La rédemption du Père Noël

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Comme tous les ans ou presque, une question semble agiter le monde évangélique. Pouvons-nous fêter Noël ? Et que faire du Père Noël ? Si la réponse à la première question est le plus souvent positive – avec de trop nombreuses qualifications – la réponse à la deuxième question est généralement beaucoup plus unanime et directe.

Le Père Noël ? À la poubelle. Au mieux il nous distrait du vrai sens de Noël. Au pire, il est une idole qui prend, ou conteste, la place de Christ, le Dieu venu se faire homme pour nous sauver.

Je ne dirai rien cette année sur la supposée question éthique : mentons-nous aux enfants en les laissant croire au Père Noël. Après tout je ne suis pas professeur d’éthique… et il faut bien laisser la place à un article pour l’année prochaine !

Je voudrais m’arrêter avec vous sur l’autre face du rejet de cette figure trop bonne enfant qu’est ce monsieur au costume rouge. Sa commercialisation, et son conséquent rejet par de nombreux chrétiens. Je ne doute pas que le Père Noël soit utilisé par la pub pour vendre leurs produits. Il n’y a qu’à regarder quelques minutes de pub, passées et présentes, pour s’en rendre compte. Le Père Noël vend tout et n’importe quoi… et parfois c’est bien loin de l’esprit de Noël.

Une fois encore je ne conteste pas cela. Oui, le Père Noël est parfois le porte-parole corrompu d’une société qui se vend corps et âme pour un peu de plaisir en fin d’année. Face à cela, beaucoup de chrétiens sont tentés d’accentuer les différences entre Jésus et le Père Noël.

Oui, bien sûr le Père Noël ce n’est pas Jésus.

Oui, certainement, Jésus est le cadeau ultime de Dieu pour nous.

Oui, c’est clair, le Père Noël peut parfois faire oublier quel est le vrai cadeau de Noël.

Et bien sûr, Dieu n’est pas un vieux gars barbu, perdu là-haut, désespérément en train d’essayer de mettre de l’ordre dans ce bas monde. Du coup le Père Noël… aux oubliettes (avec peut-être un verre de lait et un bout de bûche de Noël rassis).

Question : est-ce vraiment de sa faute ? Pauvre Père Noël. Lui, il n’a jamais rien demandé à personne. Il apparaît quand nous l’invoquons. Les uns pour se prosterner à ses pieds, les autres pour le mettre au bûcher (cela vaut d’ailleurs bien un poème). Que faire de lui… n’y a-t-il que ces deux options. Est-ce une fatalité ?

La deuxième attitude me semble problématique, moins cependant que l’idolâtrie commerciale des semaines passées. Je crois pour ma part que nous pouvons – j’hésite toujours à dire « devons » – avoir une attitude différente. Nous pouvons transformer l’image du Père Noël. Nous pouvons restorer le Père Noël dans une fonction qui fasse de lui un héraut de la grâce (ce que j’avais déjà écrit l’année dernière).

Notre monde est un composite visuel de logos, de symboles, d’images. si notre société est centrée sur le visuel, devons-nous rejeter l’importance des images, ou devons-nous appeler à leur redonner une juste place, un rôle restauré ? vous l’aurez compris, je milite pour le deuxième choix. Cela fait partie de ma théologie réformée de la culture.

Si quasiment rien dans la culture n’est absolument « chrétien », rien n’est complètement hors de portée de la restauration que Dieu amène à travers la sanctification de son peuple. Nous croyons qu’aucun être humain n’est hors de portée du salut. La conséquence culturelle de cela est, pour moi, que la puissance transformatrice de l’Évangile se manifeste aussi dans la culture.

Et parce que nous voulons manifester notre salut, notre sanctification et transformation dans tous les domaines et à chaque minute de notre vie, nous pouvons aussi accomplir cela dans des choses aussi insignifiantes (ou importantes, c’est au choix) que la figure du Père Noël.

L’un de ceux qui a essayé de faire précisément cela, et avec beaucoup de succès, c’est bien sûr C. S. Lewis dans les chroniques de Narnia. Le Père Noël apparaît en effet dans le premier livre, L’armoire magique.

Alors que les enfants tentent d’échapper à la sorcière blanche en compagnie de M. et Mme Castor, ils font la rencontre incroyable du… Père Noël. Étrange pour un livre qui est considéré – à tort – être une allégorie de l’évangile.

N’en croyant pas ses yeux, Susan s’exclame étonnée : « Je croyais qu’il n’y avait pas de Noël à Narnia. » Ce à quoi le Père Noël répond : « Non, pas depuis longtemps. Mais l’espoir que vous avez amené, vos majestés, commence enfin à affaiblir le pouvoir de la sorcière… Longue vie à Aslan… et joyeux Noël ! » Qui est le Père Noël dans L’armoire magique ? Le Père Noël est ambassadeur d’Aslan, fils de l’Empereur-d’au-delà-des-mers. Il est annonciateur de la rédemption. Ni plus, ni moins.

Le monsieur en rouge, risible et rejeté, peut être transformé. Son symbole et son sens, restauré, remis à leur bonne place dans une vision biblique du monde. Ceci est rendu possible parce que le Père Noël est un symbole et peut être transformé en allégorie… de l’Évangile, ou d’une partie de ce dernier.

813mPGK45ELLe Père Noël peut devenir allégorie de l’espérance, de la joie, du don. C’est au choix : car c’est à nous de faire du Père Noël un nouveau symbole. En faisant cela, peut-être trouverons-nous aussi un moyen de révéler la merveilleuse grâce du don de Dieu. Comme le disait Lewis:

« La fonction de l’allégorie n’est pas de cacher mais de révéler, et il est correctement utilisé seulement pour ce qui ne peut être dit, ou aussi bien dit, avec un discours littéral. La vie intérieure, et spécialement la vie de l’amour, de la religion, et de l’aventure spirituelle, a donc toujours été le domaine de la véritable allégorie… » [1]

Je crois que ce que Lewis dit au sujet de ce qui ne peut pas être correctement exprimé par un discours littéral vaut aussi pour le discours culturel. Si la culture contemporaine est hermétique ou parfois même, osons le mot, hostile à l’Évangile, nous devons trouver tous les moyens pour rendre le discours de la foi compris et pertinent. Y compris en transformant radicalement le Père Noël.

 

En conclusion, oui le Père Noël de Coca-Cola ou de Nike n’est pas celui dont nous voulons. Nous voulons quelqu’un qui soit une image, limitée, du don et de l’espérance en des temps difficiles. Quelqu’un qui dirige nos yeux vers un autre plus grand que lui.

N’est-ce pas cela le message du Père Noël ?

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Notes : 

[1] C. S. Lewis, The Allegory of Love, New York, Oxford University Press, 1936, p. 166.

Le Père Noël crie sur la voie publique

 

Le Père Noël crie sur la voie publique

Il ne cesse de dire – même d’implorer –

Qu’il n’est pas celui auquel nous pensons.

 

Il dit l’espérance, que nous n’osons

Plus imaginer ou même rêver.

Le Père Noël crie sur la voie publique :

 

Il dit l’attente de l’homme de compassion.

Le Père Noël ne cesse de proclamer

Qu’il n’est pas celui auquel nous pensons.

 

Il exhorte, il répète avec raison ;

En vain – les hommes sont sourds. Désespéré,

Le Père Noël crie sur la voie publique.

 

Mais le Père Noël, dans son oraison,

S’efface devant celui qui vient, qui est :

Lui est bien celui auquel nous pensons.

 

Au risque de troubler l’ordre public,

Le Fils de l’Homme il vient annoncer ;

Le Père Noël crie sur la voie publique

Qu’il n’est pas celui auquel nous pensons.

Joyeux Noël, Charlie Brown !

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Il y a cinquante ans tout juste était diffusée pour la première fois ce qui est devenu, aux États-Unis, l’un des grands classiques de Noël : Joyeux Noël, Charlie Brown ! Basé sur le comic strip bien connu Peanuts (en français plus souvent connu par le nom Snoopy) de Charles Schultz, ce court métrage de Noël mérite à être redécouvert, d’autant plus qu’il est peu connu en France.

Retour sur ce grand classique, et sur le profond sens de Noël qu’il met en avant. Tout d’abord, résumons…

C’est Noël.

Mais le pauvre Charlie Brown se sent déprimé ! Il se tourne comme d’ordinaire vers Linus, toujours fidèle confident, pour se décharger de son anxiété et de sa déception à la vue de la commercialisation de Noël (comme quoi cela n’a pas commencé aujourd’hui !). Charlie Brown étant le pessimiste de service, Linus ne fait pas attention. Mais la période supposée festive ne fait que rendre les choses plus difficiles pour Charlie Brown. Il n’arrive pas à apprécier Noël et devient amer, en voulant à ses amis à cause de… et bien de quelque chose qu’il n’arrive pas à saisir.

C’est Noël, mais il ne se sent pas « comme il le devrait » pendant cette période.

Charlie Brown décider finalement d’aller voir Lucy, qui a elle décidé de se faire psychologue ! Après avoir diagnostiqué un certain nombre de « peurs », la recommandation de Lucy est simple : Charlie Brown doit participer à Noël et qu’il mette en scène la pièce traditionnelle. Totalement désemparé, ne sachant pas que faire, Charlie Brown se dit qu’il ne perd rien à essayer et se rend donc vers la salle de théâtre.

Arrivé, Charlie Brown constate que personne ne se préoccupe vraiment de Noël…

Ah, pauvre Charlie Brown !  Que faire pour revivifier l’esprit de Noël ? Notre pèlerin de Noël décide que ses amis ont tout simplement besoin du symbole de Noël le plus connu qui est… l’arbre de Noël bien sûr ! Il ne fait ni une, ni deux et rapporte… un arbre si maigrichon qu’il fait peine à voir. C’est raté Charlie Brown.

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C’est là que se trouve un moment important du Noël de Charlie Brown. Se tournant vers Linus, Charlie Brown capitule :

« Je suppose que tu as raison, Linus. Je n’aurais pas du choisir ce petit arbre. Tout ce que je fais se termine en catastrophe. Je suppose que je ne sais vraiment pas ce que veut dire Noël. »

Et de s’écrier par désespoir: « N’y a-t-il personne qui sache de que c’est Noël ? » Linus, le théologien du clan, déclame alors les plus grandes lignes de ce « spécial » de Noël.

Deux choses sont à souligner.

