’esclavage. C’est risquer de transformer une vie de responsabilité en assistanat. Les chrétiens ne seront plus capables de lire leur Bible par eux-mêmes, encore moins de la comprendre, et mois encore de la vivre (de l’appliquer).

Malheureusement l’essence de la concrétude, c’est dire aux chrétiens ce qu’ils doivent faire. Mais il faut parfois s’y refuser afin de responsabiliser les chrétiens, car c’est à chacun de trouver comment vivre sa foi, car l’Esprit œuvre en chacun de ceux qui sont unis à Christ. La concrétude, c’est finalement la porte ouverte à un nouvel esclavage. Un esclavage pieux, mais un esclavage quand même. Car, en fin de compte, dès que nous disons à nos frères et sœurs en Christ comment se comporter, que faire, ne remplaçons-nous pas pour eux l’oeuvre que l’Esprit fait d’ordinaire en nous ? Car c’est bien le ministère de l’Esprit que d’éclairer, « d’illuminer » les croyants pour rendre vivant en eux la Parole révélée de Dieu. La responsabilité des pasteurs, responsables d’églises, professeurs de théologie, c’est de faire en sorte que tous les chrétiens puissent par eux-même comprendre et appliquer cette Parole qui libère.

C’est la raison pour laquelle Ellul maintenait que la Bible n’est pas un livre de réponses mais de questions. Il faut dire qu’Ellul avait tout aussi peur du légalisme qu’un hobbit a peur d’un Nazgûl. Même si je ne limiterai pas la Bible à un « livre de questions », comprenons ce qu’Ellul essaie de montrer ici. Si nous sommes transformés par la vie de Christ que l’Esprit fait vivre en nous, nous avons chacun – chacun de nous – la responsabilité de l’incarner dans nos vies. Personne ne peut vivre à la place de son voisin. Personne ne peut vivre la foi d’un autre croyant. Prétendre le contraire c’est, une fois encore, imposer ma vie chrétienne à un autre croyant. C’est donc le priver à la fois de sa liberté et de sa responsabilité. Malgré cette proclamation libératrice, nous revenons toujours vers la concrétude, car il est tellement plus facile de s’entendre dire comment vivre plutôt que d’avoir à trouver comment vivre. Répétons-le : la concrétude c’est une perte de liberté et de responsabilité chrétienne, et donc, par implication, c’est rétablir une hiérarchie épiscopale dans nos églises. Déresponsabiliser les chrétiens, c’est détruire le sacerdoce universel des croyants sur lequel nombre de théologiens protestants ont insisté et qui est si caractéristique de l’ecclésiologie réformée.

Psychologie de la concrétude

Mais la concrétude trahit une maladie beaucoup plus profonde : une défiance psychologique de beaucoup de nos églises. Une maladie psycho-spirituelle commune chez beaucoup d’entre nous. Car il ne faut pas s’y tromper : la concrétude est une maladie psychologique apparentée à la schizophrénie. Comme le psychanalyste Paul-Claude Racamier le rappelle :

« Les schizophrènes ont un besoin absolu de concret. Plus vif est le désaveu qu’ils font de leur réalité – psychique de l’existence même de cette réalité intérieure propre – et plus grand leur appétit de concrétude »5.

Et si la schizophrénie consiste, comme le rappelle certains, à vivre « hors de soi », la schizophrénie spirituelle consiste elle aussi à vivre sa foi « hors de soi » ou à interpréter sa foi par et pour quelqu’un qui est « hors de soi ». Ainsi, ivres de schizophrénie spirituelle, nous nous mettons à l’écoute d’un leader, d’un pasteur, d’un auteur chrétiens expert de la réussite spirituelle. Nous devenons alors incapables de vivre notre vie sans en appeler à quelqu’un d’autre. Nous nous assujettissons à un autre être humain alors que nous ne devrions être esclaves que de Christ.

De plus, la schizophrénie théologique/spirituelle commence au moment où le chrétien devient adulte. Dès qu’il laisse de côté son lait spirituel, le chrétien peut potentiellement être diagnostiqué de « schizophrénie théologique ». Car dès qu’il devient adulte, dès ce moment après lequel il devrait être « en lui même » et extérioriser la foi par l’oeuvre de l’Esprit qui est « en lui-même », le chrétien peut se décharger de cette responsabilité en vivant constamment hors de soi sa vie chrétienne. Et là, le croyant se trouve bien vite dans la même position que le schizophrène de Racamier : il se trouve face à l’impossibilité de vivre, voire même de comprendre, la réalité de sa foi.

Or, si nous faisons de nos prédications l’incarnation de la concrétude, les chrétiens dans nos églises ne sauront plus, ni lire, ni interpréter, et encore moins, vivre, l’Ecriture. Ils ne pourrons plus observer le monde extérieur sans être étreint par ce sentiment, cette angoisse d’inadéquation, de « désaveu ». Le résultat sera une dissociation de la personne et de la vie chrétienne : il y aura d’un côté le croyant et sa foi, qu’il considèrera comme étant essentiellement une « rencontre avec Jésus » – malgré les connotations mystiques de cette expression – et de l’autre côté il y aura la vie quotidienne, « concrète », pour laquelle le croyant attendra du prédicateur des règles à suivre précises le déchargeant de toute responsabilité. Foi et vie chrétienne deviendront séparée. Le chrétien sera un schizophrène nourri de l’illusion de la concrétude.

Le but de la prédication

Venons-en à ce qui est pour moi le cœur du problème – au moins pour ce qui concerne la concrétude de la prédication. S’il y a une telle demande de « concret » dans nos prédications, n’est-ce pas finalement parce que nous avons fait du « concret » (des exemples, des applications) le but de la prédication ? La prédication devient exclusivement l’application du texte biblique à notre situation actuelle. Voilà le cœur du problème

Reprenons Calvin, qui comme prédicateur de la Parole, n’est pas plus mauvais qu’un de nos prédicateurs contemporains. Pour Calvin, comme pour Luther, et pour la plupart des théologiens du premier siècle de la Réforme, la prédication se doit d’être essentiellement biblique. Je sais que la plupart de mes lecteurs auront un geste d’approbation. Mais quelles sont les implications de cela ? Laissez moi en mentionner plusieurs :

(1) nos prédications doivent contenir plus d’exposition biblique – sola scriptura – que d’exemples, d’applications ou de « concréatisations » – le sola experientia contemporain ;
(2) nos prédications doivent avoir comme objectif primordial une explication du texte biblique6. L’application doit être seconde, voire secondaire.
(3) nos prédications doivent avoir comme objectif d’apprendre à nos églises à lire et interpréter l’Écriture. Nos prédications ne doivent pas passer trop facilement et rapidement à l’application.
(4) nos prédications doivent avoir un objectif pastoral – quelque soit l’application envisagée. Nous devons donc éviter des applications qui n’ont d’autre objectif que de remplir le 5e point de notre cours d’homilétique. Si l’application n’a pas d’objectif pastoral (c’est à dire qu’elle s’adresse à notre audience), elle est un artifice.

Après, et seulement après, vient l’application, qui n’est même parfois pas nécessaire. Car l’idée selon laquelle une application concrète est nécessaire à une bonne prédication est une illusion. L’objectif premier ce n’est pas l’application du texte, mais comme le dirait Luther, de discerner dans l’Écriture la présence vivante du Christ crucifié7. La plus grande application de l’Écriture n’est-elle pas, en effet, de recevoir « concrètement » Christ à travers l’exposition de la Parole ? Cela ne faisait, pour Luther, aucun doute, et il reliait ainsi intimement les sacrements – notamment la Sainte Cène – à la proclamation évangélique8.

Pour Calvin, la prédication était une proclamation nourricière en sa qualité d’exposition d’une Parole qui nourrit la foi des croyants. De fait, la prédication n’a pas comme premier objectif de nous dire comment vivre aujourd’hui cette Parole divine, mais de nous faire entendre Dieu lui-même à travers l’exposition de sa Parole9. Spurgeon, beaucoup plus porté sur les images et exemples que Luther et Calvin, faisait cependant de ces derniers des servantes de la prédication qui, pour lui, avait plus directement pour but la prédication de la conversion. L’exposition de l’Écriture, et d’elle seule, s’accompagnait des moyens et instrument nécessaires pour cette proclamation du salut. Mais jamais ces images et exemples ne seraient venu, chez Spurgeon, se mettre au travers de la la transmission claire et puissante de ce message simple : celui de la réconciliation par Christ10.

Lorsque Calvin et Luther utilisaient des exemples, des images, c’était la plupart du temps – et je n’ai certainement pas tout lu des commentaires et prédication de ces deux réformateurs – afin d’aider leurs auditeurs à la compréhension du texte. Plus récemment, certains ont réaffirmé que le but de la prédication était identique à celui de la Parole11 :

« 16 Toute Ecriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour réfuter, pour redresser, pour éduquer dans la justice, 17 afin que l’homme de Dieu soit à la hauteur, parfaitement équipé pour toute œuvre bonne ».

L’illusion de la concrétude, c’est le règne tyrannique de la pratique sur le réflexif. Ce serait facilement oublier que le but d’une bonne prédication n’est pas premièrement d’appliquer l’Écriture à nos situations particulières mais d’interpréter et d’expliquer l’Écriture. Laissez-moi rappeler une fois encore que je ne remet pas en cause la « pratique » ou la nécessité de montrer comment la théologie s’incarne dans nos vies quotidiennes, bien au contraire. Ce que je désire souligner, c’est que lorsque notre seul horizon est une pratique sans théologie, notre condition est aussi dangereuse que lorsque nous avons une théologie sans pratique. Nous sommes bien conscients du deuxième danger. Savons-nous que le premier est tout aussi périlleux pour l’Eglise de Christ ?

Malheureusement il est parfois plus facile de se précipiter vers l’application que de se plonger dans l’interprétation et dans l’exégèse, d’autant plus que dans nos temps hypermodernes, on vous répètera que toute interprétation est subjective. Conclusion : il vaut mieux parler de la pratique puisque du côté « doctrine » on ne peut jamais vraiment être sûrs de rien ! Une étude sérieuse du texte est certainement plus exigeante, plus difficile qu’une petite anecdote bien placée, qu’un exemple personnel bien trouvé.

Alors bien sûr, toute application n’est pas à rejeter car la proclamation évangélique se doit d’être pastorale et donc d’être l’instrument qu’utilise l’Esprit pour continuer à sanctifier le cœur et la vie des croyants. Bien qu’assez critique, au total, quant aux discours actuels sur la qualité « concrète » des prédications au détriment de leur qualité exégétique, je n’en crois pas moins à la nécessité d’une prédication qui ne soit pas un simple exercice intellectuel. Ce qu’il m’importait de montrer, c’est que le « test » d’une bonne prédication n’est donc jamais sa « concrétude » mais sa théologie. Ce n’est pas la force et la pertinence des exemples employés qui font la qualité d’une prédication mais sa fidélité au texte biblique et à Christ qui est le centre de l’Écriture12.

Notre art de la prédication ne doit pas oublier, malgré la pression de la concrétude, que notre exposition de la Parole est première. C’est notre responsabilité principale. C’est en exposant cette Parole que nous pourrons y montrer la présence de la Parole incarnée, Christ, et de l’Esprit qui libère et qui nous conduit. En faisant ainsi, nous montrerons que la Bible ne fait pas que répondre à nos questions. Peut-être même que ce n’est pas son premier rôle. Peut-être même pourrions-nous dire que la Bible ne répond pas à nos problèmes, mais qu’elle définit nos problèmes13.

Conclusion

Mais tout cela, c’est la théorie, et pour être complet, il faudrait que je vous dise concrètement ce que cela veut dire pour vous. Ce que je ne ferai pas, bien entendu. Ce serait, à ce stade, bien paradoxal ! Il nous faut donc vivre avec la concrétude, car elle est malheureusement là pour rester. D’ailleurs, après l’une de mes dernières prédications sur 1 Thess 4.1-12, je me serais presque attendu à ce que quelqu’un me demander comment « concrètement » comprendre l’exhortation de Paul à « travailler de nos mains ». Peut-être est-ce le seul verset du Nouveau Testament à être assez concret ?

Soyons donc concrets, puisqu’il le faut. Mais n’oublions pas que la concrétude peut être dangereuse pour celui qui la demande. Exemple concret. Je prêche sur 1 Co 13… Vous voulez vraiment, « concrètement », que je vous dise que si vous venez au culte sans amour pour tous ceux qui sont rassemblés – y compris pour ceux que vous détestez vraiment, et il y en a – votre foi est comme une casserole qui résonne ?14 Vous voulez que je prenne des exemples personnels parmi vous ?

Je ne crois pas.

 

1Cf. par exemple Catherine LaCugna. God For Us, San Francisco, Harper San Francisco, 1991 ; John Zizioulas, Being as Communion, Crestwood, St. Vladimir’s Press, 1985.

2Antoine Fuqua, Le roi Arthur, Touchstone Picture, 2004.

3E. A. Thompson, Saint Germanus of Auxerre and the End of Roman Britain, Woodbridge, Boydell, 1984.

4Le serviteur de Germanus ne s’y trompe pas : « Une table ronde, quel genre de mal est-ce là ? »

5Paul-Claude Racamier, Les Schizophrènes, Paris, Payot, 2001, p. 68.

6Tiré entre autre de Bryan Chapel, Prêcher, l’art et la manière, Excelsis, 2009.

7Fred W. Meuser, Luther the Preacher, Minneapolis, Augsburg Publishing House, 1983, p. 13.

8Martin Luther, Concerning the Ministry [1523] dans Luther’s Works: Church and Ministry II, Philadelphie, Fortress Press, 1958, pp. 21-23 ; Defense and Explanation of All the Articles [1521] in Luther’s Works: vol. 32, Philadelphie, Fortress Press, 1958, p. 15.

9Jean Calvin, Commentaire sur Jean 10:4 ; Institution de la Religion Chrétienne, IV.1.v.

10Voir par exemple Charles Spurgeon, Lectures to My Students, Second Series, Londres, Passmore et Alabaster, 1882, pp. 179-192.

11Rick Warren, « The Purpose of Preaching », The Christian Post, 30 juillet 2008.

12Jean Calvin, Commentaire sur Jérémie 1:9.

13Matt McCullough, « Steve Jobs and the Goal of Preaching », 9Marks, 4 août 2013.

14Pour faire encore plus « concret », Jésus appelle cela de l’hypocrisie,

 

Chronique des mystagogues, 7

TU N’AS PAS D’HUMOUR

 30 septembre 2013

 

Le rire. Il sert à détendre une atmosphère bien tendue. Vous avez probablement assisté à l’une de ces réunions qui semblait bien mal engagée. Chacun essaie tant qu’il peut de ne pas regarder les autres. Les lèvres fermées, chacun murmure pour lui-même. Et si par malheur c’est à votre tour de diriger cette petite bataille rangée, alors bon courage. Mais… Il suffit que quelqu’un fasse une petite blague, juste un trait d’humour, l’air de rien, pour que l’atmosphère se détende. Et n’avez vous jamais fait une blague, vous savez, une blague parfaite : bien recherchée, avec un timing impeccable et qui en plus vient naturellement ? Probablement. Et vous avez aussi probablement fait ce genre d’humour qui vous met plus dans l’embarras qu’autre chose lorsque vous réalisez que pour l’un de vos amis… ce n’est plus une blague, mais la réalité?Dans ce cas, vous avez probablement dit quelque chose comme : « T’as pas d’humour »…

*

Il faut rire de tout

On entend souvent dire qu’il faut rire de tout, que la capacité à tout tourner en dérision est le signe d’un grand sens de l’humour, d’une personnalité charismatique. Il est vrai qu’un bon sens de l’humour est une chose remarquable. Remarquons que rire des choses de la vie est un moyen de s’en distancer, un moyen de les dépasser. Comme le disait Boris Vian, « l’humour est la politesse du désespoir ». C’est aussi un instrument utilisé par la société pour stigmatiser ceux qui s’écartent de la norme1 ; mais c’est aussi un moyen de contester la société elle-même. C’est enfin aussi le rire qui, pour plusieurs grands philosophes, est ce qui distingue l’être humain de l’animal (pour le Pantagrua de Rabelais aussi!), même si Platon était très critique de l’humour qui trahissait souvent pour lui un manque de maîtrise de soi2. Cependant, tous les philosophes n’ont pas été critiques de l’humour. Aristote a par exemple analysé les diverses formes d’humour et leurs fonctions. D’après ce que nous pouvons reconstruire du texte perdu d’Aristote sur la Comédie (la 2e partie, jamais retrouvée, de sa Poétique) il percevait l’une des fonctions principales de l’humour, du rire produit par des situations comiques, comme étant un processus purifiant.

Selon Proclus (412–485 av. J-C), Aristote pensait que la tragédie et la comédie « satisfaisaient des émotions dûment mesurées »3. Pour l’ancien philosophe syrien Iamblichus (245–325 ap. J-C) « dans la tragédie et la comédie, en regardant les émotions des autres nous sommes capables d’apaiser nos propres émotions, de les rendre plus modérées, et de les éloigner (ἀpokaqaίromen) »4. Le rire devrait donc être vu comme une catharsis purifiant les émotions de désirs incontrôlable, un processus par lequel ce n’est pas l’autre qui est l’objet de l’humour, mais bien soi-même. Ainsi, même le ridicule est défini comme une forme d’humour puisant dans l’incongruité d’une situation sans cependant infliger de la peine ou douleur aux autres5. C’est certainement cet objectif qui est le plus difficile à atteindre. Faire preuve d’humour est à la portée de n’importe qui ; faire preuve d’humour sans blesser qui que ce soit est ma foi beaucoup plus rare.

Plus rare, parce que plus compliqué, beaucoup plus compliqué. Notre rire doit avoir un objet, et malheureusement il prend très souvent comme objet une personne plus qu’une situation. Les chrétiens font de même : nous nous blessons les uns les autres sans le vouloir, mais nous le faisons tout de même. Parfois nous le faisons sans bien nous en rendre compte, comme le fit par exemple il y a quelques semaines Rick Warren, pasteur de Saddleback Church en Californie. Son « trait d’humour », comme il se doit, était transmis via Facebook : « L’attitude typique du staff de Saddleback tous les matins avant de commencer leur travail » :

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Mais cette fois-ci, son humour ne trouva pas audience. Les réactions ne se firent pas attendre, particulièrement de la part des communautés asiatiques. L’un d’entre eux reprend par exemple le méga-pasteur lui reprochant son manque de sensibilité. Ce qui ne devait que faire rire (le staff de l’église commençant leur journée par des exercices physiques, cliché à la chinoise), clairement était offensant pour d’autres personnes. L’image utilisée rappelle en effet un passage traumatisant de l’histoire de nombreux chrétiens chinois, qu’ils soient nés aux États-Unis ou qu’ils aient émigré, et elle a soulevé une vague de protestations :

« Savez-vous ce qui est derrière cette image que vous venez de mettre en ligne ? Un Garde Rouge, a-t-il jamais violé votre mère ? Vous venez juste de rappeler aux immigrants le cauchemar qu’ils ont laissé derrière eux, et pour quoi ? Pour une blague un lundi matin ? »6

 Sans revenir sur toutes les réactions qui ont suivi la publication de Warren, il est certain que Warren n’a simplement pas eu conscience de ce qu’il faisait, ce qui est symptomatique de notre état d’esprit lorsque nous faisons de l’humour. Nous oublions les autres. Nous oublions que si notre humour a comme sujet des personnes, il s’agit premièrement d’être humains, de personnes avec leurs propres émotions, histoire, difficultés. Vous me direz peut-être maintenant qu’on ne peut pas faire attention à tout le monde et que finalement il faut rire de tout. Mais que veut dire cette phrase exactement ?

Prenons Jésus. Imaginez-le faisant la blague suivante : un beau dimanche matin il se lève, et comme à son habitude, il va prier sur la montagne ou la colline du coin pendant que ses disciples font la grasse matinée. À son retour, il voit les disciples entrain de faire cuire un bon rôti, car c’est déjà la fin de matinée. Et là, pensant bien commencer sa semaine (oui, il commençait sa semaine un dimanche, et pas un lundi), il fait une blague du genre : « Et les gars, on dirait Antiochus faisant cuire un porc dans le temple !… Lol !» ; le tout en référence aux actions d’Antiochus rapportées dans les livres des Macchabées.

La référence à Antiochus Epiphane aurait-elle été bien accueillie ? Les disciples, et ceux assemblés autour, auraient-ils répondu à l’humour de Jésus en s’exclamant : « Elle est bonne celle-là Jésus ! ». Ou « T’as raison Jésus, il faut pas trop se prendre au sérieux ! ». Considérant que ce fut l’un des évènements les plus traumatiques du peuple après l’esclavage en Egypte et l’Exil à Babylone, et faisant 80 000 morts en trois jours d’après le texte des Macchabées (2 Mcc 5:11–14), je ne suis pas certain que les disciples auraient apprécié7. Combien de <pensez-vous que Jésus aurait eu ? Pas beaucoup. Par contre il aurait reçu pas mal de pierres.

Le rire de Dieu

 Le rire et l’humour sont, finalement, une question sérieuse. Les théologiens médiévaux se sont le plus souvent méfiés de l’humour et du rire. Certains se souviendront du roman et du film Le nom de la rose qui mettait en scène un « thriller monastique » centré sur un livre mystérieux et interdit : le livre perdu d’Aristote sur la comédie8. Après tout, Jésus n’était-il pas un homme de douleur, familier de la souffrance ? Les règles monastiques étaient assez sévères à l’encontre du rire. Les premières communautés cénobitiques (formes de monachisme dans le désert), interdisaient toute forme de rire (ou de blague). L’humour était totalement proscrit9. La règle de Saint Benoît mentionne plusieurs fois la légèreté du rire ; dans son « échelle de l’humilité », c’est à un vrai contrôle des paroles, et donc de l’humour et du rire, que Benoît appelle. Les Pères de l’Eglise et les grands pères monastiques conclurent que le rire, l’humour, est indéfendable et qu’il caractérise une âme troublée. Pour le grand Jean Chrysostome :

« Le rire donne souvent naissance à des discours répréhensibles, et ce discours à des actions encore plus répréhensibles. Souvent, des paroles et des rires viennent railleries et insultes, coups et blessures, carnage et meurtre. Si alors vous voulez un bon conseil pour vous-même, n’évitez pas seulement des mots et des actes répréhensibles, les blessures et les meurtres, mais aussi le rire lui-même »10.

Mais avant de conclure que seuls les théologiens médiévaux ont « condamné » l’humour, mentionnons aussi la méfiance manifestée à son encontre par Thomas Hobbes et René Descartes.

Alors, comme le remarquaient les théologiens médiévaux, avons-nous même un seul verset dans lequel Jésus a rit ? La remarque semble superficielle, mais elle a finalement beaucoup de poids. Jésus est allé aux noces de Cana. Bien. Mais rien ne dit qu’il s’est bien amusé lors de ce mariage, qu’il a fait la fête et a sorti quelques bonnes blagues sous l’effet d’un bon verre de vin (miraculeux bien sûr!). Que Jésus ait rit, j’aime à le penser. Rien ne le confirme ; rien ne l’infirme.

Vous me direz que Jésus lui-même a utilisé des formes d’humour, comme le sarcasme. Il s’est rit des attitudes de cœur des pharisiens, il a fait des commentaires sarcastiques mettant en cause le cœur des pharisiens qui faisaient le contraire de ce qu’ils disaient. C’est l’une des défenses que Warren a essayé lorsqu’il s’est fait reprendre après son regrettable commentaire. Mais notons tout d’abord que, de ce qui nous est rapporté dans les évangiles, Jésus n’a finalement employé que des formes d’humour « négatives », comme le sarcasme. Jésus riait, mais il se « riait » des Pharisiens et de leur hypocrisie.

D’accord sur ce point. Mais n’allons pas trop vite en essayant justifier notre sarcasme et notre cynisme grâce à celui de Jésus. Il y a des différences majeures entre cet humour de Christ et le notre, et toutes ces différences tiennent à sa personne.

  • Premièrement, nos frères et sœurs en Christ ne sont pas des pharisiens, ils sont des personnes pour lesquelles nous devons démontrer le plus grand amour, compassion, et même protection. Blesser l’un d’entre eux, c’est blesser Christ lui-même.
  • Deuxièmement, Christ connaît les cœurs. Et à preuve du contraire, nous ne le pouvons pas. Christ « riait » des pharisiens et de leur cœur tortueux. Nous ne pouvons rire du cœur de quelqu’un car nous ne le connaissons pas. Que Christ se soit rit des pharisiens parce qu’il connaissait leurs cœurs ne suffit pas à justifier notre pauvre sens de l’humour.

L’exemple de Jésus ne suffit donc pas à savoir « comment » rire. D’ailleurs, il y a plus de références bibliques parlant du rire de Dieu dans l’Ancien Testament que de celui de Jésus dans le Nouveau Testament. Cependant, ces versets seuls ne suffisent as non plus. La plupart en effet parlent du rire de dérision de Dieu en face de ceux qui s’opposent à lui (Ps 2.2-5, Ps 44.13, Ps 59.8, Jr 48.26, Ez 23.32, Os 7.16). Tout cela ne veut pas dire pour autant que le seul rire qui nous est permis soit un rire de dérision en face de ceux qui ne croient pas en Dieu. En effet remarquez que la dérision de Dieu est très particulière à l’Ancien Testament.

Il faut prendre garde à ne pas aller trop vite en justifiant notre humour avec quelques versets trop rapidement tirés de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Si nous pouvons rire, si l’humour est une manifestation de notre humanité, il doit faire l’objet d’une attention particulière si nous voulons en faire un instrument glorifiant Dieu.

 Ne le prend pas personnellement…

Mais le plus souvent, nous sommes maladroits dans notre humour et nous sommes rappelés à la réalité : nous blessons les autres. Que faisons-nous alors ? Nous essayons de nous justifier. La première réaction de Warren est exactement celle que nous avons tous lorsque nous réalisons subitement que nous venons de faire une mauvaise blague :

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« Les gens passent souvent à côté de l’ironie sur Internet. C’est une blague les gars ! Si vous prenez cela au sérieux, vous ne devriez vraiment pas me suivre [sur Facebook] ! … Saviez-vous que, utilisant l’humour et l’ironique hébraïque, Jésus introduisit plusieurs traits d’humour dans le Sermon sur la Montagne ? Les bien-pensants sont tous passés à côté alors que les disciples , sans doute, rigolaient bien ! »

Donc sur Internet toute ironie, même la plus inexcusable, est permise ? En d’autres termes, parce que nous sommes sur Internet ou sur Facebook, nous pouvons nous permettre des choses que nous ne nous serions pas permises si nous avions quelqu’un en chair et en os en face de nous ? Ce n’est certes pas ce que Warren dit, mais c’est cependant l’une des implications. Le laisser-aller avec lequel nous brandissons notre humour a des conséquences pastorales. Que nous soyons étudiants en théologie, pasteurs (ou autre), nous devenons un exemple, pour le meilleur et pour le pire. Ainsi notre humour devient un exemple et, dans le cas évoqué, nous pouvons lire des commentaires tels que :

 « Pasteur, vous êtes un telle inspiration. C’était vraiment drôle. Vous autres ne devez pas vous prendre au sérieux. Vous n’avez pas d’humour. On dirait que dans notre société on ne peut rien dire de drôle sans finir par offenser quelqu’un. »

Et voilà ! Vous n’avez pas d’humour. J’ai pu être blessant, j’ai pu tourner en dérision une histoire dramatique, j’ai pu vous prendre pour cible de mon humour douteux ou de mon sarcasme destructeur. Mais de toute évidence, c’est vous qui n’avez pas d’humour. N’est-ce pas une forme d’excuse tout à fait classique : « c’est pas ma faute, c’est celui qui est à côté de moi qui… » Excuse qui remonte à la nuit des temps, n’est-ce pas Adam ? Alors oui, c’est celui dont nous rions, cyniquement, sarcastiquement, qui est coupable. Avoir tourné quelqu’un en ridicule ? Ce n’est pas très grave. Et puis franchement, il ne fallait pas qu’il le prenne si personnellement.

Mais alors comment devait-il le prendre ? Ce trait d’humour, lui était bien destiné… ou en tous cas il en était bien l’objet : il ne pouvait donc que le prendre personnellement. Tout ce que nous disons est personnel car il vient d’une personne et est entendu par d’autres personnes. Rien dans la communication humaine n’est impersonnel ! Rien d’ailleurs ne peut faire abstraction de nos émotions. On ne peut prendre l’humour que personnellement et émotionnellement. Personne ne s’arrête, après une bonne blague, pour voir si elle était philosophiquement logique !

Finalement cette réponse ne fait que trahir notre réalisation d’une erreur commise, mais dont noue ne voulons pas admettre la responsabilité. Le « tu n’as pas d’humour » ou « il ne faut pas le -prendre personnellement » devient alors le voile de notre non repentance. Nous ne voulons pas admettre notre responsabilité et préférons sous-entendre que c’est celui qui a fait l’objet de notre « humour » qui est en cause. C’est tellement facile : je ne me remet pas en cause, je m’excuse. Je ne cherche pas à sonder mon cœur, je cherche à accuser les autres. Alors l’humour, quelque chose à prendre « personnellement » ? Il ne peut jamais en être autrement. Même si effectivement certaines formes d’humour s’adressent à des situations (le comique ou l’incongru) plutôt qu’à des personnes, rappelons-nous bien que nous avons en face de nous d’autres personnes dont nous ne connaissons pas les drames et les problèmes. Peut-être Pierre Desproges avait-il raison de répondre à la question « Peut-on rire de tout » ainsi : « Oui, mais pas avec tout le monde ».