Tout d’abord, tout d’abord, la citation biblique est cruciale à cet épisode des Peanuts et est l’un des passages important du récit de la nativité (Luc 2:8-14) :

« 8 Il y avait, dans cette même région, des bergers qui passaient dans les champs les veilles de la nuit pour garder leurs troupeaux. L’ange du Seigneur survint devant eux, et la gloire du Seigneur se mit à briller tout autour d’eux. Ils furent saisis d’une grande crainte. 10 Mais l’ange leur dit : N’ayez pas peur, car je vous annonce la bonne nouvelle d’une grande joie qui sera pour tout le peuple :

11 aujourd’hui, dans la ville de David, il vous est né un sauveur, qui est le Christ, le Seigneur. 12 Et ceci sera pour vous un signe : vous trouverez un nouveau-né emmailloté et couché dans une mangeoire.

13 Et soudain il se joignit à l’ange une multitude de l’armée céleste, qui louait Dieu et disait :14 Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, et, sur la terre, paix parmi les humains en qui il prend plaisir ! »

L’important de ce passage se trouve bien sûr dans la signification de cette proclamation angélique qui a toujours été l’un de mes passages préférés en cette période de Noël. Mais c’est aussi assez extraordinaire de voire une émission aussi populaire que les Peanuts affirmer quelque chose d’aussi fort à propos du vrai sens de Noël… et à une heure de grande écoute, qui plus est !

Ensuite, il y a l’attitude de Linus. Pour ceux qui ne seraient pas familiers avec les Peanuts, il faut expliquer deux choses particulières chez Linus. Premièrement, c’est le théologien de la bande. Faites-lui confiance, sa Bible il l connait, et sa théologie aussi !

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La deuxième chose caractéristique de Linus, c’est sa couverture. Et pas n’importe quelle couverture, c’est une « couverture de sécurité, » une « couverture de confort » qui lui permet de tout surmonter, ou du moins de survivre. Et Linus ne se sépare jamais – jamais ! – de sa couverture. avec elle, tout est en sécurité, même la vaisselle…

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Il en faudrait beaucoup pour que Linus laisse tomber, littéralement ou non, sa couverture ! C’est d’ailleurs l’un des grands sujets des Peanuts, et Snoopy ne cesse d’essayer de voler la magie bleue. Mais rien n’y fait… Linus ne se laissera pas enlever sa « zone de confort ». Tant qu’il a sa couverture fétiche, rien ne peut arriver.

Mais faisons bien attention à ce qui se passe dans le petit clip ci-dessus. Regardez bien. Quelque chose vous saute aux yeux, non ?

Linus commence son speech de Noël avec la proclamation des anges aux bergers qui sont saisis de crainte. UnDe la même manière que Linus est craintif, dans la plupart  des situations. Mais alors qu’il récite la parole angélique, à la 39e seconde « Ne craignez pas ! »… Linus laisse tomber sa couverture. Tout simplement.

Paix.

Non seulement Linus choisi ce passage précis pour résumer Noël : annonce de la naissance, paix, espérance pour les humains. Mais il est lui-même témoin de cela. C’est symbolique, c’est vrai. Linus ne change pas totalement. Il a toujours besoin de sa couverture bleu. Mais le symbole est bien là. Noël, c’est la libération, c’est la fin de l’angoisse, de la peur, de l’incertitude de notre avenir. Noël, c’est la Paix de Christ qui vient assurer de la descente divine au milieu de nous.

C’est probablement un bon rappel, surtout dans les temps troublés qui sont les notre. Alors que nous nous dirigeons trop rapidement  vers Noël, dans les jours qui viennent, rappelons-nous ce que les bergers ont entendu :

« Gloire à Dieu dans les lieux très hauts, et, sur la terre, paix parmi les humains en qui il prend plaisir ! »

Et c’est bien cela Noël, Charlie Brown.

Franklin Graham sur l’islam

Au lendemain des attaques sur Paris, tout ce qui est nécessaire de dire a déjà été dit. Quelques mots de compassion, quelques silences de soutien. Tout le monde ajoute un petit post de blog, un Tweet, un profil Facebook. Au milieu de l’émotion des réseaux sociaux, quelques posts sur Facebook retiennent mon attention. Ils récapitulent tout ce qui, à mon sens, il convient de ne pas dire. Les propos sont ceux de Franklin Graham, un nom de famille que nous reconnaissons tous. Franklin Graham, fils de l’icône Billy Graham, n’a pas que son nom pour se faire entendre. Evangéliste et missionnaire, Graham a été actif, très tôt après sa conversion avec l’association humanitaire Samaritan’s Purse. Sa volonté de servir l’Église de Christ, son dévouement à Christ et à la proclamation de l’Evangile ne fait aucun doute. Malheureusement, certains de ses propos affectent la crédibilité de son discours. Si je prends l’exemple de Graham dans les quelques lignes suivantes, c’est (1) parce qu’il représente un discours qui ne nous encourage pas au témoignage chrétien, et (2) parce que son profil publique lui assure la confiance parfois totale de ses lecteurs. Or, au vu de son discours, nous nous devons une réflexion sagement critique.

« L’islam a déclaré la guerre au reste du monde. » Ainsi commence l’un de ses posts du 16 novembre. Il m’est difficile de faire la liste de tout ce qui ne va pas avec cette première phrase. « L’islam », comme si l’islam était identique dans tout pays, dans toute culture. Comme si tout musulman croyait de la même manière. Tous les musulmans sont associés à ces actes de terreur. Tous les musulmans sont responsables de ces actes. Le message de Graham est clair : « Dans les heures qui ont suivi ces horribles attentats certains ont dit ‘le terrorisme n’a pas de religion.’ Ne soyez pas dupes. Cette attaque a été faite au nom d’Allah, le dieu de l’Islam. » Affirmer que l’islam est par essence, et par nécessité, violent ce serait comme affirmer que le christianisme est par nécessité violent en raison des croisades. Ou même que notre foi est violente parce qu’Anders Breivik, auteur du massacre en Norvège en 2011, se disait chrétien.

Les attaques sur Paris ont été revendiquées par un groupe terroriste qui se veut représentant de l’islam et qui souhaite rétablir un califat. C’est vrai. Abu Bakr al-Baghdadi se veut premier calife. Son islam est un islam bien spécifique, et certainement pas « traditionnel », ce n’est pas l’islam que vous trouverez dans le quartier pas loin de chez vous, ni celui de votre collègue ou ami musulman. Wahhabisme, sunnisme, chiisme ou encore soufisme. C’est la même chose n’est-ce pas ? De la même manière que l’Opus dei, la Réforme, ou l’église évangélique dont laquelle vous faites partie sont identiques ? Mais le plus grand problème de cette phrase difficilement acceptable, c’est qu’elle fait de tout musulman un responsable des attaques intégristes qui frappe la France, et tant d’autres pays comme le Mali ou le Liban. Vous êtes musulman ? Alors vous êtes en guerre contre le reste du monde. Le simplisme de cette affirmation me laisse penser que Graham n’a pas prit vu, ou pas pris la peine de voir, comment le monde musulman a réagit à ce drame français. Dire que les musulmans sont les ennemis du monde lui suffit bien. En faisant cela, non seulement il stigmatise l’ensemble des musulmans, mais il fait aussi de tous les autres les « bons gars ». Alors ce serait oublier que les intégristes bouddhistes de Birmanie qui suivent Ashin Wirathu ont mené un certain nombre d’attaques violentes contre la minorité musulmane du pays. Ce serait oublier aussi que la Chine limite encore la pratique de l’islam dans certaines de ses régions. Sous-entendre que nous sommes emprisonnés dans une guerre politico-religieuse de type « les musulmans contre le reste du monde », c’est être totalement aveugle ! (1) Tous les musulmans ne sont pas les mêmes ; (2) Le « reste du monde » n’est pas aussi innocent qu’il n’y paraît.

Mais Graham n’en reste pas là. Non seulement tous les musulmans sont maintenant en guerre contre le reste du monde, mais « la France et l’Europe sont envahis par de jeunes musulmans du Moyen-Orient, et on ne connaît pas leur origine, ou leurs motivations et leurs intentions. » J’imagine bien sûr que Graham a de bonnes raisons, des raisons confirmées, de dire cela. Non parce que la dernière fois que j’ai parlé à des amis en France, ils ne m’ont pas parlé de vagues de jeunes intégristes, parcourant les rues la barbe au vent, forçant les jeunes femmes à porter la burqa. Bon, je peux me tromper. Après tout cela ne fait que 37 ans que je suis français. Mes amis en Hollande, en Italie ou encore en Grande-Bretagne, ne m’ont pas non plus parlé de hordes envahissant les routes, forçant les « Européens » en exil ou posant un problème social particulier. Mais là encore, je pourrais me tromper. Peut-être que tous ces jeunes musulmans sont entré déguisés en touristes américains, canadiens, ou suédois. Non parce que la seule autre solution ce serait que tous ces jeunes musulmans qui « nous » envahissent soient entrés avec le flux de réfugiés. Là aussi Graham ne vérifie pas ses sources… ou n’a pas de sources à l’appui. Combien connaissez-vous personnellement de réfugiés ? Pas beaucoup. Si nous étions envahis… ne serait-ce pas un poil plus visible ? La France c’est de plus engagée à accueillir environ 20 000 réfugiés en deux ans. Pour l »instant, sans chiffres précis, nous pouvons avancer le chiffre de 3 000/5 000, soit environ sept réfugiés pour 100 000 personnes. La proportion est impressionnante, n’est-ce pas ?

De plus, Graham semble aussi croire que les terroristes entrent avec les réfugiés et que ces derniers représentent un danger immédiat : « Nous ne pouvons pas permettre aux immigrants musulmans de venir à travers nos frontières sans contrôle pendant que nous sommes engagés dans cette guerre contre le terrorisme. » Le fait est que, si Graham avait choisi de mettre à jour ses connaissances sur les réseaux djihadistes, il saurait probablement que les experts Européens sur les réseaux terroristes ainsi que nos services de sécurité ne savent pas encore ce qu’il en est ! Jusqu’à ces attaques, de toutes les tactiques utilisées par Daesh jusqu’à présent, mêler des terroristes aux réfugiés ne faisait pas partie de ses tactiques ordinaires. Bien sûr, cela ne signifie pas que c’est impossible, mais nous ne pouvons pas partir du principe que c’est le moyen d’entrée principal des intégristes qui « envahissent l’Europe » pour la réduire en cendres. Ce que nous savons des réseaux en question nous indique qu’ils sont déjà implantés dans nos pays. La question de l’infiltration et présence de ces réseaux en Europe est une question difficile et délicate qui mêle de nombreux facteurs et modes d’opérations, souvent multiformes. Prétendre savoir ce qu’il en est, c’est simplifier une situation géopolitique plus que complexe !