Prenons très personnellement et sérieusement notre humour pour qu’il soit un moyen d’édifier les autres en apportant une brève libération d’une tension vécue. Portons attention à ceux qui entendrons ou seront l’objet de notre humour. Et surtout rejetons les plates excuses. D’autant plus que nous dirons aux autres de ne rien prendre « si personnellement » jusqu’au jour où c’est nous qui feront l’objet du rire. Et là, nous le prendrons très personnellement ! D’où la conclusion du philosophe Héraclite : « Ne faites pas rire au point de prêter à rire. »

Pastorale de l’humour

 Que faire de l’humour dans nos églises et au quotidien dans notre vie chrétienne ? Tout d’abord, en dehors de l’humour comique, les autres formes d’humour témoigne de l’état d’esprit de la personne . Prenons par exemple les trois formes d’humour suivantes :

  • Le sarcasme, c’est tourner en dérision une personne ou une situation.
  • L’ironie, c’est exprimer le contraire de ce qu’on pense tout en manifestant clairement qu’on pense bien le contraire. Le plus souvent l’ironie conteste les valeurs sociales.
  • Le cynisme est une suspicion quasi radicale des paroles, attitudes, et motivations des autres. C’est une absence de confiance dans ce qui est affirmé. Le plus souvent le cynique sera convaincu que les autres ne disent jamais ce qu’ils pensent et font toujours double jeu. Un bon livre sur le cynisme de notre société est Dick Keyes, Seeing Through Cynicism: A Reconsideration of the Power of Suspicion, Downers Grove, IVP, 2006.

Même si la plupart du temps, notre humour est sarcastique, notre société est extrêmement cynique. Celui-ci, même s’il peut avoir son utilité (cf. Keyes) révèle aussi un problème d’ordre pastoral : la confiance dans notre relation aux autres. Le sarcasme lui aussi dévoile une attitude de cœur pouvant créer de nombreuses tensions entre les personnes. Cela peut aussi montrer un certain mal-être personnel. Les pasteurs et responsables d’églises devraient donc prendre au sérieux ces signes révélant notre condition spirituelle. Pour cela, une solide pastorale de l’humour serait nécessaire. Je n’en ai malheureusement pas encore trouvé de satisfaisante qui prenne au sérieux, à la fois l’humour naturel de l’être humain, et son détournement qui le plus souvent blesse, offense, et détruit notre prochain, car la « langue » est quelque chose qui peut détruire aussi facilement que le feu ravage une forêt (Jc 3.5).

N’oublions pas que le moindre trait d’humour trahit quelque chose que nous considérons comme profondément vrai. « Alors c’est toujours les vacances au bureau ?… je rigole ». Oui, enfin même si je pense que clairement cet ami ne fait vraiment rien au boulot. Et s’il y a bien quelque chose que nous oublions, c’est que même si la personne en face de nous semble en rire, c’est parfois (souvent?) plus un rire de politesse embarrassée qu’un rire naturel. Or toute vérité qui sort de ma bouche doit être transmise dans l’amour et la douceur. Mon humour se doit aussi de refléter les qualités de ma vie chrétienne, particulièrement de l’amour / charité chrétienne. L’humour doit être patient (1Co 13.4), il doit être « maîtrisé », il doit être plein de bonté, il doit être compatissant.

Notre société pense qu’avoir de l’humour, c’est avoir cette capacité à rire de tout, même des choses les plus graves. Qu’avoir de l’humour, c’est être capable de ne rien prendre au sérieux, de douter de tous et de tout le monde, d’être cynique en toutes circonstances. Ce serait oublier que l’humour chrétien doit être anti-confirmiste. C’est un humour qui éclate de joie devant la bonté de Dieu ; c’est un humour qui, les rares fois où il est cynique, sert à dévoiler l’absurdité de notre péché et doit nous faire revenir vers Dieu ; c’est un humour qui, les rares fois où il est sarcastique, il tourne en dérisions certaines de nos propres attitudes. Mon humour trop souvent ne sert que moi-même : il me donne une bonne image aux yeux des autres ; alors qu’il devrait servir les autres11.

Trop souvent nous « faisons de l’humour » sans considération pour ceux qui nous entourent. Or tout ce que nous faisons, et disons, doit servir à l’encouragement, à l’édification, à l’exhortation de nos frères et sœurs. Et si parfois nous hésitons, si nous doutons de l’humour de notre petite blague, peut-être vaut-il mieux garder le silence. Dans ces cas, la seule question à nous poser n’est pas de savoir ce que les autres vont penser de nous, mais de savoir ce qui glorifie le plus Dieu : mon silence ou mon humour ? Si ce n’est pas clair alors adoptons l’adage : dans le doute abstiens-toi. Car il ne doit pas y avoir de doutes : notre humour diot glorifier Dieu : en riant de notre ignorance, en étant cyniques de notre péché (donc en le discernant), et en purifiant ces émotions qui souvent nous contrôlent. Rappelons-nous aussi de cette sage parole de l’Ecclésiaste : « Il y a un temps pour tout, un temps pour pleurer, un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser. » (Ecc 3.4). Dans ce sens, l’humour peut être un instrument de l’Esprit… mais probablement moins souvent que nous ne le pensons.

L’humour est un don précieux. Il nous rappelle qu’aucun de nous n’est parfait. Il nous permet de ne pas nous prendre au sérieux et de considérer les autres comme plus importants que nous, car comme le remarquait Chesterton : « La raison pour laquelle les anges peuvent voler, c’est qu’ils ne se prennent pas au sérieux ». Il nous permet de rire de nous-mêmes au lieu de rire des autres et d’ainsi oeuvrer pour notre édification, sanctification et amour fraternel.

Notes :

1 C’est l’une des conclusions de l’un des rares ouvrages consacré au rire, celui d’Henri Bergson. Henri Bergson, Le Rire. Essai sur la signification du comique, Paris, Payot, 2012.

2 Platon, Le Philèbe, §48–50 ; cf. La République, 388e.

3 Proclus, Comm. In Plat. Remp., 1.49.

4 Iamblichus, De Mysteriis, 1.11.

5 Aristote, La Poétique, chapitre 5, 1449a.

6 Sam Tsang, « Rick Warren, Cultural Sensitivity, and Mission », en ligne, http://engagethepews.wordpress.com, accédé le 30 septembre 2013.

7 L’importance de ces événements est souligné par le fait que la fête de Ḥănukkāh célèbre la re-dédicace du Temple

8 Umberto Eco, Le nom de la rose,

9 Adkin 1985, 151–152

10 Dans Schaff, 1889, p. 442.

11 Lindsey Carlson, « Battling Sinful Sarcasm », en libne, http://thegospelcoalition.org/blogs/tgc/2013/03/07/battling-sinful-sarcasm, accédé le 30 septembre 2013.

 

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Chronique des mystagogues, 6

ÊTRE UN CHRETIEN RADICAL

 25 août 2013

Jésus était un radical qui n’avait peur de rien. Jésus était un radical qui se battait contre tout : l’oppression, la pauvreté, l’hypocrisie, la religiosité. Jésus n’a pas hésité à tout abandonner, à tout sacrifier. Si vous êtes disciple de Jésus, vous devez être comme lui. Jésus revient bientôt, ne vous endormez pas. Soyez radicaux pour Jésus ! Sortez de votre zone de confort. La vie chrétienne, ce n’est pas attendre sagement le retour de Christ, mais tout laisser pour le suivre. La vie chrétienne c’est suivre Christ en agissant de manière radicale. Ce que Dieu recherche ce sont des chrétiens qui sont radicaux pour lui : des chrétiens qui pourront tout laisser pour aller en mission dans les pays les plus dangereux ; des chrétiens qui iront vivre avec les pauvres des ghettos des métropoles abandonnées ; des chrétiens radicaux qui nourriront les pauvres comme mère Thérésa. Sortez donc de cette habitude chrétienne, de cette tradition qui vous enferme et qui n’a rien à voir avec la foi que Christ est venu donner. Soyez radicaux comme Jésus, Paul et les autres. Ce sont les chrétiens radicaux qui ont un impact sur le monde, un impact pour Dieu. Sortez de l’ordinaire d’une foi morte et soyez animés par le feu et le zèle radical de Dieu !

*

Il y a un « nouveau » mouvement ces dernières années, un mouvement certes mineur en France mais qui est déjà assez fort outre-atlantique et qui fait parler de lui par certains ouvrages traduits en français. À cause des critiques ci-dessous, et par soucis de respect des auteurs, je ne citerait aucun des auteurs en question. D’ailleurs, les remarques qui suivent sont plus dirigées vers une interprétation populaire de ces ouvrages que vers les auteurs eux-mêmes. C’est malheureusement souvent le cas : en devenant populaire et à la mode, un tel mouvement est simplifié, et en étant simplifié il devient caricatural, et donc dangereux pour l’intégrité de l’évangile. Ce mouvement, c’est celui du « christianisme radical ». Etre un « chrétien radical », c’est le nouveau mot d’ordre, même s’il est assez difficile de définir précisément ce que cela veut dire d’être « radical ». Le plus souvent ce « christianisme radical » post évangélique se caractérise par plusieurs traits :

(1) une condamnation du reste de l’histoire de l’église : l’Eglise n’a jamais auparavant, ou très peu, témoigné d’une fidélité à Christ ;
(2) nous nous sommes contentés de vivre notre vie sans obéir à l’envoi missionnaire ;
(3) nous devons montrer notre foi en agissant de manière radicale : en servant les pauvres, les opprimés, les affamés du monde.

Le « christianisme radical » exhorte tous les chrétiens à ne pas s’asseoir sur leurs lauriers et à ne pas se satisfaire du rêve « occidental » : bon travail, TV satellite et tout ce qui va avec, bonnes vacances une fois par an. Le « christianisme radical » exhorte tous les chrétiens à agir pour Dieu.

Une vie simple

Ce serait oublier plusieurs choses. De nombreux textes évangéliques (comprenez : tirés des évangiles) soulignent en effet la radicalité de l’engagement chrétien et les sacrifices que cela suppose. Suivre Christ ce n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Lorsque les « chrétiens radicaux » mettent l’accent sur ces mêmes textes (que je ne mentionnerai pas : vous les connaissez aussi bien que moi), il veulent bien faire. Ils désirent que les disciples de Christ soient de vrais disciples : des chrétiens qui n’hésitent devant rien pour témoigner de cette foi qui transforme les vies. En cela ils veulent « bien », comme certains de leurs critiques l’ont reconnu à juste titre1.

Mais ce serait oublier que le Nouveau Testament n’est pas composé que des quatre évangiles mais d’un ensemble de lettres adressées à des églises ou des individus. Parmi elles bien sûr, celles de l’apôtre Paul ont toujours eu une place privilégiée. Or, et c’est assez surprenant, de telles exhortations radicales sont moins présentes, ou moins évidentes, dans les lettres de Paul. Pire encore pour les « chrétiens radicaux », Paul semble même peu intéressé par faire de tout chrétien un « radical » qui partirait sur les routes. Par exemple, que dire du passage suivant en 1 Thess 4 :

« 9 Pour ce qui concerne l’affection fraternelle, vous n’avez pas besoin qu’on vous écrive, car vous êtes vous-mêmes instruits par Dieu de façon à vous aimer les uns les autres ; 10 c’est ainsi que vous agissez aussi envers tous les frères dans l’ensemble de la Macédoine. Mais nous vous encourageons, frères, à progresser encore, 11 à mettre un point d’honneur à vivre en paix, à vous occuper de vos propres affaires et à travailler de vos mains, comme nous vous en avons donné l’injonction, 12 afin que vous vous comportiez convenablement envers ceux du dehors et que vous n’ayez besoin de personne. »

Sans vouloir jouer le réactionnaire, Paul semble bien s’adresser ici à des chrétiens, de vrais chrétiens, pas des croyants de seconde zone, à qui il recommande, non pas de tout laisser, de sortir de leur zone de confort, mais simplement, tout simplement de vivre fidèlement leur foi et à mettre en pratique cette foi, d’où l’exhortation à manifester extérieurement une vie de grâce et d’amour. À quoi Paul encourage-t-il donc les croyants de Thessalonique ? À participer à des implantations d’églises ? À partir nourrir les pauvres de Calcutta ? À partir dans les pays les plus nécessiteux pour « faire une différence » ? Non. Paul les exhorte, nous exhorte, à exceller toujours plus dans l’amour fraternel. Paul nous exhorte à démontrer la vérité de cette parole : « A ceci tous verront que vous êtes mes disciples : si vous vous aimez les uns les autres ».

Mais peut-être que cette simplicité de la vie humaine nous fait peur. Peut-être que ce n’est pas assez « extraordinaire » pour nous. Peut-être que simplement nous aimer les uns les autres n’est pas assez démonstratif, pas assez radical. Peut-être que trop souvent nous voulons plus de difficulté pour nous sentir vivants, pour nous donner de l’importance ? Faire de grandes choses, de choses un peu folles, « radicales » cela nous met en valeur, cela nous met en avant. Cela nourrit notre orgueil. Là est probablement l’un des dangers potentiels : nourrir cette satisfaction de nous-mêmes dont nous devons nous méfier à chaque minute de notre vie. Quoiqu’il en soit, ici Paul encourage simplement «  à vivre en paix, à vous occuper de vos propres affaires et à travailler de vos mains ». Une telle exhortation est bien loin des appels urgentissimes des « chrétiens radicaux ».

Cependant, pour Paul ce qui est nécessaire c’est de suivre, sans nécessairement partir. C’est suivre de cœur et de foi. C’est respecter et s’abandonner à une volonté de Dieu qui ne se révèle que progressivement. C’est être fidèle à la foi en Christ quelque soit les conditions, quelque soit l’appel. C’est être fidèle même si son appel ne se manifestera peut-être jamais autrement que par une vie chrétienne pleine en entière incarnée dans une vie somme toute ordinaire. Car ce n’est pas le caractère extraordinaire qui fait la valeur de la vie chrétienne mais son caractère ordinaire au sein duquel prennent racine la patience, la persévérance, la bonté, etc. Et surtout l’amour. L’amour fraternel en tout temps, en toutes choses, et pas seulement lorsque nous faisons des choses extraordinaires ! L’amour fraternel dans les situations les plus simples comme le changement des couches du dernier né, le soin porté à sa famille (et surtout à ses parents), ou encore la visite des frères et sœurs de l’église.

Alors qu’est-ce qu’un chrétien radical ?

Charles était un chrétien radical dont la foi radicale en Dieu l’a conduit … à mener une vie très simple de cultivateur dans un coin perdu de la Drôme. Cela suffit pour être un chrétien radical. Qui rêverait de cette radicalité ? Personne. Pourquoi ? Ce n’est pas assez glorieux, aux yeux des hommes. Heureusement, Dieu ne regarde pas aux paillettes. Charles était un chrétien radical car il venait radicalement aux réunions communautaires du Corps de Christ. Oui, en d’autres termes « il allait au culte ». Tout simplement. Mais il ne venait pas par habitude ou automatisme. Cette communion était radicale. Un jour d’hiver, ne me demandez plus quand, ma mémoire est un désastre, Charles était avec nous dans notre grand temple rassemblant peu de monde. Ce n’est pas qu’il y avait des mètres de neige mais que personne n’aime sortir par un temps pareil. Et puis il faut déneiger la voiture, l’allée, etc. C’est quand même beaucoup trop de tracas pour seulement quelques heures de culte. Charles était là. Mais Charles n’a jamais conduit : c’est sa sœur qui le conduisait d’ordinaire au culte. Mais sa sœur, ce dimanche neigeux, était malade, clouée au lit. Mais Charles était là : à plus de 70 ans, ce chrétien radical avait fait près de 3 km à pied dans la neige, seulement pour être avec le Corps de Christ un dimanche de Sainte Cène. Être radical c’est être en communion. Charles était un chrétien radical.

Pour faire preuve d’un total chauvinisme drômois pleinement assumé, je prendrais un deuxième exemple. L’église réformée dans laquelle j’ai grandit était décidément pleine de « chrétiens radicaux ». Sammy était un autre de ces chrétiens radicaux. Sammy n’a pas eu une vie très facile, en tous cas selon nos standards actuels. Subvenir aux besoins de sa famille dans la période de l’après guerre, monter son entreprise dans une période où il fallait investir énormément de temps et d’énergie pour de maigres résultats. Et c’est sans compter les décès, notamment d’enfants en bas âge. Et malgré tout cela, Sammy est resté fidèle au Dieu de Jésus-Christ. Il n’est jamais parti sur les routes, il n’a jamais nourri les sans abri ou les populations en Inde, Afrique, ou que sais-je.

Le chrétien radical n’est donc jamais, jamais, défini par sa capacité à franchir ses barrières, à dépasser les frontières ni même à accomplir de « grandes choses » pour Dieu. Comme une autre réaction à ce nouveau « christianisme radical » l’exprime très bien :

« Comment se fait-il que le commandement de Christ d’aimer Dieu et son prochain ne soit pas suffisant pour ces responsables d’églises ? Peut-être que les chrétiens sont simplement appelés à bien vivre et à inviter les autres à faire de même selon ce que Dieu a ordonné dans l’univers. »2

Certainement. En 1 Thess 4, Paul nous encourage à ne pas délaisser notre vie quotidienne pour tous nous lancer dans des actions « spirituelles ». Paul nous exhorte à continuer notre vie quotidienne, fidèlement et dans la foi. Sans plus : d’où son appel un peu surprenant à nous occuper chacun de nos propres affaires car c’est dans la plus petite chose quotidienne que nous démontrerons notre fidélité à Christ. Ce n’est pas dans les grandes choses, ce n’est pas à travers des actions « radicales » que nous démontrerons notre foi mais dans les petites choses.

Il en va un peu comme de cette parabole en Luc 19.11-27. Les intendants fidèles à leur maître parti en voyage d’affaire sont ceux qui sont fidèles dans les petites choses et qui continuent fidèlement à s’occuper des affaires de ce maître. Ce n’est qu’après que de grandes responsabilités leur sont confiées. Le « christianisme radical » nourrit cette illusion selon laquelle nous démontrons notre foi par de grandes actions. En fait, nous démontrons notre foi en vivant la patience, la paix, et la persévérance de la foi. La foi dans les petites choses du quotidien : « J’essaie toujours de comprendre ce qu’il veut dire. Mes journées sont remplies de choses qui feraient mourir d’ennui (le pasteur X) : je change des couches. » Et oui : vous avez beau être, ou vouloir être, un chrétien « radical », lorsqu’il faut changer une couche, c’est difficile d’avoir l’air « radical ». Et pourtant, c’est lorsque nous vivons fidèlement et nous vivons l’amour fraternel que nous sommes vraiment radicaux.

Si parfois nous avons effectivement laissé notre foi se séparer de la pratique chrétienne, si parfois nous avons pu pouvoir croire sans vivre, l’inverse serait tout aussi problématique. Lorsque les « radicaux » critiquent l’église pour avoir parfois accepté le « rêve » de la classe moyenne occidentale en en faisant le consensus de la vie chrétienne … la tentation serait maintenant de faire du rejet de cette même « classe moyenne » le critère de la vie chrétienne. C’est parfois ce que certains semblent sous entendre. Et c’est là l’erreur.

L’illusion de l’influence personnelle

Mais il y aurait un autre danger potentiel à vouloir prendre au pied de la lettre les appel à la « vie radicale ». Ce danger, c’est l’illusion de pouvoir « avoir un impact pour Dieu ! » Bien sûr c’est assez tentant ! Imaginez)vous faire quelque chose qui change le cours de l’histoire de l’église. Ou imaginez prendre part à ce grand mouvement radical qui transformerait la mission et l’évangélisation chrétienne. Imaginez être dans cette nouvelle génération qui va tout changer, cette génération qui va transformer l’église pour la rendre plus radicale et authentique. Quelle responsabilité ! À partir de ce moment, on vous promet que vous allez être la génération qui va ranimer le « feu » de l’Eglise afin de l’envoyer dans la mission. Excitant, n’est-ce pas ?

De toute façon, il faut toujours qu’il y ait des flammes quelque part. Dans votre cœur, au sein de cette génération, dans l’Eglise. Il faut que quelque chose parte en flammes. La question c’est de savoir si ce feu est un feu de forêt dévorant ou un maigre feu de paille. Malheureusement, il me semble que c’est souvent plutôt un feu de paille. Peut-être est-ce aussi pour cela que tous les dix ans, on nous promet une nouvelle génération « en feu pour Dieu ».

Mais en prenant la gloire de Dieu comme prétexte à nos actions, ne sommes-nous pas précisément entrain de faire l’inverse de ce que souhaitons ? À force de prétendre que nous faisons de grandes choses pour Dieu ou que nos actions radicale servent le royaume de Dieu, ne risquons-nous pas de prendre le nom de Dieu en vain ? Jean Brun avait il y a déjà plusieurs décennies identifié le paradoxal incroyable qu’il y avait à essayer de faire du christianisme radical une condition de la foi. En faisant ainsi, en justifiant toutes nos actions, mêmes les plus spirituelles en invoquant la « mission » de Dieu, nous risquons, affirmait-il, de prendre le nom de Dieu en vain.

Pour le dire d’une autre manière, le « christianisme radical », en vous encourageant à toujours « faire plus » risque de devenir une nouvelle religion des œuvres. Et en se popularisant, ce mouvement pourrait malheureusement en arriver à sous entendre que les « vrais » chrétiens sont ceux qui font des actions radicales et que ces actions sont la condition de notre foi. Arrivés là, il y a un mot qui vient à l’esprit : légalisme. Mais nous devons faire prendre garde à ne pas trop facilement accuser un frère ou une sœur en Christ de légalisme car c’est une accusation très grave. Je ne suis pas le seul à me demander si ce mouvement « radical » n’est pas un peu légaliste. C’est une question légitime à mon sens ; mais une question à laquelle nous devons faire attention. Comme le rappelle l’un des auteur du Gospel Coalition,

« Le légalisme est une sérieuse accusation, comme la lettre aux Galates le montre clairement … le légalisme est une accusation trop facile à faire, et une accusation difficile à prouver. Et toute accusation injustifiée est elle-même mauvaise—une autre sorte d’erreur, mais une erreur néanmoins. »3

Prenons donc garde à ne pas accuser trop facilement de légalisme, mais prenons garde aussi à ne pas mettre un fardeau tout à fait inutile sur les épaules des autres croyants.

Amour et grâce

L’un des principaux problèmes qui apparaît lorsque je lis les ouvrages récents des « chrétiens radicaux », c’est le suivant : un livre de grâce est un livre qui vous encourage dans votre vie chrétienne, un livre qui vous convainc que Dieu vous accueille ; c’est un livre qui accentue votre humilité et votre attitude plaine de grâce envers les autres. Trop souvent un livre « radical » est un livre qui, une fois terminé, vous convainc que vous ne pouvez pas être chrétien si vous n’avez pas pendant une période de votre vie habité dans les bas quartiers de votre ville, servi dans un orphelinat dans un pays du « monde majoritaire » (et non, paraît-il, en voie de développement), tout laissé derrière vous pour servir Christ (même si ce n’est que quelques mois), ou agit d’une manière « radicale ».

Le problème … c’est que le radical ne l’est jamais assez ; et donc vous ne pouvez pas assez faire pour être chrétien. Trop souvent pour les chrétiens radicaux, « être chrétien » c’est faire. Votre vie chrétienne est définie par vos actions. Pas par votre identité en Christ. Et si votre vie chrétienne est définie par vos actions, vous pouvez bien plutôt être Catholique Romain, car au moins vous avez des siècles de tradition, de mission et de solide théologie derrière vous. Mais dans tous les cas vous risqueriez (je souligne le conditionnel) de tomber dans un nouveau légalisme. Soit notre identité est liée à nos œuvres, soit notre identité est liée à Christ. Voilà : là le choix est radical.

Mais si notre identité spirituelle et personnelle st trouvée en Christ seul, il nous faut donc conclure que la radicalité chrétienne se trouve ne autre chose que les « actions radicales » qui nous sont conseillées. Ou plutôt … la seule action radicale est tout autre. C’est celle d’aimer vos frères et sœurs en Christ, et par ce débordement d’amour et de grâce, être témoins de l’amour de Dieu en Christ. L’amour : la seule action radicale—qui n’en est pas une. La seule attitude radicale, la seule manière d’être radicale. Car en fin de compte, être chrétien ce n’est pas faire, c’est être. Notre être transformé, est caractérisé par l’amour. Et puisque nous parlons d’amour chrétien, d’amour fraternel, notons que cet amour est sans frontières. Le chrétien aime tout le monde—particulièrement ceux qui sont aussi en Christ. Mais lorsque je lis les critiques que les « chrétiens radicaux » font des autres chrétiens vivant dans les banlieues plus ou moins aisées, je ne peux m’empêcher de me demander si ces critiques ne cachent pas un profond rejet de ces frères et sœurs en Christ qui ne sont pas « radicaux ». Rejet et donc, peut-être, manque d’amour ? Se pourrait-il que le « chrétien radical » choisisse qui il aime. Le »chrétien radical » ira bien sûr dans les pays les plus pauvres, les plus difficiles. Mais ira-t-il servir une église « de classe moyenne », une église de couche sociale « aisée » ? Il ira servir les communautés pauvres, oui. Mais pas les autres. Il ira servir les pays défavorisés, mais ira-t-il servir les petites églises de la campagne française réduites à 10 ou 12 membres. Non.

Pourquoi ? Parce qu’il y a plus de gloire personnelle à retirer du soit disant radicalisme chrétien qui va dans des pays pauvres pour servir dans les quartiers abandonnés que d’aller servir une église minuscule abandonnée de tous, sauf de Dieu. En cela ils reproduiraient la même erreur que ces églises qu’ils critiquent pour ne pas servir les pauvres. Chacun choisit de restreindre son service aux communautés qu’il estime plus importante. Et tous, nous nourrissons notre désir de gloire. Nous voulons nous amasser des trésors dans les cieux en accomplissant de grandes choses en oubliant que le plus petit de nos frères est d’abord celui qui est à notre porte et que nous oublions allègrement et sans aucun remord.

Laissez-moi oser : il est peut-être même plus facile de servir de la soupe à un sans abri que d’aimer cet autre croyant que vous ne supportez pas … pour de multiples raisons toutes aussi insignifiantes les uns que les autres. Mais le sans abri, vous n’avez pas vraiment à faire à lui. L’autre membre de l’église, vous devez vivre avec. Et tout de suite c’est plus difficile. Impossible même, parce qu’il vous faudra vous confesser l’un à l’autre, vous pardonner l’un l’autre, vous réconcilier l’un l’autre, être en paix parfaite l’un avec l’autre. Autant dire, être image de Christ l’un pour l’autre.

La zone de confort des « chrétiens radicaux » est un lieu de pauvreté et de grande difficulté. Et en cela ils peuvent bien être un exemple. Mais ils ne sortiront pas de leur zone de confort pour aller aimer ceux qui ne sont pas comme eux. Demandez-leur d’aller servir une église dans un quartier « aisé » … sans juger cette église ! Tous respectent leurs propres conventions sociales et maintiennent une division sociale que l’Eglise se doit pourtant de dépasser. En faisant ainsi, les « chrétiens radicaux » ne sont peut-être pas encore assez radicaux.

Oui il en faut, une certaine dose de courage et de sacrifice, pour aller s’occuper des enfants des bidonvilles d’un monde en déroute. Oui il en faut, une certaine dose de courage et de sacrifice, pour tout laisser et aller sur les terrains missionnaires les plus difficiles. Mais le courage et le sacrifice ne font pas l’amour. Il faut le reconnaître : nous pouvons aller « servir Christ » dans les pires conditions, non pas par amour, mais par auto-satisfaction, orgueil, gloire personnelle, ou sens légal d’obligation. Mais ce n’est ni le sacrifice ni le courage, pas même l’obéissance radicale qui sont la marque essentielle d’un disciple de Christ. Ce n’est, j’en suis fortement convaincu au risque d’en faire un blasphème pour certains radicaux, que ce n’est pas le « Suis-moi » mais le « Aimez-vous les uns les autres » qui est l’essence du discipulat.

Une fois encore, c’est cela l’exhortation principale du Nouveau Testament. Ce n’est pas la radicalité de la vie pauvre, missionnaire, etc. La caractéristique de la vie chrétienne n’est pas d’« être radical » mais d’être remplis d’amour fraternel. Le caractère de la vie chrétienne, ce qui la distingue, la démontre comme étant réellement vivante, c’est l’amour fraternel. Une fois encore : « Aimez-vous les uns les autres … comme je vous ai aimés ». Quoiqu’il faudrait encore se mettre d’accord sur le « vous » dans « Aimez-vous les uns les autres ». Au vu des textes néo-testamentaires portant sur ce sujet (notamment dans les lettres de Jean mais aussi dans les évangiles, Luc compris, et dans les Actes), ce « vous » est un « vous communautaire » spécifiquement adressé à ceux qui se réclament de Christ et qui déborde ensuite vers tous ceux que nous rencontrons, attirant ainsi nos contemporains à la grâce de Christ.

Conclusion

Pour terminer, je ne souhait pas sous entendre que ce que proposent le « christianisme radical » est mauvais. Certainement pas. Oeuvrer pour une entraide, justice, amour incarné dans une vie totalement consacrée à Dieu : je ne peux que souscrire. Le problème n’est pas tant avec ce qu’ils proposent mais la manière dont ils en font le critère d’évaluation de la vie chrétienne. Reprenons simplement quelques points fondamentaux. Ce qui est radical, c’est Christ. Être radical, c’est être en Christ, c’est vivre en Christ. Le reste qualifie notre fidélité ou infidélité à la vie en Christ, mais cela ne qualifie pas notre foi elle-même. Être un « chrétien radical », ce n’est pas mener une vie chrétienne radicale, car être chrétien est déjà quelque chose de radical : c’est être passé du royaume des ténèbres à celui du Fils de la Lumière, au royaume du Père en qui il n’y a pas d’ombre de variation. Être un chrétien radical c’est passer d’une opposition à Dieu à un statut de fils adopté !

Quelqu’un veut faire plus radical ?

En faisant plus radical nous risquons de transformer une foi radicale en vie légaliste. Et nous devons, absolument, nous rappeler une chose :

« Je pourrais vendre touts mes biens et les donner aux pauvres,
Je pourrais partir aux extrémités de la terre pour servir les pauvres ;
Si je n’ai pas l’amour,
Je ne suis qu’une vieille casserole qui résonne ».

__________________________________________________________________

Notes :

1«Les Nouveaux Radicaux ne veulent pas de mal. En réalité ils veulent bien faire. Ils veulent la justice. Ils veulent du changement. Ils veulent pousser les chrétiens « ibne installés » hors de leur zone de confort vers les bas-fonds d’un monde en souffrance ». Andrea Palpant Dilley, « Suburbia Needs Jesus, Too », Christianity Today, mai 2013, en ligne, http://www.christianitytoday.com/women/2013/may/suburbia-needs-jesus-too.html, accédé le 10 août 2013.

3Ray Ortlund, « Accusations of legalism », Gospel Coalition, http://thegospelcoalition.org/blogs/rayortlund/2013/05/14/legalist-really, accédé le 25 août 2013.