De plus, si nous voulions traiter en profondeur la question de « l’intégrisme », quel que soit sa définition, il faudrait que nous considérions aussi un ensemble de questions sociales. Par exemple – et je prends cet exemple qui m’est très personnel – il faudrait se poser sérieusement la question de la présence de plus d’aumôniers musulmans en prison. En effet l’accompagnement des jeunes en prison est un sujet important et difficile, qui demande la participation active des pouvoirs publics. Plusieurs journaux avaient, l’année dernière, fait leurs titres sur ce sujet en notant que la France n’avait pas les moyens de « lutter » contre le recrutement intégriste en prison. Peut-être parce qu’en se focalisant sur la dimension répressive du système judiciaire et pénal, elle encourage un sentiment d’injustice – qu’il soit réel ou non n’est pas ici la question. Le travail de réflexion mené par la commission Justice et Aumônerie des prisons autour de la « justice restaurative » mériterait d’être mieux connu.

Enfin, Graham fait un appel politique, alors que les E-U. se dirigent à grands pas vers leurs prochaines élections présidentielles. Il écrit ainsi : « Nous ne devrions pas permettre à un groupe politique ou religieux qui veut nous détruire, nous et notre mode, de vie d’immigrer dans ce pays » et encore, « nous avons besoin d’élire un président et des leaders qui ont la volonté de combattre l’état islamique. » Au lendemain des attaques sur Paris, un appel à l’élection d’un « bon » président est plutôt malvenu. Citoyen français vivant en ce moment aux E-U., je trouve l’attitude de Graham plus que problématique. Je me doute bien de la direction politique dans laquelle Graham souhaite pousser ses lecteurs. Mon problème n’est pas que Graham se lance en politique. La politique est un domaine important, comme le disait Chesterton, c’est un domaine bien trop important pour le laisser entre les mains des politiciens. Le problème c’est que le moment est quand même assez mal venu. Dans un mois, dans trois mois, lors des débats présidentiels, pourquoi pas. Mais à quelques jours seulement des attaques qui ont frappé la France, je doute que ce soit une attitude publique bénéfique au drame qui nous a touché.

Je tiens ici à souligner encore une fois que je ne suis pas contre des solutions politiques. Des dernières sont nécessaires, et par exemple, je ne suis pas personnellement favorable à un accueil sans conditions des réfugiés. Mais je ne suis pas favorable aux décisions qui rendraient leur accueil plus difficile, voire impossible, au moment où l’hiver arrive en Europe. Laisser des milliers de réfugiés sans accueil fixe va à l’encontre de ce que je crois, personnellement, être témoignage de l’éthique chrétienne. Bien sûr, on me répondra que répondre trop vite à l’accueil des réfugiés, c’est prendre le risque de faire entrer des intégristes, voire des terroristes. Peut-être. Mais mon éthique chrétienne m’interdit de raisonner par peur, mais m’exhorte à raisonner par justice et compassion. Venir en aide aux réfugiés peut, potentiellement, être une porte d’entrée à des extrémistes, mais elle sera certainement une aide précieuse à une grande majorité. Je ne désire pas être motivé par la crainte. Ainsi, si dans une perspective politique il y a toujours un accueil conditionné – mais qui doit rester « ouvert » – dans une perspective chrétienne, j’encourage une aide sans conditions.

Dans ces temps douloureux, temps de crise et d’incertitude, ceux qui se disent disciples de Christ doivent démontrer, plus que jamais, qu’ils sont renouvelés à son image. Nous devons êtres comme celui qui a appelé à sa suite un extrémiste juif et un collaborateur. Nous devons êtres à l’image de celui qui est allé vers l’occupant romain, même si ce dernier exerçait son autorité d’une main de fer, terrorisant parfois le peuple. Dans ses discours sur Facebook, Graham ne rend pas service à l’Église, mais plutôt alimente la peur des chrétiens. Or, la peur ne devrait avoir aucune prise sur les croyants. Je ne sais pas ce qui va arriver demain. Je ne sais pas si d’autres évènements tels que ceux que nous venons de vivre vont se reproduire. Je ne sais pas non plus si l’un de ces réfugiés que nous devrions accueillir ne fait pas partie d’un des réseaux de Daesh. Mais je sais une chose : quoiqu’il arrive, je ne serais pas motivé par la peur. Nous devrions être la communauté d’accueil, de compassion et d’amour par excellence. Oui, les temps sont incertains. Oui, il y tant de choses dans notre monde qui sont inquiétantes. Oui… tout peut arriver. Face à cela, nous devons et nous pouvons – par l’Esprit qui œuvre en nous – être témoins d’une vie différente ; une vie dirigée par la confiance et par la paix.

L’énigme Jésus

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En janvier-février 2015, L’Obs a sorti un hors série, « L’énigme Jésus ». On pourrait toujours être tenté d’adopter une attitude assez distante avec ce type de publications. Par soupçon théologique et biblique (après tout, quel point de vue peuvent-ils bien avoir ?), ou par méfiance envers les médias (ils disent bien ce qui les arrange !), on serait allègrement tentés de passer à côté de cette publication. Ce serait une erreur : ce serait oublier que ce que nos contemporains lisent, ce n’est pas l’Institution de la Religion Chrétienne de Calvin, mais des journaux comme L’Obs – quand ce ne sont pas des journaux de salle d’attente dont je ne citerai pas les noms. Il faut donc lire ce hors-série, ne serait-ce que pour connaître l’image que nos contemporains vont avoir de Jésus. Mais aussi par soucis d’apologétique et d’évangélisation.

Alors quel Jésus est présenté ? Le Jésus de l’Église ? Le juif errant ? L’invention du Paul mythomane de Michel Onfray ? Ou simplement celui que chacun de nous se construit selon ses préférences. Et bien c’est au choix. Ce que nous trouvons dans ces quelques 98 pages, c’est un Jésus qui convient au sceptique, à l’agnostique, à l’athée. Mais surtout un Jésus qui, parce qu’il est divers et fragmenté, peut être reconstruit par chacun. Chaque lecteur peut reconstruire Jésus à sa propre image !

Quelques articles sont très intéressants. Le passage sur les représentations de Jésus dans l’histoire de l’art est par exemple très instructif. L’un des articles les plus intéressant est à mon sens sans nul doute celui de Christine Pedotti, « L’homme qui aimait les femmes » ! Ne lisez pas dans le titre une pique ultra-féministe dirigée contre des bigots fondamentalistes qui ne sauraient pas utiliser plus d’une demi neurone. Pedotti souligne essentiellement que Jésus se laisse approche, symboliquement et physiquement, par de nombreuses femmes, et qu’il n’hésite pas à s’entourer d’elles. Etc e simple fait marque une particularité de Jésus ! Mais comme elle l’indique : « Hélas, la présence des femmes dans les Evangiles a souvent donné lieu de la part des hommes, seuls autorisés à commenter les textes, à des jugements de sotte morale sur la vertu des femmes. » (p. 26) On ne peut qu’acquiescer, et regretter.

Le Dieu absent

Ce qui frappe le plus dans les pages de ce hors série, c’est l’absence régulière du Jésus-Dieu. Le Jésus de L’Obs est le rabbin un peu hétérodoxe, le philosophe itinérant, l’exemple d’un être plein de compassion. Mais c’est à peu près tout : seulement deux articles s’approchent d’une discussion de la divinité de Jésus.

13565421Le premier, c’est celui de Rémi Brague qui conclue : « Jésus montre comment est Dieu, en guérissant, en enseignant, en pardonnant. Ce faisant, il « joue » Dieu, il l’« incarne », comme on le dit d’un acteur. » (p. 54) Oui, Christ est Dieu, non pas parce qu’il l’est, mais parce qu’il choisit de le représenter. Ici nous n’échappons pas à une question d’ampleur. A moins d’être un maso doublé d’un psychopathe, il est difficile de s’imaginer que Jésus, « jouant Dieu » puisse volontairement, sans rien de plus, jouer le rôle du Crucifié ! C’est une question pour le croyant, certes, Mais c’est aussi une question pour le sceptique, prêt à accepter l’historicité du personnage, comme semblent l’admettre la plupart des auteurs choisis par L’Obs. Il demeure qu’une parole de vérité théologique demeure dans les quelques pages de Brague : « Dans le christianisme, l’idée biblique d’alliance est maintenue, mais elle est portée à l’incandescence : elle culmine dans la personne même de Jésus qui réalise en l’unité de sa personne l’alliance de Dieu avec l’humanité. » (p. 54) Cela, cependant, ne cache pas le scepticisme latent de tout le numéro !

Le deuxième article est de Sébastien Morlet, maître de conférences en langue et littérature grecques à l’université Paris-Sorbonne. Une fois n’est pas coutume, nos contemporains liront autre chose que des clichés bien délavés. Ils apprendront par exemple que la divinité de Christ, loin d’être une doctrine inventée au Concile de Nicée en 325, est attestée et largement admise dès le premier siècle ! C’est à dire dès les débuts de l’Eglise ! Rien que de lire cela, sous la plume d’un universitaire, est rafraîchissant (p. 58). Ce n’est pas à dire qu’il est question ici d’une position « orthodoxe » ou conservatrice ! Ce n’est pas la question. Il s’agit bien plutôt de rendre compte de la diversité des débats théologiques au sein du monde chrétien des premiers siècles. Et cela, Morlet y arrive relativement bien. Cela demande cependant un certain arrière-plan théologique de la part du lecteur.

Jésus : la pierre d’achoppement

Raphaël Draï mentionne avec raison que, pour ce qui est du procès de Jésus, une étude détaillée du Traité Sanhédrin du Talmud pourrait illuminer notre lecture de la passion. Et l’enrichir. Et c’est vrai ! Draï fait de ce texte, il faut le comprendre, le seul critère d’interprétation de la Passion. Non seulement cela, mais il donne au Traité la force d’une grille de lecture. Ce qui dans le texte de la Passion n’est pas en cohérence avec le Traité est considéré comme manifestation d’une théologie partisane, et non comme factuel. Ainsi, il considère comme tout à fait inconcevable que le Sanhédrin, une assemblée de 71 hommes « tous témoins les uns des autres », aient pu juger aussi sommairement Jésus. De même qu’il est hautement improbable que ce même Sanhédrin ait pu convoquer de faux témoins, pratique totalement interdite !