 

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Chronique des mystagogues, 5

C’EST PAS MIEUX AILLEURS !

Lundi 8 avril 2013

L’affaire Cahuzac. Pas de quoi couper trois têtes à un hobbit !

Il s’agit seulement de l’énième scandale politico-financier ébranlant la confiance des français en leur gouvernement. Jérôme Cahuzac, alors ministre délégué au Budget, se trouva dès le déclenchement de cette « affaire » en décembre 2012 au centre d’une controverse nationale. Accusé par le site d’informations Médiapart d’avoir possédé des fonds non déclarés sur un compte en Suisse, puis à Singapour, le ministre clama son innocence devant les députés de l’Assemblée nationale. L’ouverture du dossier d’enquête interviendra le 29 décembre, à la suite de l’envoi par le directeur de Médiapart d’une lettre au procureur de Paris pour lui demander l’ouverture d’une enquête. L’information judiciaire, elle, sera ouverte le 19 mars 2013, jour où Cahuzac « démissionnera » du gouvernement Ayrault. Le 2 avril, Cahuzac finit par reconnaître qu’il possédait 600.000 euros sur un compte « à l’étranger » et s’en excuse auprès du président et du premier ministre. Bien sûr des excuses aux français ne sont pas à l’ordre du jour ! Cahuzac est alors mis en examen pour blanchiment de fraude fiscale Ceci intervient au même moment où les banques Crédit Agricole et BNP Paribas sont soupçonnées d’avoir largement « favorisés » l’ouverture de comptes dans les paradis fiscaux, et probablement pas pour leurs clients dotés d’un compte à la hauteur du salaire d’un ministre … de la Parole de Dieu !

Alors, l’« Affaire Cahuzac » ?

Rien d’extraordinaire. On ne peut décemment pas attendre des hommes politiques trop d’honnêteté et de transparence. Mais heureusement la France n’est pas le seul pays où de telles affaires se produisent. Soyons rassurés, la France n’est pas le seul pays dans lequel les politiques sont corrompus. En plus, ce n’est pas mieux ailleurs.

*

Et comme ce n’est pas mieux ailleurs, nous devons faire avec ! L’idée est claire. Nous l’avons tous dit … sauf que certains s’en sont repentis ! Quel autre choix pourrions-nous bien avoir ? Il faut faire avec car tout le monde fait pareil. C’est ce vous pouvez entendre dire aux informations télévisées à la suite de n’importe quel scandale politique ou financier. Oui, les politiciens en prennent sous la table, mais que voulez-vous ! C’est comme cela que ça fonctionne ! Et de toute façon, oui c’est un problème, mais c’est pas mieux ailleurs. Au premier abord, nos contemporains peuvent vouloir dire plusieurs choses :

(1) C’est inévitable. La corruption en politique, dans les finances, dans les marchés publics, dans les grandes entreprises, est inévitable. Que voulez-vous bien qu’on y fasse ? Il faut accepter, fermer les yeux. Il faut bien sûr essayer d’améliorer les choses mais nous savons bien que le monde n’est pas parfait et que la politique ne sera de toute façon pas parfaite. En plus, si nous regardons partout dans le monde, nous pouvons toujours trouver pire ailleurs.

(2) Mais il y a aussi l’argument économique. Si nous ne faisons pas comme tout le monde, nous perdrons des marchés, nous ne seront pas aussi compétitifs. Pour le bien de l’économie française et pour le bien commun, nous devons faire jouer la corruption. Il ne faut pas en faire trop, mais juste la contrôler, tout en fermant les yeux lorsqu’il le faut. Encore une fois, il n’y a pas d’autre choix.

(3) Et finalement, nous ne sommes pas si mauvais. Oui, la France n’est pas parfaite mais enfin, nous sommes le pays de l’Encyclopédie, de la raison, de la science. Et la France, c’est le meilleur système d’éducation, des droits de l’homme ! Oui, bien sûr il y a un peu de corruption, oui nous ne sommes pas parfaits, mais nous restons parmi les meilleurs.

C’est d’ailleurs l’ensemble de ces trois attitudes qui motivent la proposition d’organisation d’un référendum sur la moralisation de la politique avancée par le premier secrétaire national du PS, Harlem Désir. Et dans cet élan, Bayrou aussi bien que Mélenchon ont appelé à une organisation similaire même si la président s’est pour le moment toujours refusé à une telle option. On pourrait d’ailleurs bien se demander à quoi servirait un tel référendum puisqu’il n’aurait en réalité aucun impact concret. Il ne donnerait lieu ) aucune législation et ne changerait au quotidien rien dans l’attitude politique. A qui servirait ce référendum ? Oh, probablement à resserrer les rang du PS et des partis de gauche. Il pourrait aussi servir à la droite à faire des propositions de lois ou de décrets pour regagner la confiance de leurs adhérents.

François Bayrou, malgré les défauts qu’on pourrait lui trouver, a bien identifié ce qui se cache derrière la volonté de référendum sur la moralisation de la politique : démagogie. C’est ce que tout le monde veut entendre ! Quelle meilleure manière de dire ce que tout le monde veut entendre. Qui ira voter « non » lors d’un référendum sur la moralisation de la politique ? Qui ira dire : « Non, moi je veux plus de corruption ! Volez, tuez, échangez sexe contre position politique ! » ? Tout le monde veut entendre que la politique sera meilleure, que l’économie sera meilleure, que le pays sera meilleur. Ce référendum n’a aucun sens.

Mais ledit référendum n’est pas la seule chose qui n’aurait aucun sens. D’une certaine manière, même des lois (ou propositions) sur la moralisation de la politique ne changeraient à long terme pas grand chose. Pourquoi des pays comme la Suède ou le Danemark sont-ils classés parmi les moins corrompus ? En partie parce que les citoyens feront en sorte que les politiciens soient redevables de leurs actions. L’ancienne vice-première ministre du Danemark n’avait-elle pas d’ailleurs été poussé, par pression populaire, à démissionner à cause d’une petite erreur de remboursement de frais professionnels. Il faut donc une moralité de la citoyenneté avant même une moralisation de la politique ! Le problème c’est que bien sûr la moralisation de la politique ne peut être possible que si elle est exigée par les citoyens. Par la plupart des citoyens, et que ces derniers ont un moyen de contrôle sur cette moralisation politique. Non pas contrôle par une commission, mais par le peuple lui-même ! En fin de compte, seulement dans une démocratie directe les politiciens peuvent-ils vraiment être tenus responsables par les citoyens. Dans une démocratie représentative, ils ne sont redevables qu’à leurs pairs. Et si leurs pairs sont eux aussi plus ou moins corrompus, le système lui-même ne changera pas.

Mais bon, qu’importe. Il nous faut nous rassurer. Savoir que tout le monde veut une moralisation de la politique. Savoir que ce n’est pas mieux ailleurs. Voilà qui devrait nous rassurer. Alors ce n’est pas mieux ailleurs. Mais est-ce vraiment le cas ? Vérifions ensemble que la situation n’est pas meilleure ailleurs. Plusieurs moyens nous sont disponibles pour vérifier cela. L’un d’entre eux est d’utiliser l’Indice de Perception de la Corruption (IPC) dont le dernier rapport a été publié en 2012 par Transparency International.

L’IPC est un classement réalisé par des sondages, qui ne sont certes pas parole d’évangile mais qu restent indicatifs, des pays et territoires selon le degré perçu de corruption de leur secteur public (degré perçu, ce qui signifie qu’il y a un écart probable avec le degré réel de corruption). Il s’agit d’un indice composite—une combinaison de sondages—s’appuyant sur la corruption liés à des données recueillies par diverses institutions réputées. L’IPC reflète ainsi les points de vue des observateurs du monde entier, y compris des experts qui vivent et travaillent dans les pays et territoires évalués.

Les indices de corruption sont pris très au sérieux et incluent la traduction de la corruption dans la vie citoyenne, notamment dans les souffrance humaines résultant dans la corruption du secteur public, mais aussi dans l’appauvrissement des familles ayant à payer des pots de vin pour avoir accès au médecin ou à l’eau potable. La corruption aboutit aussi à l’échec des prestations de service les plus élémentaires comme l’éducation ou la santé. Si nous n’avons pas, en France à craindre les premiers effets plus dramatiques, il y a des inquiétudes à avoir concernant les secondes, d’autant plus que la corruption déstabilise aussi la construction d’infrastructures essentielles, comme le dynamisme et l’intégrité des structures dirigeantes. L’index indique aussi :

« la complaisance envers la corruption a maintenant été exposée et le lien entre la corruption, ou d’un manque de transparence, et le processus politique est de plus en plus fait par les citoyens européens. Trois quarts d’entre eux pensent que la corruption est un problème majeur dans leur pays, selon le sondage 2012. »

La corruption n’est pas juste un problème économique :

« M. Jagland, un Norvégien qui dirige aussi le comité qui décerne le prix Nobel de la paix, sait que la corruption entache réputation du conseil. Pire encore, il estime que la corruption a un impact insidieux sur les institutions politiques et de la démocratie elle-même. »

IPC-01

La corruption est donc un problème. On ne peut pas décemment et « responsablement » penser que ça ne l’est pas. Pour prendre l’exemple de la France, elle est 22e au rang mondial, et 12e au rang Européen. Pas mal certains diront.

Sauf que : le sondage le plus optimiste en France donne une note de corruption plus basse que le sondage le plus pessimiste au Danemark, en Suède ou en Finlande. En d’autres termes, le Français qui a la meilleure opinion de son pays a une opinion encore en-dessous du Danois qui a la moins bonne opinion de son pays. Et avec raisons à l’appui ! Ce qui m’étonne c’est que l’orgueil légendaire des français, le cocorico national est un peu enroué : même les français les plus patriotes n’ont pas une très bonne opinion à propos da la corruption dans leur pays !

IPC-02Un autre problème c’est la complaisance à laquelle ce genre de sondages peut nous conduire. Nous ne sommes pas si mal classés après tout ! Loin derrière les pays scandinaves et devant l’Espagne et l’Italie (en fait, tout juste devant) : nous ne sommes pas mal classés. Mais faut-il voir un sondage sur la perception de corruption des pouvoir publiques comme un classement, comme une compétition ? Ce n’est pas une compétition, et il ne faut donc pas se réjouir trop vite d’être à la 12e place Européenne. D’ailleurs, 12e, ce n’est pas vraiment impressionnant ! Il n’y a pas de quoi se réjouir, même pas de quoi se consoler ! C’est plutôt avec cris et tremblements, ou avec le sac et la cendre qu’il faudrait lire un tel rapport.

Mais voilà : pour nous sentir mieux, nous voulons toujours nous comparer au niveau le plus bas. C’est rassurant, cela nous valorise. Au lieu d’être remplis de honte à la vue du fort indice de perception de corruption—qu’elle soit réelle ou non—nous voulons être valorisés. Au lieu d’être conduits à plus d’humilité, nous nourrissons notre orgueil, au lieu de nous remettre en question. C’est pourtant pou cela qu’un tel sondage devrait être fait. Nous remettre en question. Mais pas nous. Nous sommes meilleurs que cela, nous avons besoin de changer un peu, d’améliorer les choses, mais certainement pas de nous remettre en question. C’est pas mieux ailleurs, donc soyons fiers de la démocratie que nous avons ici !

Alors … mystagogie. Parce que finalement, qu’est-ce que ça veut dire « c’est pas mieux ailleurs » ? Oui, au point de vue strictement grammatical cette phrase est (presque) correcte. Mais elle ne veut rien dire, et c’est parce qu’elle ne veut rien dire qu’on la comprend. C’est la beauté de la mystagogie. Ça n’a pas besoin de vouloir dire quelque chose pour qu’on comprenne. À la différence, la démagogie serait de dire quelque chose comme : « La situation n’est pas si grave ». Ou : « La corruption, oui, mais pas ici ». Ou encore : « Nous allons prendre des mesures encore plus sévères ». C’est ce que tout le monde veut entendre ; c’est de la démagogie, c’est le langage qui conduit le peuple, que le peuple veut entendre.

Le problème, c’est que même les disciples de Christ ont tendance à rester passifs. Nous aussi avons tendance à utiliser le « c’est pas mieux ailleurs » comme excuse pour … et bien pour tout et n’importe quoi en fait ! Oui, souvent les choses ne sont pas mieux ailleurs. Mais dans notre vie chrétienne ce n’est jamais cela qui nous motive : c’est d’être à l’image de Christ. Toujours, en toutes choses. Et lorsque nous échouons parfois à être cette image vivante du Seigneur, que faisons-nous ? Nous ne disons pas que les autres ne sont pas meilleurs. Ce serait les juger et ce serait sous estimer la force de la grâce de Christ. Car c’est celle qui nous fait constamment avancer. Le disciple n’est jamais satisfait, mais il n’est pas non plus légaliste. Il sait qu’il n’est pas parfait, mais il n’utilise pas cela comme prétexte pour ne pas avancer vers Christ.

Si nous faisons ainsi dans notre vie chrétienne, nous devons aussi être ainsi dans toute notre vie, y compris notre vie dans le monde. Si il est vrai que la politique ne sera pas parfaite, s’il est vrai que la corruption des institutions ne disparaîtra pas complètement, devons-nous pour autant invoquer le « c’est pas mieux ailleurs » comme une formule magique ? Ou voulons-nous refléter Christ y compris lorsque nous parlons « politique » ? Que faisons-nous, que disons-nous ? Nous avons souvent tendance, parce que nous sommes chrétiens, à attendre une exemplarité morale et éthique de nos politiciens et de tout membre du service public. Ce serait avec raison, sans aucun doute. Cependant notre réaction a toujours tendance à demander ce que nous-mêmes dans notre vie spirituelle, dans notre vie chrétienne sommes incapables d’atteindre : la perfection. Nous attendons des politiciens une éthique que nous-mêmes ne pouvons vivre parfaitement ! Est-ce une raison pour accepter la moindre trace de corruption ? Non. Mais c’est une raison suffisante pour regarder nos politiciens avec un oeil moins mal-veillant. Avons-nous de sérieux doutes sur leur intégrité ? Oui, c’est légitime. Devons-nous prier pour qu’ils restent fermes en face des nombreuses tentations ? Oui, car nous ne sommes probablement pas conscients de la pression qui s’exerce sur ceux qui sont en position d’autorité.

Devons-nous tout excuser ? Bien sur que non, car avec les grands pouvoirs qui sont les leurs, viennent aussi de grandes responsabilités. En tout cas ce grand philosophe qu’est Spiderman nous le rappelle. Et nous, nous qui parfois faisons les frais de cette corruption, mais bien à l’abri derrière notre éthique, n’avons pas encore pris conscience qu’il nous faut trouver un moyen, en tant qu’individus et en tant qu’églises, de soutenir les politiciens que nous connaissons, de les encourager et d’affronter la force de persuasion de la corruption publique.

Voilà ce que l’Eglise peut être : encore et toujours lumière et sel de la terre, même dans des domaines comme la politique, même lorsqu’il est question de la moralisation de la politique. Cette tâche est exigeante et nous demande de rejeter le classique « c’est mieux ailleurs » afin d’annoncer l’espérance d’un royaume sans corruption.