Draï présente ici quelque chose de plus « original » que la plupart des autres articles remaniant des thèses critiques déjà entendues. Selon lui, loin de vouloir le condamner, le Sanhédrin aurait tout fait pour sauver Jésus, et ce par unité nationale et religieuse. Les Evangiles sont clairement des fictions « mensongères » (Draï ne les qualifient pas ainsi). Ils sont des révisions totales des évènements historiques. Draï préfère voire l’histoire dans le Traité précédemment mentionné. Si les Evangiles sont des fictions littéraires, il est difficile de ne pas dire la même chose de la thèse de Draï qui repose uniquement sur ce qui aurait pu se passer si le Traité avait été suivi à la lettre.

Un commentaire ici. Draï, que j’ai eu l’honneur d’avoir en cours à Sciences-Po Aix, et qui est d’ailleurs un enseignant passionné, oublié les dissensions internes au Sanhédrin (p. 32). Il oublie que les années de ministère de Jésus ont vu une déchirure de plus en plus grande se faire entre les scribes, les Sadducéens et les Pharisiens. Au point où, si l’on s’en tient au texte, l’un de ces Pharisiens, Nicodème, soit venu vers Jésus ! Draï sous-estime donc, ou met de côté, tout l’impact que la prédication publique de Jésus a pu avoir sur les autorités religieuses de son époque. En cela, il montre aussi que les présupposés philosophiques influencent notre interprétation des textes.

Les évangiles : ces récits légendaires

Comme je l’ai déjà dit, ce hors série, « L’énigme Jésus », dépeint un personnage impossible à saisir, parce qu’échappant à tous les contrôles dogmatiques. Un Jésus difficile à cerner, parce que beaucoup plus humain que ce que nous aimerions en faire. D’où la totale absence du Jésus Fils de Dieu dans l’article de Maurice Sachot. Le succès de Jésus est un succès humain, du en partie à son statut de Juste, d’homme fidèle à la Loi de Dieu malgré les souffrances dont il est affligé. En ce sens il serait un autre Job.

Ainsi, pour Maurice Sachot, si Jésus a existé, il est cependant insaisissable car les évangiles n’ont pas un but « chronologique ». Ce ne sont pas des biographies. En cela nous pouvons en partie le rejoindre. Mais Sachot s’appuie sur l’affirmation que les évangiles sont des récits légendaires.

ignorant totalement la structure théologique des évangiles, structure conditionnant l’insertion parfois achronologique des rencontres de Jésus.

La présentation de Jésus se veut explicitement scientifique, mais neutre, résultat d’une étude dans lequel le rationnel prend le pas sur les identités et convictions religieuses ou athées. Bien sûr, la neutralité scientifique est un artifice car tout lecteur, et à combien plus forte raison, tout auteur, est engagé personnellement dans son étude – et avec son sujet d’étude. Ainsi, bien que Jean-Christian Petitfils souligne que l’historien ne peut pas se prononcer sur ce qu’on appelle la naissance virginale de Jésus » (15), il ne sous-entend pas moins Marie pouvait être appelée « vierge » dans un sens purement légal – Joseph aurait donc réellement été père biologique de Jésus, et Marie, légalement, et non physiologiquement, vierge (16).

Ainsi voit-on régulièrement émerger un Christ, nazir pieux, mais pas ordinaire, juif tout à fait standard, pourrait-on dire. Avec cette particularité qu’il n’a pas été prophète en son pays, et que cela, vraisemblablement l’a conduit à sa mort. Ce Jésus a été instrumentalisé, construit, imaginé. De sujet présent au sein de l’historie il est devenu objet d’une histoire, d’une religion. Là se concentre le scepticisme contemporain.

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Le Christ, humain souffrant

Mais un numéro sur le christianisme, sur Jésus, ne serait rien sans la présence du plus grand problème humain. Le hors série ne serait pas complet sans l’interrogation la plus fondamentale à laquelle nous faisons face : celle d mal et de la souffrance. La phrase de conclusion de Jean Daniel, dans on édito, est en ce sens symptomatique :

« Pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Cette phrase, c’est la seule chose que je sauve des religions.

Car si Jésus « prône la non-violence, l’amour du prochain, la justice sociale, la liberté de choix, la séparation des pouvoirs spirituel et politique » (Lenoir, p. 49), il n’en demeure pas moins que l’une des caractéristiques principales de l’énigme Jésus demeure toujours, pour le croyant, celle d’un Dieu se faisant homme, sachant qu’il sera cloué sur une croix.

Si Jean Daniel retient cet abandon divin de l’humanité, cela révèle-t-il quelque chose des a priori socio-philosophiques du journal et de son lectorat ? Très certainement. Ce hors série reflète l’attitude d’une certaine partie de nos contemporains. Par implication, cela voudrait-il dire que pour certains d’entre eux le Jésus de l’Écriture devrait servir à éclaire, premièrement, la condition souffrante de l’humanité, ainsi que d’y apporter la seul et unique espérance ? C’est probable.

Conclusion

Bien sûr un hors série sur Jésus ne serait pas complet sans l’omniprésent Frédéric Lenoir qui fait ici une sortie hors du Monde des religions. Dans son article, il met l’accent sur le contexte philosophique de Jésus, celui de la rencontre du judaïsme et du stoïcisme. Mais de manière plus importante encore, Lenoir présente un très bref compte-rendu de la manière dont Christ a été compris en différentes périodes, notamment dans la période des Lumières (p. 51). Et Lenoir de conclure que si Jésus, et le christianisme qui a prit son nom, est la « matrice » de tout le monde moderne, c’est parce qu’en lui se trouve la possibilité de synthétiser tous les courants religieux et philosophiques : juifs, romains, grecs, mésopotamiens. La pensée rationnelle, ainsi que toutes les autres valeurs défendues par Jésus sont pour Lenoir la conséquence de cette identité particulière du Christ.

Il serait difficile de rendre compte de tout ce que contient le hors série de L’Obs. Rien ne sera dit de l’interview d’Emmanuel Carrère, mais elle vaut le détour. Le numéro révèle quelques passagères surprises, parfois personnelles, comme la référence, même brève, à Gilbert Keith Chesterton par Pierre-Emmanuel Dauzat ! (p. 30)

En conclusion, si ce hors série conduit en grande majorité à l’acceptation du personne historique « Jésus » (Sanchot, Petitfils, etc.), nous n’échappons pas à un total scepticisme quant à la présence et à la signification théologique du Christ. Jean Daniel avait introduit ce numéro hors série avec une petite pique : « L’Église a eu quelques coups de génie, le plus beau étant évidemment l’incarnation. » (3). Oui, quel coup de génie d’avoir reconnu et accepté, par l’illumination de l’Esprit, ce qui a toujours été : Jésus est bien ce Fils éternel de Dieu !

Bibliographie

Jean-Christophe Attias, Les juifs et la Bible, Le Cerf, 2014.

Jean-Christophe Attias, Moïse fragile, Alma, 2015.

Rémi Brague, Modérément moderne, Paris, Flammarion, 2013.

Rémi Brague, Le propre de l’homme, Paris, Flammarion, 2014.

Rémi Brague, Le Règne de l’homme, Paris, Gallimard, 2015.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, Editions POL, 2015.

Malek Chebel, L’érotisme arabe, Bouquins, 2014.

Pierre-Emmanuel Dauzat, Les Sexes du Christ. Essai sur l’excédent sexuel du christianisme, Denoël, 2007.

Raphaël Draï, INRI : Le procès de Jésus, Hermann, 2013.

Frédéric Lenoir, Le Christ philosophe, Paris, Plon, 2007.

Frédéric Lenoir, Comment Jésus est devenu Dieu, Paris, Fayard, 2010.

Ysé Tardan-Masquelier, Les maîtres des Upanishads, Le Seuil, 2014.

Ysé Tardan-Masquelier, Un milliard d’hindous, Paris, Albin Michel, 2007.

Sébastien Morlet, Christianisme et philosophie. Les premières confrontations (1er-5e siècle), Le livre de poche, 2014.

Christine Pedotti, Jésus, cet homme inconnu, XO Editions, 2013.

Jean-Christian Petitfils, Jésus, Paris, Fayard, 2011.

Jean-Luc Pouthier, Dieu est un homme politique : pour une présence chrétienne en démocratie, Paris, Bayard, 2007.

Thomas Römer, La Bible, quelles histoires ! Les dernières découvertes, les dernières hypothèses, Genève, Labor et Fides, 2014.

Thomas Römer, L’invention de Dieu, Paris, Le Seuil, 2014.

Maurice Sanchot, L’invention du Christ, Paris, Odile Jacob, 2011.

Maurice Sanchot, Quand le christianisme a changé le monde, Paris, Odile Jacob, 2007.

Madeleine Scopello, Les Evangiles apocryphes, Paris, Plon, 2007.

Le futur de la religion

Il y a quelques mois déjà le journal Slate publiait une multi-interview de huit auteurs sur le thème « Quel est le futur de la religion. »

Le texte ci-dessous est l’introduction de cette étude :

L’humanité a rarement manqué de prédictions confiantes quant à l’avenir de la religion. Prophètes et poètes à travers l’histoire ont proclamé l’avènement d’une nouvelle ère spirituelle. Plus récemment, les écrivains et les penseurs ont proposé un avenir de plus en plus laïque, du fait que les résultats des sciences naturelles rendent le pouvoir explicatif de la religion obsolète.

Aujourd’hui, le monde apparaît à la fois plus et moins religieux que jamais. Dans une grande partie de l’Europe occidentale et l’Asie de l’Est, les groupes religieux traditionnels semblent être en déclin — occasionnellement en fort déclin — tandis que les comptes-rendus personnels des croyances et des comportements religieux semblent être à des niveaux historiquement bas. Même aux États-Unis, la démographie religieuse la plus forte croissance sont les Nones, des individus qui s’identifient eux-mêmes avec aucune tradition religieuse particulière.

Ailleurs, cependant, l’enthousiasme religieux semble être en croissance. Les groupes pentecôtistes sont en plein essor en Amérique latine, alors que l’islam et le christianisme comptent des millions de convertis en Afrique. De puissants mouvements de renouveau peuvent également être trouvés dans le bouddhisme, l’hindouisme et le judaïsme.

Bien sûr, ces développements vont presque certainement décliner au fil du temps. Vont-ils être remplacés par de nouveaux mouvements ? Ou sont-ils les derniers mouvements d’un phénomène qui est depuis longtemps sur une trajectoire descendante? Les preuves venant de domaines aussi variés que les sciences cognitives et l’économie suggèrent que le sentiment religieux est peu susceptible de changer, mais dans les siècles à venir les formes sociales dans lesquelles il trouvera son expression pourraient apparaître tout à fait différentes.

Quel est l’avenir de la religion ? Seul le temps nous le dira.

Je propose de résumer quelques traits marquants de cette interaction sur un sujet qui nous touche au plus près. Bien que la perspective soit très anglo-saxonne, je pense que de nombreux éléments peuvent être lus de manière transversale au sein des cultures occidentales.

Le premier article de James K. A. Smith, éditeur de Comment Magazine et professeur à Calvin College, met l’accent sur le devenir de la religion dans une société sécularisée, affirmant sans hésitation que la foi nous entoure, et que même le non croyant peut se trouver « poursuivi » par la foi. Redirigeant la définition de la sécularité comme « incroyance », Smith en souligne plutôt la dimension contestataire qui fragilise les croyances en les individualisant et les relativisant. Dans ce contexte, Smith propose trois directions pour la présence chrétienne dans le monde :

  • tout d’abord, le principe d' »incarnation » par lequel les chrétiens se font sensibles à la création et à la manière dont Dieu demeure présente, par son Esprit, à sa création ; et par lequel modèle ils se font eux aussi présent dans leur culture.
  • ensuite, une re-spiritualisation de la foi, loin du cliché qui voudrait que la foi chrétienne soit une affaire essentiellement intellectuelle.
  • enfin, un témoignage fidèle fait de patience. Il est difficile de dire, en lisant ces dernières trois lignes, si Smith ici fait écho à la « fidèle présence » développée par James D. Hunter dans son livre To Change the World, mais la similarité est frappante.

Les directions ci-dessus sont bien sûr pertinentes, mais il est difficile de voir en quoi elles sont différentes de ce que de nombreux auteurs (notamment dans le domaine de la missiologie) ont rappelé depuis déjà plusieurs décennies. Certainement pour faire justice à Smith, il est impossible d’être pertinent et original dans un article de 1000 mots sur un sujet aussi vaste que l’avenir de la religion. Pour cela le lecteur consultera deux autres ouvrages de Smith, How Not to Be Secular et Desiring the Kingdom.

Alister McGrath, apologète et auteur d’un récent ouvrage sur C. S. Lewis, remet la question dans le contexte post 9/11 et sur la verbalisation athéiste de la dernière décennie. Revenant sur les pistes soulignées dans son livre The Twilight of Atheism, McGrath note que l’air condescendant des nouveaux athées (et leurs quatre prophètes, Dawkins, Dennett, Hitchens, Harris) a conduit à une ré-évaluation de l’athéisme lui-même allant au-delà du dogmatisme du Nouvel Athéisme. Dans cette auto-limitation de l’athéisme se trouve peut-être l’une des opportunités de la religion, en particulier de la foi chrétienne.

Pour Donald E. Miller, professeur de religion et de sociologie à l’université de Californie (sud), le tout est une question d’évolution. Commençant avec la remarque : « La religion sera toujours avec nous dans cent ans, mais vraisemblablement en des formes que nous ne reconnaîtrions pas. » Cela, précisément à cause de l’adaptation des religions aux sociétés. Ici une première question se pose : pourquoi ce processus évolutif conduirait-il à des formes religieuses peu reconnaissables alors que nous reconnaissons très bien les formes religieuses que nous découvrons dater des 500 à 2500 dernières années ? Y aurait-il une différence dans le processus évolutif ? L’évolution serait-elle dirigée par la pensée humaine qui aurait atteint une certaine maturité ? Aucunes des réponses possibles ne sont satisfaisantes.
Pour ce qui est du futur de la religion, Miller identifie trois changements structuraux conduisant à six choix possibles. Ces trois facteurs sont les suivants :

    avancées technologiques mondiales ;capitalisme encourageant l’accomplissement personnel ;la science moderne remettant en cause la force explicative des religions traditionnelles.

Sans les commenter, voici les six options que Miller identifie :

    les matérialistes séculiers ;les fondamentalistes réactionnaires ;les libertariens spiritualistes ;les réformateurs institutionnels ;les innovateurs religieux ;les mystiques.

Les directions soulignées ne sont évidemment pas totalement imperméables les unes aux autres. Ce qui est certain, c’est que le futur de la religion est impossible à prédire. Cependant pas nécessairement pour la raison invoquée par Miller : que cela supposerait une évolution linéaire des religions. Le futur des religions est impossible à prédire tout simplement parce que cela suppose de pouvoir dire quel est le futur des sociétés, des interactions géopolitiques, des mouvements culturels et théologiques… ce que nous ne pouvons pas faire. Nous pouvons seulement en souligner les potentielles directions.

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Le quatrième article au titre assez cryptique pour donner envie de le lire, « Est-ce que les anomalies prouvent l’existence de Dieu? », offre un défi certain pour l’apologétique. Michael Shermer, qui publie Skeptic magazine,  pose ici la question de savoir si les phénomènes inexpliqués, miracles, etc., peuvent constituer des preuves de l’existence de Dieu — ou de quelque autre chose surnaturelle. Avec le support d’une expérience personnelle, Shermer souligne la nécessité d’expliquer le lien potentiel, qu’il considère lui comme inexistant, entre de telles anomalies et Dieu. Les anecdotes telles que celle qu’il a vécue « ne constituent pas une preuve scientifique que les morts survivent ou qu’ils peuvent communiquer avec nous », rappelle-t-il. Non pas parce que cela ne peut exister, mais parce que la science ne peut ni prouver, ni infirmer. Il faut bien souligner ici que Shermer est éditeur d’un magazine sceptique !

Dans tous les cas, si explication il devait y avoir, Shermer souligne avec force que celle-ci devrait être normale ou naturelle. Ici nous voyons bien que la ligne très fine entre scepticisme et athéisme est vite franchie. Car, finalement, si toute explication se doit d’être naturelle, alors la position de Shermer est celle d’un matérialisme athée. Il n’est pas sceptique : il a pré-déterminé que toute existence se doit d’être naturelle ! Difficile alors de savoir ce qu’est le futur de la religion pour notre sceptique. Devons-nous comprendre que pour lui nous expliquerons tout un jour en termes de preuve naturelle et que d’ici là nous devons nous satisfaire de l’émerveillement en face de l’inconnu ? Cela impliquerait à terme la disparition des religions. Ce n’est pas clair, car Shermer ne répond pas à la question du futur de la religion. Cependant, c’est l’implication la plus cohérente.

L’article suivant est de Rodney Stark, professeur de science social à l’université de Baylor. Stark, sociologue convaincu, commence par les observations suivantes :

  • 81 pour cent des habitants de notre petite planète revendiquent une appartenance religieuse, et la majorité des 19% restant participe à des activités religieuses comme la prière ou les offrandes rituelles et autres rites religieux populaires.
  • 74 pour cent disent que la religion est une partie importante de leur vie quotidienne.
  • 50 pour cent disent qu’ils sont allés à un lieu de culte ou ont participé à un service religieux dans les sept derniers jours.

Ces chiffres ne disent pas tout, mais ils aident les Européens que nous sommes à prendre conscience de ce qui se passe au-delà de notre monde occidental toujours bien fermé, ainsi que de réaliser que l’athéisme caractéristique d’une époque n’est pas pour autant un phénomène mondial.

Je ne m’attarderais pas sur l’article de Stark qui est basé sur son livre à paraître à l’automne, The Global Religious Awakening. Ce qui intéressera certainement les chrétiens sensibles aux questions religieuses et à la nécessité de témoigner de notre foi dans un contexte inter-religieux, c’est de constater que nous vivons dans une époque caractérisée par un réveil religieux mondial.

La seule chose à regretter dans cet article, c’est sa nature très factuelle, ce qui est attendu d’un sociologue de la stature de Stark. Cependant, quelques observations finales auraient apporté aux quelques lignes de celui qui est l’un des experts mondiaux sur la sociologie des religions, en particulier du christianisme.

Le sixième article est écrit par David Sloan Wilson, président de l’Evolution Institute et  Distinguished Professor de Biologie and d’Anthropologie à Binghamton University. Dans son article « Le Futur de la Religion à la Lumière de l’Evolution », Sloan propose une lecture de la religion tout à fait ordinaire. Malgré une attitude voulant faire croire que la philosophe évolutionniste (et matérialiste), il n’en est rien. D’autre part, sa conviction qu’il existe désormais un consensus quant à l’origine évolutionniste de la religion est une approximation assez surprenante :

« La consensus est que certains éléments de la religion sont des sous-produits de l’évolution génétique (la tendance innée à attribuer certains évènements à un agent, tendance qui a changé par évolution génétique sans référence à la religion) mais aussi à des adaptations en rapport à l’évolution culturelle (par exemple la conception particulière des dieux en tant qu’agents qui motivent ainsi une attitude de groupe avantageuse). »

Mais aucune de ces deux explications n’est totalement satisfaisante. La première est même surprenante : si la religion est une conséquence inattendue de l’évolution, il est toujours difficile d’expliquer comment cette tendance à expliquer la causalité d’une manière non naturelle pourrait être motivée, nourrie, par une évolution spécifiquement génétique. Que la religion soit une conséquence de l’évolution génétique reste à être démontrée. De même que certains doutes demeurent quant à la relation nécessaire entre religion et évolution culturelle. D’ailleurs en ce sens, nous pouvons même douter que l’évolution culturelle soit vraiment d’une quelconque utilité dans notre appréciation des religions du monde. Quant à la conclusion que la science démontre et explique maintenant de manière certaine la nature et l’origine des religions, nous sommes là aussi en face d’une réduction peu scientifique !

Cependant, malgré la faible force des propos évolutionniste de Sloan, ces explications font parties des défis constants à la foi chrétienne. Pour tous les chrétiens qui veulent témoigner de leur foi, une interaction avec de telles objections sera nécessaire.

 

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L’auteur du septième article est Fenggang Yang, professeur de Sociologie et directeur du Centre de la Religion et de la Société Chinoise à Purdue University. Que la Chine soit l’un des centre d’attention du christianisme contemporain fait peu de doutes. La présence dans ce dossier d’un court article « Quand la Chine deviendra-t-elle le plus grand pays chrétien ? » est donc tout aussi important que logique.