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Chronique des mystagogues, 4

LES JEUNES SONT L’AVENIR DE L’ÉGLISE

Lundi 24 mars 2013

 

Enfin une génération de jeunes qui se lèvent pour Jésus ! C’était super de voir une église dans laquelle il n’y a que des jeunes … ça bouge enfin ! Il n’y avait pas de vieux, personne de plus de 50 ans. Les responsables c’était les jeunes ! Enfin une église de jeunes, et ça c’est vraiment l’avenir de l’église !

Je crois que c’est le temps que Dieu a choisi pour lever une grande armée de jeunes—une génération de Josué. Des jeunes qui brûlent de passion pour Jésus et qui ont le coeur de voir une transformation radicale dans leur nation.

*

 Voilà.

Ce sont les générations Josué, Daniel ou encore Joseph ! Il y en a autant que de « jeunes » dans les pages de la Bible. Et chacun y va de son personnage biblique. Etrangement la seule « jeune » qu’on ne trouve pas … c’est Marie. Et oui ! Pas de « Génération Marie » sur le web évangélique. Pas de Génération Timothée non plus (c’est plutôt la mode des « Formations Timothée). Et comme il faut faire « dans le temps » pour être crédible, on affuble de sigles improbables les nouvelles formations. « Génération Joseph 2.0 » … pourquoi pas. Inventons un slogan : « La nouvelle mise à jour des jeunes qui s’engagent pour ranimer le feu dans l’église. »

*

Ce ne sont que quelques commentaires que j’ai entendu assez régulièrement cette dernière année, notamment les deux derniers mois. Mais je suis bien certains que ce genre de commentaires vous sont aussi bien familiers. Ils font les titres des journaux chrétiens, et font l’objet de livres et articles de mission, d’évangélisation. On appellera le « feu » du renouveau à venir sur « cette » génération—sans préciser pour autant de quelle génération il peut bien s’agir ! C’est bien en tous cas le sens des commentaires dans le deuxième paragraphe en italique en début d’article.

Cependant, c’est le premier commentaire en italique qui me perturbe particulièrement. Alors autant le dire de suite, ce n’est pas que je pense que les jeunes ne sont pas importants dans l’église. Leur place est très importante et je ne suis pas convaincu qu’ils l’aient encore vraiment trouvée. Je ne veux donc pas insinuer dans le reste de ces quelques pages que nous n’avons pas à nous préoccuper des jeunes dans l’église. Je crois même que lorsque nous disons que les jeunes sont « l’avenir » de l’église nous insinuons en fait sans le vouloir qu’il sont l’avenir de l’église et pas son présent. Ce qui est une sérieuse erreur.

Mais je suis plus que sceptique quant à cette réjouissance irréfléchie face à une « église de jeunes ». Pour le demander clairement : devons-nous nous réjouir lorsqu’une église assemble essentiellement des « jeunes »—ce par quoi beaucoup veulent dire les moins de 30 ans ? Faut-il se réjouir qu’il y ait plus de jeunes que de « vieux »—ce par quoi d’autres veulent dire les plus de 35-40, dont je fait donc quasiment partie ? Laissez moi argumenter brièvement qu’il ne faut pas forcément s’en réjouir, et que dans la situation présente il ne faut peut-être pas du tout s’en réjouir. Je donnerai seulement trois raisons.

Premièrement, si l’église se voit confier le mandat missionnaire résumé par l’envoi de Matt 28, il faut bien nous rendre compte que ce mandat concerne le monde entier, à commencer par ceux qui nous sont proches, déjà au niveau national. Il nous faut aller par toute la terre faire des disciples, les baptiser et leur enseigner à garder le fondement biblique communiqué par Dieu dans sa révélation. Il nous faut donc aller vers. Et vers qui ? Vers tous ceux qui composent la diversité démographique du monde dans lequel nous vivons !

En d’autres termes, il faut que notre ministère, que l’effort missionnaire, diaconal, et évangélisateur de nos églises reflètent (plus ou moins) les conditions de notre société. Conditions ethniques, socio-économiques, et bien sûr, démographiques. Autant dire qu’une église manifeste que son ministère est pertinent pour notre société lorsqu’elle manifeste qu’elle est prémices du royaume, c’est à dire qu’elle proclame qu’elle est ambassadrice de la réconciliation. On pense souvent que cette réconciliation touche d’abord, et essentiellement, les rapports entre hommes et femmes, ou encore entre peuples et personnes d’origines religieuses différentes. Mais cette réconciliation ne s’applique-t-elle pas finalement à tout ce qui divise les autres communautés humaines ? Là où des pays sont divisés à cause de la « race » ou de l’origine ethnique et tribale. Là où des communautés étaient divisés par leur genre biologique, notre société contemporaine n’est-elle pas divisée … démographiquement ? Ne sommes-nous pas dans une société du mythe de la jeunesse éternelle, une société qui valorise la jeunesse et parque ses seniors dans des lieux soit disant « adaptés » lorsqu’ils ne sont plus productifs ou « utiles » pour la société ? L’église, ambassadrice de la réconciliation n’aurait-elle pas un message d’espérance à proclamer. Et d’ailleurs, ne faudrait-il pas le vivre ?

Si tel est le cas, il est vraisemblable que le rôle de l’église soit de consciemment se faire tout pour tous, et donc se fasse ministre envers tous, et donc, une fois encore, envers toutes les tranches démographiques de la population française. Or, pour manifester cela, l’église se doit de refléter, volontairement et consciemment le monde dans lequel elle a été placée par son Seigneur. Elle doit donc être l’image démographique de son pays, de sa région, de sa ville. Prenons donc la France. Les dernières statistiques officielles sont les suivantes :

Demographie-France-2013

Au cas où ce ne soit pas très clair à l’image. Voici les données. Il y a en France autant de moins de 20 ans que de plus de 60 ans, soit environ 24,5% de chaque. La population se répartit à moitié entre les plus et les moins de 40 ans. Patrick Nussbaumer a raison de demander, dans son article publié dans les Cahiers de l’école pastorale :

« Quelle est la place des jeunes dans l’Église ? C’est un sujet très important, mais difficile à appréhender, source de beaucoup de frustrations et de culpabilités. 25% de la population française ont moins de 20 ans. Autrement dit, en France, une personne sur quatre a moins de 20 ans. Avons-nous la même représentation dans nos Églises ? »

Et donc l’autre côté de la pièce : avons-nous 25% de plus de 40 ans dans nos églises ? Valorisons-nous aussi les seniors parmi nous ? Est-ce que nous en faisons les mentors de nos jeunes ?

Prenez l’exemple de la région Valentinoise. Faudrait-il se réjouir d’une église dans laquelle il y aurait beaucoup de jeunes ? Et bien regardons. Valence : environ 39% de mois de 30 ansi. Dans les autres agglomérations autour de Valence (Portes-lès-Valences, Guilherand-Granges) : en moyenne 30-34% de personnes de moins de 30 ans. Résultat ? Si l’église est fidèle à l’accomplissement de tout son mandat missionnaire, c’est à dire si elle va vers toutes les populations, alors il devrait y avoir dans les églises valentinoises environ 1/3 de « jeunes ». Et pas plus.

Deuxièmement, nous avons volontairement délaissé ceux qui représentent une grande partie de la population, et pour cela il n’y a pas d’excuses. Car si la Bible valorise parfois la jeunesse, elle a une très haute opinion de la sagesse acquise par l’âge et l’expérience. Honneur et respect sont dus aux « anciens », comme le rappelle Job 12.12 « Chez les vieillards se trouve la sagesse, Et dans une longue vie l’intelligence. » Pour aller un peu plus loin, et comme le fait justement remarquer Florent Varak, la manière dont nous traitons nos aînés, et la place que nous leur donnons, indiquent la profondeur et l’obscurité de notre péché. La mauvaise direction, l’idéal de la jeunesse, voilà une mise en garde du prophète Esaïe : « Je leur donnerai des jeunes gens pour chefs, Et des gamins domineront sur eux. Parmi le peuple L’un opprimera l’autre et chacun son prochain ; le jeune homme attaquera le vieillard, et le vulgaire celui qui est honoré. » (Es 3:4-5)ii De plus, il faut bien réaliser que ce sont les aînés qui sont la mémoire de l’histoire du salut, et la mémoire de l’action fidèle de Dieu en et pour nos églises. Sans eux, plus de mémoires, plus de louange pour ce que Dieu a fait dans le passé ! Nos pères nous ont raconté souligne le Ps 44.2. Quelle place, dans nos églises, à cette merveilleuse mémoire de la fidélité de Dieu ?

D’autant plus que cette présence des anciens est aussi une manière de les servir dans une période difficile de la vie humaine : la vieillesse. Cette vieillesse qui attend chacun d’entre nous est un défi, une épreuve, et il est difficile de la traverser. Le soutien du Corps de Christ sera d’autant plus important. Et ils nous montrent l’exemple de la foi, à l’image de Paul :

« Me voici déjà offert en sacrifice, le moment de mon départ est venu. Je me suis bien battu, j’ai tenu jusqu’au bout de la course, je suis resté fidèle. Je n’ai plus qu’à recevoir la récompense du vainqueur : dans sa justice, le Seigneur, le juge impartial, me la remettra en ce jour-là, comme à tous ceux qui auront désiré avec amour sa manifestation dans la gloire » (2 Tim 4,6-8).

Cette persévérance, cette volonté de démontrer de manière vivante la foi, c’est en partie l’expérience de l’âge. Je suis reconnaissant d’avoir eu comme exemple un aîné de mon église d’origine qui a démontré l’importance de la communion fraternelle lorsqu’il fit 3 km à pied, dans la neige, pour venir au culte. A presque soixante-dix ans. La plupart des « jeunes » maintenant se connecteraient à internet ou à Facebook pour suivre un culte « virtuel ». Je rend grâce pour cet aîné qui est passé dans la gloire il y a déjà dix ans. Une telle persévérance est rare : elle s’acquiert avec l’âge, et uniquement avec l’âge. Ce sont les épreuves qui fondent, au sens métallurgique du terme, la persévérance, comme au travers du feu.

Mais faisons-nous bien cas de ce précieux don que Dieu place dans nos églises ? Non. Nous continuons à ne voir que la jeunesse, nous sommes fixés sur le « nombre » de jeunes dans nos églises et déplorons le nombre de « vieux ». Et voir les choses ainsi, c’est créer des barrières au sein du corps de Christ, c’est diviser le Corps de Christ. Des parties « utiles » et des parties « inutiles ». En faisant cela, nous nous sommes vendus à l’esprit du siècle qui est en adoration devant la jeunesse.

J’entends parfois les « jeunes », certains évangélistes émotionnels dire « je pleure sur cette génération de jeunes qui ne connaît pas Jésus ». OK. Mais les « jeunes » en France ne représentent que 25% de la population. Donc nous devrions pleurer pour ces 25% et ne pas se préoccuper des autres 75% ? Ou considère-t-on que les jeunes sont plus importants que les autres ? Voilà un autre point qui pose problème dans le mythe des église « jeunes » … ou même dans notre volonté de toujours développer des ministères tournés vers les « jeunes ». Nous considérons que les autres, les seniors notamment, ne valent pas le coup. Je m’excuse profondément de le dire ainsi, mais je ne vois pas d’autre moyen de le dire. Car c’est en fin de compte la triste réalité. Nous avons re-divisé l’église. Alors oui, il n’y a plus ni Juif ni Grec, ni libre ni esclave, ni homme ni femme. Par contre qu’est-ce qu’il y a comme « jeunes » et comme « vieux ». Et les uns valent mieux que les autres. Pourquoi ? Encore et toujours parce que selon le faux évangélique de l’éternelle jeunesse : les jeunes sont l’avenir de l’église.

Et bien non.

Non. Les jeunes ne sont pas l’avenir de l’église.

L’avenir de l’église c’est, encore et toujours, Christ et son Eglise universelle. Autrement dit, l’accomplissement de sa mission. Ou encore : la croissance de son Corps. L’avenir de nos églises locales ce n’est pas tel ou tel groupe démographique. Cela n’a jamais été le cas, et cela ne le sera jamais. L’avenir de l’église c’est que des gens de toutes nations, de toutes origines socio-économiques et démographiques, viennent à Christ. Or la conversion des plus âgés parmi nous a quelque chose à nous apprendre. Le retraité de 68 ans qui se convertit à Christ aura peut-être un plus grand ministère dans nos églises que le jeune de 22 ans tout feu tout flamme qui ne sait encore rien des difficultés de la vie !

Seulement des convertis de 68 ans il n’y en a pas. Pourquoi ? Parce que nous avons cédé à l’idéologie de la jeunesse éternelle que la société contemporaine nous assène à renfort de publicités, de films et de coups médiatiques. Et l’église, qui se devait d’être un lieu de justice, de paix et de réconciliation, a troqué son mandat missionnaire contre un vulgaire plat de lentille, une soupe de jeunesse éternelle.

J’ai d’ailleurs le plus grand respect, admiration même, pour la décision d’une église que je connais bien, pour son pasteur, un très bon ami, et son ancien qui ont choisi comme deuxième responsable un homme que les statistiques considèreraient comme un « senior ». Ils ont dans cette sagesse incompréhensible pour notre société choisi quelqu’un qui, oui a connu des choses extrêmement difficiles, quelqu’un qui a vécu un renouveau, une vraie compréhension du pardon, au cours de ce fameux « troisième âge ». Trop tard ? Faudrait-il choisir un jeune comme responsable d’église ? Non. Car votre jeune est plein d’enthousiasme, mais a-t-il de la persévérance. Oui, il sait bien parler, c’est un bon conducteur de « louange ». Mais sait-il écouter ceux qui font face au suicide et à la dépression ? Ne sous estimez jamais l’expérience des épreuves vécues.

Alors je sais que ça fait plus « cool » de dire qu’on a un ministère de « renouveau parmi la jeunesse » que de dire qu’on a un ministère de soutien pour les sexagénaires isolés. Oui je sais, c’est moins sexy de dire qu’on est pasteur/diacre spécialisé en accompagnement de fin de vie que de dire qu’on est évangéliste ou implanteur d’église. Et oui ! Il y en a un qui fait rêver (et encore!) et l’autre qui fait, bon, vous voyez ce que je veux dire Mais où est notre priorité ? Développer des ministères très « tendance » ou créer des ministères qui s’occupent de tout le monde ? À ce stade je n’ai pas besoin de conclure, tout le monde a vu où je me positionnais.

De plus, et pour terminer sur ce deuxième point, si nous ne développons pas volontairement ces ministères de soutien à nos aînés, nous abandonnons toute une population qui fait face à de grandes difficultés. Rappelons-nous que même si c’est encore tabou, 33% des suicides enregistrés en France (sans compter ceux qui n’apparaissent pas dans ces chiffres) concernent les plus de 60 ans ! Je ne sais pas si vous pouvez prendre conscience de ce chiffre ahurissant. Cela représente presque 33 000 personnes par an ! Presque 95 personnes par jour !

Le taux de suicide chez les hommes de 75 ans et plus, est donc 7.5 fois plus fort que la moyenne ! Chez ces derniers le taux de mortalité de 150 pour 100.000 habitants, en fait le chiffre le plus élevé d’Europe. Mais tous ces chiffres sont encore difficiles à accepter et nous ne savons souvent pas quoi faire. Le professeur Michel Debout, président du Conseil d’administration de l’Union Nationale pour la Prévention du Suicide souligne : « Il faut que les générations plus jeunes ainsi que les seniors aient un regard nouveau sur le vieillissement », mais nos églises aussi ! En tout cas c’est notre responsabilité si nous voulons être des témoins fidèles de Christ !