La forte croissance du protestantisme en Chine, si elle est bien connue, ne cesse d’étonner ceux qui ont longtemps souscrit à une théorie trop simpliste de la sécularisation moderne. Yang note à propos que cette croissance

« fut surprenante pour les communistes athées et déroutante pour les intellectuels modernistes qui avaient souscrit à la théorie de la sécularisation qui prédisait le déclin inévitable de la religion. »

Bien sûr les chiffres témoignant de la présence chrétienne en Chine sont difficiles à apprécier. En 1982, un document officiel du Parti faisait état d’environ trois millions de chrétiens protestants. De nos jours, les estimations varient, allant de 23 millions pour le gouvernement chinois, à 130 millions pour certaines agences missionnaires occidentales. L’une des organisations de recensement les plus sérieuses, le Pew Research Center, mentionne dans son rapport sur le christianisme mondial un chiffre approximatif de 58 millions de protestants et 10 millions de catholiques en 2010. C’est un chiffre que Yang estime vraisemblables et utile aux futures projections de croissance chrétienne en Chine.

A propos de développement, l’auteur imagine trois scénarios possibles :

  • Premièrement, la Chine pourrait poursuivre son mode actuel de croissance économique soutenue et stabiliser son développement politique, sans changement majeur à propose de sa politique religieuse.
  • Deuxièmement, alors que la croissance économique et la stabilité politique se poursuivront, les restrictions sur le christianisme augmenteront.
  • Troisièmement, des troubles sociaux et politiques apparaîtront, tels que des révolutions et des guerres, ce qui rendrait la politique religieuse hors de propos.

Pour Yang, « les trois scénarios sont plausibles ; ils ont tous plus ou moins arrivé dans le passé récent. » Et il serait difficile pour moi d’imaginer maintenant quel scénario est le plus probable ! La vraie, et seule, question est de savoir quelle attitude avoir en fonction de ces scénarios. Quelle sera, et quelle devrait être, l’attitude des chrétiens en Chine. Mais il faut aussi nous demander quelle devrait être notre attitude envers nos frères et soeurs chinois. Cette réflexion demeure encore à entreprendre. 

Dans tous las cas, il est pour l’auteur très possible que la Chine devienne le plus grand pays protestant d’ici 2021 et le plus grand pays chrétien d’ici 2025. Cela ne mettrait cependant pas les chrétiens en Chine à l’abri de toute action anti-chrétienne du gouvernement. S’il ne faut pas craindre une opposition radicale comme celle de la Révolution culturelle, il est probable que le Parti soutienne des campagnes de restrictions contre le christianisme. L’auteur rappel d’ailleurs qu’en 2014, dans toute la province du Zhejiang, de nombreuses Eglises furent démolies ou brûlées, et des centaines de croix retirées de bâtiments servant de lieux de culte.

En prenant en compte ces campagnes anti-chrétiennes qui mitonneront le taux de croissance chrétienne, Yang applique un pourcentage de croissance proche de celui des années 1950-2010, soit environ 7%. La projection anticipée serait ainsi de 160 millions de chrétiens protestants en Chine d’ici 2025 et 257 millions d’ici 2032. Et l’auteur de conclure : « La croissance chrétienne en Chine va continuer à être rapide dans un avenir proche et elle aura des implications sociales et politiques importantes pour, et au delà de, la Chine. »

 

Il revient à Justin Barrett, directeur du Thrive Center for Human Development, professeur de Psychologie à la Fuller Graduate School of Psychology (cf. Fuller Theological Seminary), et l’un des plus grands chercheurs en science cognitive, de conclure le dossier îThe Future of Religion. Son article, « The Future of Religion from a Cognitive Science Perspective » est probablement celui qui, d’un point de vue purement scientifique, demeure le plus pertinent. En effet, les avancées récentes en science cognitive conduisent à des recherches fascinantes sur l’origine de la religion.  La contribution de Barrett est d’autant plus intéressante qu’il se rattache lui-même à la tradition chrétienne.

Sa thèse principale, notamment tirée de son ouvrage Why Would Anyone Believe in God?, est que la croyance en Dieu est une conséquence presque inévitable de la nature de la manière dont notre esprit fonctionne. En fait, souligne-t-il, la plupart de ce que nous croyons est conséquence d’ « outils mentaux » dont nous ne sommes pas conscients. Nous sommes « naturellement » conduits vers une croyance en la présence d’ « agents » présidant à l’ordre et complexité du monde.

Une conséquence de cette direction fondamentale de Barrett est que les sciences cognitives de la religion suggèrent que le cliché de l’endoctrinement religieux des enfants n’est pas a priori scientifiquement justifiable (cf. son récent Born Believers: The Science of Children’s Religious Belief). Certainement la culture et l’éducation jouent un rôle dans la formation religieuse, mais celle-ci semble être une donnée pré-existente, innée, à tout enseignement religieux formel.

En prenant cette direction, il est facile de se demander si Barrett n’est pas en partie tributaire d’une influence réformée venue directement (ou indirectement) de la philosophie des religions, particulièrement des travaux déterminants d’Alvin Plantinga (et du courant connu sous le nom de Reformed Epistemology). Cela signifie-t-il que Barrett travaille sur une base pré-déterminée ? Certainement pas. Non ne devient pas leader d’une discipline qui compte tout autant de théistes et de non théistes sans maintenir une grand intégrité scientifique ! Cela l’a d’ailleurs conduit à la fois à apprécier les travaux de Dawkins en biologie, tout en le critiquant pour ses affirmations caricaturales sur la religion et sur le christianisme en particulier.

Sa thèse fondamentale soulève évidemment la question de ce qui est « naturel » et ce qui l’est pas. Cette question demeurera probablement le point de débat entre théistes et non théistes dans ce domaine scientifique. Il faut conclure ici que pour les apologètes, une connaissance, même non approfondie, de ce domaine peut être plus que pertinent.

Et il ne faut pas craindre que les recherches des sciences cognitives mènent vers un amoindrissement de la foi ! La preuve, Barrettne voit pas pourquoi « si trouver une bonne place de parking dans une certaine situation peut renforcer notre relation et notre dépendance sur lui [Dieu], alors il n’utiliserait pas cela. »[1] Oui, on peut être un grand chercheur en sciences cognitives et prier pour trouver une place de parking alors qu’on est en retard à un rendez-vous important !

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Le dossier publié par Slate est intéressant, important, mais comporte quelques manques qui ne sont pas forcément imputables au journal lui-même. Par exemple, une esquisse de géopolitique des religions aurait été nécessaire. L’équilibre des religions et leur croissance est liée en partie à des jeux de pouvoir politiques et aux déstabilisations potentielles qui en résulteraient. Par exemple, les crises interreligieuses au Nigéria peuvent-elles entraîner une déstabilisation politique plus globale dans certains pays, notamment les pays frontaliers et d’autres plus éloignés comme le Sénégal pourtant relativement stable (au niveau politique et religieux) ?

Quelles seront les évolutions parallèles des sociétés soit-disant sécularisées et post-chrétiennes et celles plus clairement influencées par les religions comme l’hindouisme, l’islam, ou le christianisme ? Les thèses du « retour du religieux », si populaires il y a 20 ans, pourraient-elles revenir dans une ou deux décennies ? Les crises successives vécues par les pays Européens pourraient-elles encourager un tel revirement ? Par contraste, pourrions-nous assister à une sécularisation religieuse de grand pays comme le Brésil ?

Toutes ces questions restent sans réponses, car elles ne sont pas abordées, et c’est regrettable. D’autant plus qu’elles font partie des questions que les témoins de Christ doivent se poser dans un monde religieux en constante mutation !

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Notes :

[1] Jesse Singal, « People Are Born with Religious Belief Argues New Book » The Daily Beast, 28 mars 2012, en ligne http://www.thedailybeast.com/articles/2012/03/28/people-are-born-with-religious-belief-argues-new-book.html

Prendre garde à notre « attention » (Minding our minds)

THR_2014_Summer_largeJe propose dans l’année à venir une série de commentaires / résumé des dossiers publiés par la revue The Hedgehog Review (oui, en anglais dans le texte il s’agit bien de la « revue du hérisson ») – une revue pilotée par l’Institute for Advanced Studies in Culture de l’université de Virginie. Le premier numéro, un peu en retard, est celui de l’été passé dont le thème du « dossier spécial » était « l’attention », cette attitude particulière dont nous faisons utilisation à chaque instant, sans pour autant y prêter attention, sans en être conscients. Quelle importance de cette attitude dans notre vie quotidienne, comment ce à quoi nous faisons « attention » nous transforme que nous le voulions ou non ?

Telles sont des questions cruciales posées dans les quatre articles principaux de ce dossier. Je résumerais brièvement chacun des articles dans les paragraphes ci-dessous. Il ne s’agit pas de donner une résumé totalement objectif mais plutôt de donner une idée subjective, en partie informée par mes propres intérêts, du contenu des articles. Chaque résumé d’articles est en conséquence plus ou moins long. L’objectif de cet article, est des articles suivants, est principalement de sensibiliser à l’analyse culturelle, à donner des outils à ceux qui souhaiteraient poursuivre leur réflexion.

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Le premier article, de Matthew Crawford, argumente que, dans cette période de crise culturelle et sociale, nous devons revoir le récit individualiste de l’hypermodernisme occidental. Le point de départ est l’impossibilité de penser à notre « attention » et aux choses et personnes qui nous entourent, si nous sommes autonomes, si nous sommes nos propres lois. L’argument est simple et ne peut être reproduit ici : si nous sommes nos propres lois, alors nécessairement à un moment donné les autres seront vus comme des lois compétitives. Nous ne pourrons leur prêter toute l’attention qu’ils ou elles méritent. Le langage de l’autonomie est enfin dépassé et son opposé, un discours hétéronome doit être envisagé. « Penser à notre attention » exige une telle attitude : nous devons prendre appui sur quelque chose d’extérieur à nous-mêmes. Autre point introductif : pour l’auteur la « compréhension de soi » requiert une investigation de l’histoire philosophique des idées, car à travers elle se construit la philosophie du « soi » et donc de l’attention que nous portons au monde et à nous-mêmes.