Et ne croyez pas que nos églises sont à l’abri de cela. Par exemple une aînée qui demande en réunion de prière que l’église prie pour que ses enfants et petit-enfants lui rendent visite ne fait pas qu’une demande de prière. Elle affirme aussi son isolement, son désespoir peut-être même face à la solitude. Quand les choses en sont là, il est parfois trop tard :

« En effet, lorsque les aînés ont l’impression de devenir une charge, un poids pour leur famille et pour leurs proches, quand ils ont le sentiment de ne plus servir à rien, certains n’hésitent à pas à commettre l’irréparable et contrairement aux plus jeunes, les seniors se « ratent » rarement »iii.

Vous avez bien prit conscience des derniers mots ? Ils se ratent rarement. Les jeunes font des « tentatives » car ce sont des appels au secours. Les aînés ne font pas de « tentatives ». Ils réussissent. Pourquoi ? Parce que tout le monde, parfois même l’église, leur signifie qu’ils n’ont plus rien à apporter. Ils sont devenus inutiles. Et pour nous, cela devrait être inacceptable car la dignité de la personne n’est pas fondé sur sa valeur économique ou sur son capital-travail, mais sur son identité d’image de Dieu. Dans l’église c’est encore plus inacceptable car cela touche des hommes et des femmes qui sont images de Dieu et qui nous sont unis en Christ. Et donc des frères et des sœurs à qui nous devons l’amour fraternel.

Troisièmement, si l’église met tellement l’accent sur les « jeunes », n’est-ce pas parfois parce que nous avons nous aussi gobé le mythe de la jeunesse éternelle ? J’y ai déjà fait référence mais je ne peux m’empêcher d’y revenir. La société valorise le corps de la femme éternellement jeune, au corps éternellement attirant. Il faut être une femme de 65 ans sans rides, au teint aussi plat que la mer un jour de grand calme. Tout est fait pour cacher la vieillesse, au point où on valorise même les endroits où nous cachons nos aînés sous prétextes qu’ils sont mieux soignés dans ces lieux spécialisés. Et surtout ils ne sont plus sur la place publique qui elle doit être occupée par la jeunesse.

Et nos églises ne sont pas en reste. Des églises évangéliques, charismatiques, aux déclarations papales, tout le monde entonne le mantra : « Les jeunes sont l’avenir de l’église ». Jean-Paul II disait déjà en 1991 : « Les jeunes sont les premiers protagonistes du troisième millénaire…ils marqueront le destin de cette nouvelle étape de l’humanité ». Et le récent « ancien » pape, Benoît XVI de renchérir : « La jeunesse est l’espoir et l’avenir de l’Église et du monde ». Il est trop tôt pour savoir ce que le pape François dira à ce sujet—il est d’ailleurs si étrange de pouvoir citer trois discours contemporains de trois papes différents ! Les jeunes sont l’avenir de l’église. Ou pas.

Ainsi, je ne pourrais pas dire avec Nussbaumer, dans son article autrement très bon, que « La jeunesse est un élément important et déterminant pour le royaume de Dieu »iv. Ce qui est déterminant, c’est que beaucoup viennent à Christ et soient ajoutés au royaume. Que ce soient des jeunes ou des moins jeunes, n’a pas d’importance. Je ne peux pas prier qu’une génération de jeunes se lèvent. Pas avec tous les autres sous entendus. Par contre je peux prier pour que nous tous, dans nos églises, commencions pas faire notre job, et le faire complètement.

De plus, dire que les jeunes sont « l’avenir » de l’église, n’est-ce pas implicitement, et bien inconsciemment, sous entendre qu’ils n’en sont pas le présent. Ils sont l’avenir. Pour le moment ils ne sont rien. Mais un jour ils seront importants. Ils seront le présent de l’église. Un jour, mais ce n’est pas aujourd’hui. Aujourd’hui ils sont juste des enfants, des ados, des jeunes en voie de devenir des adultes. Voilà aussi une sérieuse erreur. Ce n’est pas étonnant que nos enfants, ados, et jeunes ne trouvent pas de place dans l’église si nous considérons qu’ils n’en sont pas le présent ! D’ailleurs en conclusion privilégier les jeunes « avenir de l’église » au détriment des aînés c’est à la fois dire aux aînés qu’ils ne comptent plus et aux jeunes qu’ils ne comptent pas encore (assez) ! Qui reste-t-il alors ? Les 40-50 ans ? Clairement, nous avons un sérieux problème.

Qu’allons-nous faire ?

Faut-il mettre tous nos efforts pour « conquérir la jeunesse pour Christ » ? Arrêtons de regarder la moyenne d’page et le nombre de jeunes dans l’église. Regardons plutôt si nos églises sont ambassadrices de réconciliation trans-générationnelle. Alors elle sera vraiment Corps de Christ. Que la moyenne d’âge soit de 32 ans ou de 57 ans comptent en finalité bien peu.

J’appelle de mes prières le jour où nos églises encourageront les jeunes à se diriger vers un ministère, vers un service de soutien envers nos aînés. Il n’y aura alors, ni jeune ni vieux dans le Corps de Christ.

L’église sera alors vraiment réconciliatrice des générations.

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Notes : 

i http://www.cartesfrance.fr/

ii Florent Varak, « La place des aîné(e)s dans l’église (Tite 2.1-5) », Un poisson dans le net, http://www.unpoissondansle.net/tite/Tite_2.1-5.pdf, accédé le 25 mars 2013.

iii http://www.senioractu.com/

iv Patrick Nussbaumer, « La place des jeunes dans l’Église », Cahiers de l’école pastorale, 84, 2012, en ligne, http://www.publicroire.com, accédé le 25 mars 2013.

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Chronique des mystagogues, 3

À L’ÉCOLE DE LA MÉDIOCRITUDE

Dimanche 24 février 2013

Fred a vingt-six ans, agent d’entretien pour les supermarchés Vasyno. Fred a eu une éducation comme les autres, ce qui explique qu’il soit persuadé que tout ce qui passe à la télé soit vrai, qu’il pense encore pouvoir devenir footballeur professionnel. Comme tous les jeunes, Fred a juste terminé son lycée à l’âge de 24 ans. Bien sûr, Fred est incapable de maintenir toute espèce de pensée linéaire pendant plus de cinq minutes, mais après tout cela ne lui est pas demandé, alors pourquoi s’en inquiéter ? Remarquez Fred n’est pas non plus capable de pensée logique, mais après tout la cohérence de la pensée est une donnée subjective, et il ne faut pas s’attendre à ce que l’école lui enseigne à penser de manière critique. On ne lui a d’ailleurs jamais dit qu’il était normal de développer une pensée logique et critique, et il a toujours suivi sa propre voie à l’école, au collège, et au lycée, n’apprenant que ce qu’il croyait important, et donc n’a finalement jamais rien appris. D’autant plus que la critique ne fait pas partie de son vocabulaire, et en bon citoyen il se contente de voter pour celui qui apparaît, sur le moment, être le meilleur candidat médiatique. En résumé, Fred est un excellent produit de la culture de la médiocritude.

*

Les temps passent, et les générations aussi. Les générations s’écoulent, et si le Prêcheur disait qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, peut-être M. Hollande le contredira. Parce que la refondation de l’école est là, nouvelle sous le soleil. Beaucoup s’y étaient essayés. Mais aucune solution précédente n’a remis l’éducation scolaire sur les rails : pas plus les ZEP que les internats d’excellence ou les contrats « ambition réussite » n’ont pu replacer la France au rang des nations éducativement compétitives (mais d’ailleurs pourquoi le faudrait-il ?). C’est donc au tour du nouveau gouvernement de s’y essayer, car après tout, quel meilleur moyen de laisser une marque dans les générations futures que les transformer à l’image qu’on a soi-même modelé ? Et quel meilleur moyen d’accomplir cela que l’éducation ? Sous couvert de meilleure éducation, c’est donc une refondation, une ré-éducation qui est une fois encore mise en avant. Pour le bien de tous les enfants, écoliers, et étudiants bien sûr !

Cette fois-ci, plus question de zone spéciales d’éducations, de transformation de programmes. Cette fois-ci la solution est bien plus radicale, et bien plus simple. Si l’éducation est le résultat d’un processus plus ou moins long d’acquisition, d’assimilation de formation de caractère et de pensée, une refonte de l’éducation passe par une transformation en profondeur de cette formation personnelle. La solution Hollande ? Débarrassons-nous de tout système de notation. Ceux qui auront suivi le débat penseront peut-être qu’après tout, comme le rapport officiel demandé par le gouvernement le conclu de son côté, « notre système d’évaluation qui produit trop souvent de la démotivation et de la mésestime de soi » (p. 29) Car évidemment, l’éducation a pour but de produire l’estime de soi !

C’est probablement là l’une des racines de notre système scolaire actuel, et de sa conséquence directe : le sentiment de médiocritude. L’école a maintenant comme seul objet l’appréciation narcissique des étudiants. L’école a comme but, non pas l’information, sa compréhension, son acquisition, et son application, mais le sentiment que chacun a de soi-même. Ainsi, le critère d’une bonne éducation sera le sentiment que j’ai de moi-même. Si un étudiant, même totalement ignorant des merveilles de la nature, des faits principaux de l’histoire de France, ou encore des mathématiques les plus élémentaires, si cet élève est satisfait de lui-même, son éducation aura été un succès !

Pourquoi ?

Parce que cette école reflète une culture contemporaine, une culture de l’auto-satisfaction, une culture de la médiocritude, terreau fertile de l’école de la médiocritude. Cette culture, que certains appellent « postmoderne » a en éducation des conséquences assez radicales : d’abord un changement dans la nature de la « connaissance », j’y reviendrais. Celle-ci n’est plus que l’expression de ce qui se construit en classe. Elle n’a pas de contenu précis. Elle ne s’occupe pas de « vrai » ou de « faux » et donc à terme ne peut pas être concernée par une vraie analyse critique. De plus, la diversité étant valorisée au-dessus de toute autre valeur, il faut à tout prix que les positions minoritaires soient investis de « puissance », c’est-à-dire qu’ils puissent trouver une manière de se justifier. Et peut-être le changement le plus radical se situe dans la conception contemporaine de ce qu’est un élève ou un étudiant. Comme tout dans la société postmoderne est le résultat d’influence de conditionnement et de structures sociales, une personne et donc un élève, n’est qu’une réalité sociale. Rien de plus. Et rien de moins non plus … mais arrivé à ce stade il n’y a que le néant qui puisse être moindre que la construction sociale. L’éducations n’est donc … qu’une illusion : elle n’a pas de contenu, elle n’a pas d’objectif à long terme, et elle ne s’adresse à personne en particulier !

Et donc que proposer pour mettre en marche cette grande école qui nous apprendra que « nous le valons bien » ? Premièrement, effacer toute différence, et cela commence par le système d’évaluation. Et le rapport gouvernemental est prophétique sur ce sujet : « Pratiquer, plutôt qu’une notation-sanction, une évaluation positive simple et lisible, valorisant les progrès, compréhensible par les familles, » (p. 36). Voilà qui semble a priori bien incohérent avec le but de « la mise en place d’une politique d’évaluation qui soit cohérente, légitime scientifiquement et participative. » (p. 30) Si la notation valorise les progrès,, si elle a comme but premier la valorisation du bien-être de l’élève, elle ne peut être objectivement scientifique car son but n’est plus l’évaluation elle-même mais l’élève. Même lorsque celui-ci refuserait d’apprendre ou montrerait de sérieuses limitations d’apprentissages, il aura toujours une appréciation « positive ». En ce cas, où est le fondement scientifique d’une telle notation ? Elle peut être qualifiée, à la rigueur, de pédagogique, mais certainement pas de scientifique.

Une fois encore, nous sommes en éducation postmoderne. Cela signifie que même au sein de l’éducation, nous constatons une perte de fondements essentialistes pour décrire le monde. La conséquence ? Rien n’a d’existence définissable en dehors d’une interprétation individuelle. À l’heure « postmoderne », l’éducation vise à libérer l’élève, pas à m’aider à développer sa connaissance, sa culture. l’enseignement lui-même de ce qui pouvait résider de contraignant, comme la notation. Les notes? Elles ne peuvent plus être considérées comme une évaluation objective de la connaissance d’un étudiant, d’un sujet, d’une personne, car la connaissance n’a de contenu que celui qui est défini par l’étudiant. La connaissance n’a pas de contenu objectif et ne peut donc pas être à proprement parler, notée.

L’éducation ? Encore et toujours la valorisation de l’élève, pas d’évaluation mais une valorisation, quitte à ce que ce soit une valorisation de l’ignorance. À bas les notes, vive le narcissisme ! À bas l’évaluation, vive l’auto-satisfaction ! Et comme le résume bien le livre prophétique de Hollande :

« Toute mauvaise note sera comblée,
Toute excellence et tout succès seront abaissés ;
Ce qui est tortueux sera redressé,
Et les cours raboteux seront aplanis »
(Livre prophétique d’Hollande, chapitre 6, v. 66)

Voilà la première étape de la construction d’une vraie école de la médiocritude … et d’une société, qui sera bien à son image. Une deuxième réforme sera mise en oeuvre : « Les devoirs doivent être faits dans l’établissement ».

Quelle est l’importance de cette proposition ? Elle a en vue l’égalité des chances à l’école, et comment se concrétisera cette égalité des chances ? En faisant en sorte qu’aucun enfant ne soit privilégié dans son apprentissage. Cela veut dire aucun privilège à l’intérieur de l’école … mais aussi à l’extérieur de l’école. Et malheureusement … « ceci signifie la suppression effective des devoirs à la maison. » (p. 34) Pourquoi malheureusement ? Parce que cela déresponsabilise encore plus les parents et entraîne un contrôle unique de l’Etat sur l’éducation. Les parents n’auront plus la même facilité, pour ceux qui le voulaient et pouvaient, de soutenir cette éducation, voire même de palier aux manquements nationaux. Et je suis assez soupçonneux de la capacité de l’état à éduquer correctement toute une génération pour ne pas vouloir qu’il soit seul en charge de l’éducation.

Vous entendrez défendre cette réforme par l’argument suivant : c’est pour le bien des enfants. Mystagogie ! Cela ne veut rien dire. Il ne faut pas qu’ils travaillent après l’école, et ceci pour leur bien être. Mystagogie ! Cette affirmation est absurde, et c’est bien pour cela qu’on vous dit que c’est une bonne chose. Que fait l’enfant en rentrant de l’école ? Il se colle devant la télévision et attend que son cerveau soit incapable de la moindre pensée cohérente. Et qu’apprend-t-il ? Oh, oui, certainement plus que s’il était accompagné, dans un amour de la sagesse et de la connaissance. C’est d’ailleurs ce qu’a bien illustré le grand philosophe Calvin :

calvin-on-marx-and-religion-FR

Voilà ce que sera une des conséquences : l’égalité des chances scolaires entraînera la médiocritude. Car égalité ne signifie équité. L’égalité éducationnelle, telle qu’on la comprend ces temps-ci est en fin de compte synonyme de nivellement pas le bas. Nous ne nous dirigeons pas vers une société juste, mais égalitaire.