Considérant d’abord Locke, Crawford identifie dans le penseur anglais l’un des points d’ancrage de l’individualisme contemporain pour lequel « la liberté du soi ‘libéral’ (libre) est une liberté de nouveauté et d’isolement. » (p. 21) Crawford identifie la clé anthropologique dans la définition de la personne comme étant « celle ou celui qui vient à exister dans un moment d’auto-délibération. » (21) Quelle connexion avec le thème de l’« attention » allez-vous demander ? Tout simplement le fait que l’auto-délibération, en arrivant à caractériser l’attitude humaine envers le monde extérieur, conduit l’être humain à l’isolement. L’attention devient réflexion personnelle qui ne donne pas à notre environnement l’intégrité qu’il exige.

Cette accentuation de l’isolement de l’être individuel est renforcé par le cartésianisme qui fit de la « rationalité » une procédure plus que quelque chose de substantif. Le standard de la vérité ne se situe plus en dehors de nous, mais en nous, dans le processus de pensée rationnelle. La conclusion de l’auteur est simple : le « soi moderne » considère que la réalité ne se révèle pas directement, elle n’est pas suffisante. L’individu est premier par rapport à la réalité. Les objets ne font plus partie d’une réalité que nous cherchons à comprendre, mais sont des choses que nous observons et analysons. Il n’y a plus de sujets mais des objets seulement. Le seul sujet au monde est l’individu pensant. D’où la conclusion de Giambatista Vico : « Nous ne connaissons que ce que nous faisons (fabriquons) » (22).

Cela se traduit par une distinction entre deux sortes d’« attention » : celle qui est dirigée par notre volonté et celle, automatique, qui résulte d’une stimulation externe (distinction qui rejoint la classification autonomie/hétéronomie). Pour expliquer l’importance de notre capacité « d’attention », Crawford commente abondamment sur la métaphore du projecteur. La lumière d’un projecteur ne change pas en fonction de l’objet « illuminé ». Et ce faisant, cette lumière « capture » nos processus mentaux.

Pourtant, l’attention que nous portons aux choses qui nous entourent change notre personne. La lumière du projecteur, notre rationalité, ne demeure pas tout à fait intacte, car « porter attention » signifie être attiré par le monde auquel nous portons attention. Nous sommes entraînés dans le monde que nous habitons. Face à cette évolution, l’auteur soulignera vers la fin de son article la capacité d’attention variée que nous pouvons avoir selon les objets, ou plutôt selon la réalité qui se présente à nous. Nous répondons avec attention, mais avec une attention particulière à des expériences humaines diverses. Contrairement à la nature procédurière de l’« attention rationaliste », notre attention est en fait qualitative.

Qu’en est-il en fin de compte ? Promettant dans un livre encore à venir d’expliciter sa propre théorie, Crawford souligne essentiellement la nécessité de repenser notre critique des Lumières avec l’apport des sciences cognitives tout en n’oubliant pas les origines philosophiques – et nous pourrions rajouter « anthropologiques » – de notre capacité d’attention.

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Quant à Mark Edmundson, l’un des points centraux de son article, « Pay Attention! », se trouve dans la fausse opposition souvent faite entre « attention » et « distraction ». Pour l’auteur une telle distinction est erronée. L’attention, si elle est cette capacité à combler la distance avec l’objet concerné par l’exercice de la pensée, son contraire est l’absence de distance. C’est « être absorbé » par quelque chose. Bien qu’intéressante, cette idée est piégée car « être absorbé » ne se situe pas en tension, dans une relation antinomique, avec l’« attention » mais représente sa radicalisation. C’est faire attention sans espoir de distraction. Cependant, la différence entre « être absorbé » par quelque chose est « être distrait » par cette même chose pourrait avoir des implications et des applications pertinentes dans notre société contemporaine. D’autant plus que l’auteur poursuit en faisant de « être absorbé » l’une des conditions du bonheur (31). Une autre distinction nécessaire au vu de l’accoutumance exponentielle à certains réseaux sociaux ou nouvelles technologies, est celle entre « être absorbé par » quelque chose et « être obsédé » par cette chose. Là aussi, la distinction est à noter.

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Le troisième article, « The Art and Ethics of Attention » de Thomas Pfau, questionne notre course effrénée à la spécialisation qui nous conduit à « facilement perdre de vue que le langage ordinaire est source d’intuition » (p. 34). La dimension éthique de « l’attention » requiert, a priori, une absence de contrôle, selon les justes mots de Simone Weil. Cependant, dans un premier temps la modernité tend à considérer l’attention comme simplement quelque chose de quantitatif, de mesurable. L’attention est donc un « état d’esprit ».

Pourtant, cette perspective n’est pas la seule option. Il est aussi possible de considérer « l’attention » comme un acte, suivant en cela la métaphysique thomiste : la volonté et l’intellect sont toujours liés l’un à l’autre. En partie à cause de cela, « prêter attention » à quelque chose ou à quelqu’un, c’est en particulier une reconnaissance de cette dernière. C’est donc un choix éthique. Mais ce choix est complexe. Il n’est pas uniquement le résultat d’un exercice de la volonté, et il n’est pas non plus accidentel, résultat d’un stimulus extérieur.

Plutôt, cette « attention » est, en termes thomistes une fois encore, un habitus. L’attention est une habitude de voir, une conscience quasi naturelle de regarder et de prêter attention de manière particulière, focalisée. Ainsi, ce à quoi nous « portons attention », et pourquoi nous le faisons, est défini par notre relation à cette dernière. L’attention permet donc d’entrer dans un acte de générosité envers ce qui se présente à nous. Ce n’est pas, ou plus un objet à connaître, quelque chose sur lequel nous exerçons notre contrôle en le connaissant.

Notre « attention » mérite donc que nous y portions attention parce que, précisément, il n’y a rien d’évident ou de naturel à cela. C’est une attitude éthique dont nous pouvons ne pas avoir conscience ; acte de reconnaissance qui permet un réel « face à face » avec les choses et les personnes qui nous entourent ! Dans un certain sens même, les choses ou personnes auxquelles nous portons attention viennent vers nous plutôt que l’inverse. Tout cela fait de cette « attention » une union intime de l’intelligence et de l’empathie. Ce à quoi nous portons attention démontre notre généreuse empathie envers le monde.

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Dans un monde plein d’activité, comment définir les frontières au-delà desquelles nous ne pouvons plus être nous-mêmes par manque d’attention, par impossibilité de nous focaliser sur quelque chose en particulier ? C’est le sujet du quatrième article, « Governing the Ambien Commons », par Malcolm McCullough. Comment reconnaître la pollution informative lorsqu’elle se présente, pour nous concentrer, pour être attentif à ce qui comptera réellement ? C’est l’un des défis majeurs auquel l’éducation doit faire face et, même si cela n’apparaît pas dans le texte de l’auteur, il y a une analogie claire entre la pollution environnementale et la pollution intellectuelle et individuelle résultant de l’hyperproduction de la pollution informative. Cela a, bien sûr, un impact sur notre éthique de l’information, mais aussi, et de manière plus importante, sur notre éthique personnelle. Pour aller plus loin sur ce sujet, cf. le livre de l’auteur, Ambient Commons ou encore cet autre court article.

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Le dernier article est une bibliographie commentée produite par Jay Tolson, éditeur du Hedgehog Review :

« Turning Attention to ADHD: U.S. Medication Trends for Attention Deficit Hyperactivity Disorder, » St. Louis, Express Scripts, mars 2014.

Mark Bauerlein, The Dumbest Generation: How the Digital Age Stupefies Young Americans and Jeopardizes Our Future (Or, Don’t Trust Anyone Under 30), New ork, Jeremy P. Tarcher/Penguin, 2008.

Nicolas Carr, The Shallows : What the Internet is Doing to Our Brains, New York, W.W. Norton, 2010.

Matthew Crawford, The World Beyond Your Head, New York, Farrar, Strauss and Giroux, 2015.

William James, The Principles of Psychology, Cambridge, Harvard University Press, 1981.

Stephen Johnson, Everything Bad Is Good For You: How Today’s Popular Culture Is Actually Making Us Smarter, New York, Riverhead Books, 2005.

Malcolm McCullough, Ambient Commons: Attention in an Age of Embodied Information, Cambridge, MIT Press, 2013.

Laurence H. Miller, Remembering Ritalin: A Doctor and Generation Rx Reflect on Life and psychiatric Drugs, New York, Perigee, 2011.

Laurence H. Miller, Running on Ritalin: A Physician Reflects on Children, Society, and Performance in a Pill, New York, Bantam Books, 1998.

Christopher Mole, Declan Smithies et Wayne Wu, éds., Attention: Philosophical and psychological Essays, New York, Oxford University Press, 2011.

Evgeny Morozov, To Save Everything, Click Here: The Folly of Technological Solutionism, New York, PublicAffairs, 2013.

Alex Soojung-Kim Pang, The Distraction Addiction: Getting the Information You Need and the Comunication You Want, Without Enraging Your Family, Annoying Your Colleagues, and Destroying Your Soul, New York, Little, Brown and Company, 2013.

Neil Postman, Amusing Ourselves to Death : Public Discourse in the Age of Show Business, New York, Viking, 1985.

Georg Simmel, « The Metropolis and Mental Life, » dans The Blackwell City Reader, Gary Bridge et Sophie Watson, éds., Oxford et Malden, Wiley-Blackwell, 2002, pp. 11-19.

Natasha Dow Schüll, Addiction by Design: Machine Gambling in Las Vegas, Princeton, Princeton University Press, 2012.

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Comprendre les implications épistémologiques et éthiques de notre « attention », de la focalisation de notre esprit et de notre volonté a de profondes implications pour notre théologie et pour notre pratique ecclésiale. Par exemple, comment les personnes auxquelles nous faisons attention, dans notre vie ecclésiale, transforment le ministère même de l’église ? Comment aussi la communion fraternelle devrait-elle transformer notre « attention » ? Et par conséquence, est-ce que la manière dont nous « portons attention » aux non croyants autour de nous ne pourrait-elle pas aussi être une apologétique, une évangélisation passive ?

Mais ce dossier a aussi des conséquences sur notre apologétique culturelle. Ce à quoi nous portons attention en apologétique témoigne peut-être aussi de notre théologie. Rien n’est moins sûr, car il est très difficile de voir comment ces choses nous transforment. Et cependant il est nécessaire de nous poser la question. Nos intérêts, nos « attentions » disent implicitement quelque chose de notre apologétique, de sa force, de sa pertinence, de son ancrage théologique. Il n’y a pas de réponse évidente à cette question… seulement un défi adressé à chacun.