Un bon témoin de cela est le dernier rapport en date (2011) du groupe Programme international de recherche en lecture scolaire (particulièrement en CM1)1. Les résultats seront interprétés positivement par les médias, mais force est de constater que la non évolution des résultats scolaires et du « lettrisme » des élèves français devrait suffire à nous inquiéter. Les résultats généraux sont donnés dans la figure ci-dessous :

Sondage Mystagogue EcoleLes petits élèves français sont donc … oh allez, un peu à la traîne.Regardez bien : Nous sommes bien loin de l’Angleterre, de l’Allemagne ou de la Hollande. Mauvaise place donc :iI n’y a après tout que quatre pays européens plus en retard que la France : l’Espagne, la Belgique, la Roumanie … et Malte ! Je ne tirerai aucune conclusion pour vous.

Ceci est déjà assez ridicule … venant d’un pays dont le système d’éducation est censé être un exemple. Mais il y a d’autres facteurs encore plus inquiétants : les élèves français qui ont déjà lents à la simple compréhension sont encore moins doués à l’analyse et à l’application. L’écart avec la moyenne européenne chute encore lorsqu’il est question de la capacité des élèves à « interpréter et apprécier ». Garder une éducation « compétitive » sera donc assez dur. Surtout que l’éducation ne devrait pas avoir comme but premier la compétitivité !

Enfin, dernier signe de notre culture de la médiocritude : le fait que les élèves français sont ceux qui le plus souvent (i) s’abstiennent de répondre et (ii) ne terminent pas le questionnaire. Cela voudrait-il dire que l’élève français n’a pas d’avis, ne sait pas défendre son opinion, ou n’en a tout simplement rien à faire … qu’il ne prend pas son apprentissage au sérieux. Cela signifie-t-il que l’élève français est satisfait de son ignorance ? Il semblerait bien !

Je ne blâmerai pas les élèves. Ils sont malheureusement le fruit d’un déclin de l’éducation, d’une dé-responsabilisation des parents et d’un contrôle de l’état sur le contenu et la pédagogie éducationnelle. Et la pédagogie postmoderne, c’est aussi la disparition de toute inégalité entre étudiant et professeur, car la connaissance n’est plus définie par un contenu, par une information, par une méthode réflective, par une « connaissance. Non, la connaissance ce n’est que maintenant le jeu de pouvoir entre professeur et étudiant. La pédagogie postmoderne c’est l’acquisition de compétences, voire même de compétences techniques. Rien de plus. Ce qui va d’ailleurs bien avec notre économie de marché, notre suprématie consommatrice et notre illusion publicitaire.

C’est pourquoi nous retrouvons Fred, vingt-six ans, qui a acquis la compétence de nettoyer des supermarchés, et qui sait tout juste vérifier sa fiche de paie. Mais la seule compétence qui était valorisée, c’est celle qui lui permet de faire un travail non valorisant mais dont la « société » a besoin. Fred a trouvé sa place. Aucune connaissance n’est valorisée, car i n’y en a pas besoin.Fred se sent valorisé : il ne comprend que le vocabulaire qui est utile pour son travail. « Balai, serpillère, sale, entretien ». Cela suffit amplement. C’est pour cela que Fred ne connait pas le sens des mots « déduction » ou « induction ». Il ne sait pas même ce qu’est un « argument » ni pourquoi il est important de pouvoir articuler une pensée quelque peu logique

Oui, Fred a été un bon élève. Oui, Fred est un excellent résultat de la future école de la médiocritude. Fred a apprit l’estime de soi : d’ailleurs ne le félicitait-on pas lorsque, à l’âge précoce de huit ans, en dernière section de maternelle, il arrivait à reconnaître les sigles publicitaires de vingt compagnies différentes ?

Alors les nouvelles réformes ? Mystagogie. Pas démagogie, mystagogie. Ce n’est pas nécessairement ce que les gens veulent entendre (démagogie). L’art de la mystagogie c’est de faire croire que cette réforme est importante, cruciale, même si cette réforme est en fin de compte insensée. Ce n’est pas que cette réforme est de facto un abrutissement scolaire, c’est que vous ne comprenez rien à la philosophie de l’éducation et que « vous ne vivez pas avec votre temps » ! Que dire de plus ? La connaissance, la sagesse, l’éducation : tout cela s’apprend. C’est en tous cas ce que la sagesse qui crie dans les rues proclame (Proverbes 2). Et l’Eglise elle-même continuera-t-elle à regarder passivement nos contemporains, y compris les plus petits, être satisfaits de la non compréhension, de l’ignorance ?

J’ai bien peur que la Sagesse continue à crier, seule dans le désert de la médiocritude.

Notes : 

1 Programme international de recherche en lecture scolaire, cf. site internet, accédé le 24 février 2013.

 

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Chronique des mystagogues, 2

L’ INTERACTIVITE DES SITES INTERNET

Lundi 10 février 2013

Combien de fois avez-vous entendu vanter les mérites de tel site internet, de telle société, de telle machine parce qu’elle est interactive. Mais quelle est cette interactivité par laquelle tout le monde ne fait que « promettre ».

Prenez le marketing : il faut qu’il soit interactif, sinon vous ne développerez pas votre liste de clients. Et qu’est-ce qu’un marketing interactif ? C’est un marketing « de proximité » qui est fondé sur des choses comme la publicité en ligne, les e-mails promotionnels et les autres médias, principalement numériques (télévision numérique, supports portables, etc).

Prenez encore l’art interactif. C’est l’oeuvre d’art que vous touchez, le bout de plastique « artistique » que vous déplacez, les boutons qui font de la lumière, de la musique, ou toute autre chose sans raison précise. C’est l’art dans lequel,

« au lieu de rester assis et lire des informations de manière passive, le visiteur est invité à interagir et faire partie du processus de collecte d’informations. »

Un tel art est parfois fascinant. Certainement intéressant en ce qu’il retravaille la relation art / visiteurs ou objet / sujet. Mais, et c’est un grand « mais », le terme interactivité est-il le plus pertinent ? Interactivité est par définition une relation, une « action entre ». Pour certains, l’interactivité est une activité qui nécessite la coopération, la co-action, de plusieurs êtres ou systèmes, naturels ou artificiels, qui agissent en ajustant leur comportement.

Si l’art peut mettre en valeur le sujet dans sa réflexion esthétique, pour transformer l’art, non en pur exercice de production esthétique mais en expérience de participation esthétique … ce ne peut jamais être par la relation objet-sujet car interactivité suppose non ajustement, mais action-relation.

Dans ce sens, l’art est-il interactif ? Pas vraiment, en tout cas pour l’art qui n’implique pas de la technologie informatique. Par exemple l’art dans lequel le « spectateur » est appelé à bouger lui même certains éléments de l’installation ne peut pas être interactif, même avec cette définition. Cette installation artistique en effet ne s’ajuste pas au spectateur. C’est ce dernier qui est seul maître, seul agent de la production artistique. Quoiqu’on en dise cet art reste à sens unique !

Mais l’une de mes préférées c’est la machine à café interactive ou intuitive.

Machine cafe intuitive

Cette machine à café intuitive. Vraiment ? Intuitive ? Il n’y a qu’un bouton ! … trois au maximum. Et ressent-elle quelque chose ? Certainement pas. Elle est intuitive parce qu’elle est facile à utiliser : pourquoi alors utiliser le terme « interactif » ? Parce qu’il est commercial, parce qu’il fait vendre. Dans ce contexte publicitaire, il n’a aucun sens, mais cela ne fait rien. Ce n’est pas comprendre son sens qui est important, c’est l’utiliser … serait-ce même à contre-sens !

Non, ma machine à café sera intuitive lorsqu’elle sera capable de deviner quel café je veux avant même que je presse le bouton : serré ou normal, avec ou sans cardamome, une tasse ou deux tasses; pour 6h ou pour 6h30 ? Tant qu’elle n’est pas capable de s’adapter à moi sans que je le lui dise, elle ne sera ni intuitive, ni interactive … elle sera ce qu’elle a toujours été : un bout de technologie utile qui ne change pas la vie.

Cependant, le must de l’interactivité, c’est le site internet … « car les sites interactifs sont généralement personnalisés pour convenir au goût des visiteurs. » L’interactivité c’est donc trouver ce que je recherche et le faire correspondre à mes attentes. C’est donc un peu faire une image de ce que je suis ou de ce que je voudrais être (Facebook par exemple, serait en ce cas l’un des summum de l’interactivité sociale sur le net). N’est-ce pas le principe de l’idolâtrie … que de construire les choses à sa propre image ? Réponse plus tard, à moins que vous ne l’ayez déjà trouvée.

Une communication interactive, un site interactif, s’opposerait ainsi à une communication à sens unique, sans réaction du destinataire, sans « rétroaction ». Mais dans ce cas, l’interactivité qui sert à faire revenir un utilisateur sur un site, et à y lui faire passer plus de temps, n’est en fin de compte qu’un exercice de satisfaction personnelle … pas une rétro-action. Pas une action en retour mais une action en arrière. Ce n’est pas une interaction, mais une action répétée. Là aussi nous voyons la puissance des mots : il faut utiliser le terme « interactif » pour vendre, pour attirer. Vous partagez un point de vue, vous faites un commentaire, vous réagissez aux avis des autres … cliquez « j’aime » ou mettez en ligne des photos.

Voilà de l’interactivité. C’est cela l’interactivité moderne. C’est la valorisation de mes actions.

Soyons clairs.
Même lorsque vous avez un autre utilisateur au bout du web, ce n’est pas le site qui est interactif … ce sont deux utilisateurs qui restent premièrement des personnes et non des « identifiants », pseudos, ou autres avatars ! Tant que la relation n’est pas personnelle, elle n’est pas interactive, même si elle met en relation une personne et un système. La définition ci-dessous est donc clairement une mystagogie :

« L’interactivité désigne la (les) relation(s) des systèmes informatico-électroniques, avec leur environnement extérieur. L’œuvre interactive est un objet informationnel, manipulable. On peut distinguer deux registres de l’interactivité : celle avec un agent humain et celle sans agent humain. Dans ce deuxième cas, l’agent peut être des éléments de la nature ou de l’environnement. Avec l’art interactif, le spectateur et/ou l’environnement deviennent des éléments de l’œuvre, au même titre que les autres éléments qui la composent. »

Il ne peut y avoir qu’un « registre » d’interactivité : c’est lorsque les deux termes « inter » et « activité » sont intégralement conservés. Et ces deux termes renvoient à une réalité absolument personnelle, et donc, à l’exemple de la communauté chrétienne. Cette communauté dans laquelle l’interactivité se double de fraternité, de charité, de justice et d’humilité. Tout ce qui manque et manquera toujours à ces autres interactivités.

Se rappeler de cela est essentiel aujourd’hui. Nous sommes face à toutes sortes d’interactivité ecclésiales, à des sites de culte en ligne, etc. Penser que par technologie interposée nous sommes ne interaction les uns avec les autres, c’est rendre abstraite la relation fraternelle. C’est transformer en système ou en chose ces frères et soeurs avec qui nous vivons et sommes le Corps de Christ.

Interactivité ou communion de fraternité ? L’Eglise de Christ a une vie a proposer, une interactivité à vivre.

L’interactivité est une mystagogie moderne. Si vous ne comprenez pas comment un site internet peut être « interactif », c’est que vous n’êtes pas très high-tech. Si vous ne comprenez pas ce n’est pas que cela n’ a aucun sens (!), c’est que vous ne comprenez rien. C’est parce que cette interactivité ne veut rien dire que le gens comprennent ce que c’est … L’interactivité est une mystagogie moderne.

Copyright (C) 2013 Yannick Imbert
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Chronique des mystagogues, 1

LE RETOUR DES MYSTAGOGUES

Vendredi 25 mai 2012

Il y a des choses qui ne s’inventent pas, même en politique : le retour des mystagogues. Je sais bien que ce terme, pour nos frères catholiques, existe déjà (regardez ce que Wikipedia, le Dieu d’internet en dit). Mais comme il semble que les protestants, particulièrement les évangéliques, n’ont pas de conscience historique, pourquoi ne pas kidnapper un terme théologique et lui donner un autre sens ! Pour me justifier à ma propre conscience (de professeur d’histoire), je dois quand même remarquer que le choix de ce mot ne m’est pas venu du français, mais de l’anglais ! Et je n’ai découvert son étymologie française, que trop tard …

La mystagogie, donc, cela ne s’invente pas. Comme des exemples valent souvent mieux que des mots, voici ce qu’est un mystagogue. Tout le monde sait maintenant que l’une des tâches les plus délicates de M. Hollande sera de rattraper les bourdes diplomatiques de l’ancien président envers la chancellerie (et la Chancelière !) allemande. Mais un autre défi sera aussi de relever son prestige personnel et de faire de l’ordinaire présidentiel une marque de fabrique. Et pour ce faire, rien ne vaut un petit voyage dans l’une des premières économies mondiales.

Direction : les États-Unis.
Et qu’apprenons-nous hier ? M. Jean-Yves Le Drian, Ministre de la défense, vient louer, littéralement, devant les médias, M. Hollande d’avoir été bien accueilli lors de son petit déjeuner à la Maison Blanche, et même d’être allé à ses réunions ! Oui, parce qu’au cas où l’opinion française se le demanderait, les officiels américains ont l’habitude de se faire tenir les présidents étrangers à la porte de la cuisine pour le petit déjeuner. Et puis de temps en temps on leur donne un crouton de pain et un mug de café venu tout droit de Dunkin’ Donuts ! Et les médias de renchérir en mentionnant que M. Hollande a donné de lui-même en allant rencontrer officiellement le pdt Obama. Quel sacrifice, pour lui qui n’aime pas voyager ! M. Hollande a bien été reçu à la Maison Blanche. Extraordinaire ! Oui, parce que … que pouvait faire d’autre Obama ? Le mettre à la porte ? Qu’il soit bien accueilli ne veut pas dire grand chose : c’est de la politesse diplomatique. Les relations seraient difficiles qu’il n’en serait pas pour le moins reçu avec le sourire et que le café serait bien toujours le même. Quant au voyage, il n’y a même rien à dire, c’est son job !

Il est totalement incompréhensible d’entendre de telles félicitations : elles n’ont aucun sens. Et c’est précisément parce qu’elles n’ont aucun sens qu’elles sont pure mystagogie. De telles paroles ne sont pas seulement de la démagogie publique visant à s’attirer les faveurs populaires par une description facile des débuts présidentiels. C’est une démagogie subtile caractérisée non pas par ce qu’elle dit mais par ce qu’elle cache. Et cette mystique secrète, c’est l’absence de sens. La mystagogie, « c’est profond dans le sens du creux », comme l’aurait dit un ancien professeur. Alors que le démagogue dit : « La présidence de M. Hollande, c’est un retour vers le travail et la justice », le mystagogue dit : « M. Hollande est un bon président car il a été bien reçu par le président américain. » Cela tombe sous le sens … et c’est pour cela qu’il faut l’expliquer : démagogie mystificatrice qui voile un non-sens. Le démagogue guide par le sentiment et la facilité ; le mystagogue, lui, guide en voilant le sens de ce qu’il dit. M. Hollande est un bon président, parce que sa réception à la Maison Blanche ne veut rien dire de particulier.

M. Le Drian, ou la défense de la mystagogie.