Dieu n’est pas mort à Gotham !

IMG_0447Petit article publié dans le Wall Street Journal il y a quelques jours, ici en pdf. Si Dieu n’est pas mort à Gotham, c’est encore moins le cas dans Manhattan où le pasteur Tim Keller exerce son ministère. L’article en question est une brève présentation du ministère de Keller (ancien professeur d’homilétique à Westminster Theological Seminary) et de l’église qu’il a fondée en 1989 Redeemer Presbyterian Church. Focalisée sur une contextualisation de l’évangile en culture urbaine, « Redeemer » est une oeuvre apologétique qui mérite d’être écoutée avec attention. L’art apologétique de Keller, surtout dans ses prédications, est remarquable (voir ici une sélection de ses sermons).

Keller est l’auteur de The Reason for God (2008), très malheureusement traduit en français par La raison est pour Dieu.

 

Que faire du Père Noël ? Un héraut de la grâce

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Tous les ans, il est question du Père Noël. Normal, c’est Noël !

Et tous les ans, il est question de Christ. Normal, Noël, c’est Christ !

Et bien sur tous les Noël viennent avec une cohorte d’articles sur le Père Noël ou sur la crèche. Qu’en faire, comment être « biblique », que dire aux enfants ? Généralement, je ne m’intéresse pas beaucoup à de tels articles, car ils répètent souvent les mêmes choses. Cette année pourtant, il en va autrement. Le Père Noël a besoin d’un peu de soutien. Il est bien seul, accusé de tous les maux, comme par exemple dans cet article « Que faire avec le père Noël ? ». [1] L’auteur propose quatre raisons de ne pas laisser les enfants « croire au Père Noel ». Explications.

1. Le père Noël : héraut de la grâce

Raison 1 : Le père Noël encourage le salut par les œuvres

J’avoue que cette raison est probablement la plus surprenante que j’ai lue ces dernières années. Elle a au moins le mérite d’être originale. Mais elle n’a pas plus de sens que les autres raisons évoquées pour faire taire le Père Noël. Laissez-moi d’abord dire que l’auteur marque un point : dans notre société, le Père Noël est un monstre de succès. C’est l’archétype même du héraut de notre économie de marché, le barde d’un monde moralisateur, un prêtre de la religion des œuvres – aussi appelée « société de consommation ». Il encourage les parents à renouveler vos achats chaque année en voilant l’obsolescence programmée de vos cadeaux sous un argumentaire rabâché annuellement. Il sous entend que les bons parents sont des « donneurs de cadeaux ». Il encourage les enfants à chercher à se faire pardonner sans réellement changer, à leur demander de mériter ce qu’ils reçoivent. Oui, probablement le Père Noël que notre société nous présente dans les halls de supermarchés et sur les sites internet de toutes nos grandes marques est le dieu d’une religion des œuvres.

Et malgré cela, ce n’est pas une raison suffisante pour bâillonner le Père Noël. Car le Père Noël n’est le « dieu des oeuvres » que si nous abandonnons son identité à notre société. Mais pourquoi accepter cette identité qui lui est donnée ? Pourquoi ne pas transformer cette identité ? C’est ce qu’a fait C.S. Lewis dans L’armoire magique. Le Père Noël est devenu l’annonciateur du retour d’Aslan ; celui qui proclame la fin de l’hiver éternel et la venue attendue de Noël. Mais toujours, le Père Noël ne parle pas de lui mais dirige vers le retour inévitable du fils de l’Empereur-d’au-delà-des-mers. Le Père Noël peut, si nous le voulons, être héraut de la grâce.

Le Père Noël n’encourage le salut par les œuvres qui nous l’acceptons. Mais rien ne nous y oblige. Rien ne nous contraint à accepter que le Père Noël est prêtre des œuvres. Mais encore faut-il le vouloir. « Croire au Père Noël » n’est pas un problème éthique ou théologique : c’est un problème pédagogique.

2. Père Noël, qui es-tu ?

Raison 2 : Le père Noël brouille les lignes entre la réalité et l’imaginaire

L’auteur de l’article souligne bien que refuser que ses enfants croient en le Père Noël n’est pas synonyme avec renier l’importance de l’imagination. De la même manière, les laisser “croire au Père Noel” ne conduit pas nécessairement a un effacement de la distinction réalité / imaginaire. C’est d’ailleurs assez étrange de voir l’auteur de l’article dire cela puisqu’elle même dit : « Quand j’étais enfant, je croyais au père Noël. Mon mari aussi. Cela ne nous a pas traumatisés. » Pas traumatises ? Donc certainement cela n’a pas brouille la différence entre réel et imaginaire. Un tel effacement aurait probablement été un peu plus traumatisant, non ? Alors le fait qu’ils n’aient pas été traumatisés ne signifie pas que « croire au Père Noël » est sans importance et qu’il ne faut pas réfléchir à la signification à donner à ce fameux Père Noël. Seulement, « croire au Père Noël » ne signifie pas que les enfants soient totalement et constamment naïfs.

Quant à demander :

« Si mon mari et moi mêlons le père Noël à ces histoires vraies, que penseront-ils plus tard quand ils découvriront que le père Noël n’existe pas. Que penseront-ils de l’arche de Noé ? des dix plaies d’Égypte ? de ce Jésus qui ressemble à un magicien religieux ? »

… j’avoue que ce n’est pas la faute du Père Noël si nous sommes incapables d’expliquer aux enfants la différence entre ce symbole de Noël et l’existence historique du fils de Dieu. Si la raison invoquée pour bâillonner le Père Noël est que nous avons peur que les enfants arrêtent par la suite de croire en Christ, alors nous avons raté quelque chose, parce que nous agissons par crainte.

3. Le père Noël, ce bouc émissaire

Raison 3 : Le père Noël est une sorte de dieu

Là, j’avoue ne plus suivre du tout. Le Père Noël, même dans la tradition populaire, n’est pas omniprésent. Il est simplement mystérieusement capable de livrer des cadeaux de part le monde en une nuit. Mystérieux, pas omniprésent. De même, il n’est pas omnipotent. L’homme du Nord a toute l’année, avec son armée de petits lutins, pour préparer sa nuit de Noël. Il n’est pas omnipotent, il est simplement bien organisé. Il est omniscient ? Non, le Père Noel ne sait pas tout : il sait seulement qui a été sage ou pas. Et cela encore, c’est dans la tradition populaire. Personnellement je considère que la seule chose que le Père Noël sait avec certitude, c’est qu’il distribue des cadeaux a des enfants qui ne les méritent pas. Le Père Noël sait ce qu’est la grâce. Enfin, il n’est ni parfait, ni éternel. Si le Père Noël continue d’exister année après année, c’est peut-être tout simplement qu’il est à l’image du « redoutable pirate Roberts. »

Enfin, il y a cette phrase :

« Quand je décris Dieu à mes enfants, je ne veux pas qu’ils pensent : « Ah oui, c’est un peu comme le père Noël. » Dieu ne ressemble à personne. »

Nous tombons là dans le tragique. Je vais essayer de dire cela de la manière la moins offensive qu’il soit : si nous n’arrivons pas aa décrire Dieu d’une maniéré qui soit suffisamment unique et biblique pour que les enfants ne le confondent pas avec le Père Noël, c’est que notre description de Dieu est hautement problématique ! E je pèse mes mots. Si, en parlant de Dieu, les enfants disent : « C’est un peu comme le Père Noel », ce n’est pas la faute de ce dernier ! C’est que j’ai présenté un ersatz de Dieu biblique. Peut-être faut-il arrêter de faire du Père Noël le bouc émissaire de nos propres manquements.

4. Choisir un Père Noël

Raison 4 : C’est difficile de rivaliser avec le père Noël

Oui. Et donc… ?

C’est difficile pour des parents de promettre tout et m’importe quoi simplement parce cela n’engage à rien. C’est pour cela que nous ne sommes ni le Père Noël, ni des politiciens ! Lorsque nous promettons quelque chose, nous sommes tenus par cette parole. Le Père Noël de notre société n’est pas tenu par sa parole. Il n’est pas lié par sa promesse. Mais le Père Noël que nous imaginons ? Celui que nous désirons pour notre société ? Est-il tenu par sa promesse d’annoncer Christ ? Là aussi il nous appartient de donner la réponse que nous choisissons. Enfin, non, le Père Noël n’a pas aa être au centre de toute les conversations. S’il l’est, ce n’est, encore une fois, pas sa faute. C’est parce que nous-mêmes lui donnons cette place. Laissons-lui avoir la place qui lui revient, et transformons sa présence en une proclamation de la vraie et glorieuse signification de Noël.

La sanctification de Noël

Noël arrive et, une fois encore, le Père Noël est accusé de tous les maux. Alors pour une fois, laissez-le tranquille, il en a bien besoin. Toujours en train d’être récupéré politiquement ou financièrement, ou cloue au pilori de la perfection théologique, le Père Noël aimerait bien avoir un peu de soutien de la part de ceux qui ont reçu le plus grand cadeaux à Noël. Pour une fois, au moins une fois, il pourrait être, il aurait aimé être, lui aussi une image, certes bien imparfaite, de celui qui donne dans exiger en retour, de celui dont la grâce n’a d’égal que la bonté.

Alors que faire avec le père Noël ? C’est vrai qu’en période de fêtes, il est partout. Oui, nous devons expliquer qui il est. Mais son identité ne doit pas nécessairement être celle dont il est affuble par notre société. Nous devons transformer son identité, lui redonner son mystère et sa grâce, en refaire un héraut de la « religion de Christ », un porte-parole mythopoéique de Christ dans une société post-chrétienne. Oui, ceci est bien plus difficile que de le bâillonner ou de l’accepter sans effort.

Alors, laissons le Père Noël avoir lui aussi la joie de découvrir Christ et de recevoir sa vraie vocation, sa vraie identité. Laissons le Père Noël vivre le Noël de Christ. Et il passera un très bon Noël.

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Notes :

[1] L’article traduit en français a été publié sur le site http://www.gospelmag.fr/

Bible et Culture

La présentation ci-dessous a été préparée pour la formation des guides de l’exposition de l’Alliance Biblique La Bible, Patrimoine de l’humanité. Cette formation avait été donnée au début de l’année 2014 à la Faculté Jean Calvin.

La Bible fait partie de notre héritage culturel, de l’arrière-plan historique et philosophique qui a fait notre société… mais pas seulement la notre. L’exposition proposée par l’Alliance Biblique

 

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