Chronique des mystagogues, 2

L’ INTERACTIVITE DES SITES INTERNET

Lundi 10 février 2013

Combien de fois avez-vous entendu vanter les mérites de tel site internet, de telle société, de telle machine parce qu’elle est interactive. Mais quelle est cette interactivité par laquelle tout le monde ne fait que « promettre ».

Prenez le marketing : il faut qu’il soit interactif, sinon vous ne développerez pas votre liste de clients. Et qu’est-ce qu’un marketing interactif ? C’est un marketing « de proximité » qui est fondé sur des choses comme la publicité en ligne, les e-mails promotionnels et les autres médias, principalement numériques (télévision numérique, supports portables, etc).

Prenez encore l’art interactif. C’est l’oeuvre d’art que vous touchez, le bout de plastique « artistique » que vous déplacez, les boutons qui font de la lumière, de la musique, ou toute autre chose sans raison précise. C’est l’art dans lequel,

« au lieu de rester assis et lire des informations de manière passive, le visiteur est invité à interagir et faire partie du processus de collecte d’informations. »

Un tel art est parfois fascinant. Certainement intéressant en ce qu’il retravaille la relation art / visiteurs ou objet / sujet. Mais, et c’est un grand « mais », le terme interactivité est-il le plus pertinent ? Interactivité est par définition une relation, une « action entre ». Pour certains, l’interactivité est une activité qui nécessite la coopération, la co-action, de plusieurs êtres ou systèmes, naturels ou artificiels, qui agissent en ajustant leur comportement.

Si l’art peut mettre en valeur le sujet dans sa réflexion esthétique, pour transformer l’art, non en pur exercice de production esthétique mais en expérience de participation esthétique … ce ne peut jamais être par la relation objet-sujet car interactivité suppose non ajustement, mais action-relation.

Dans ce sens, l’art est-il interactif ? Pas vraiment, en tout cas pour l’art qui n’implique pas de la technologie informatique. Par exemple l’art dans lequel le « spectateur » est appelé à bouger lui même certains éléments de l’installation ne peut pas être interactif, même avec cette définition. Cette installation artistique en effet ne s’ajuste pas au spectateur. C’est ce dernier qui est seul maître, seul agent de la production artistique. Quoiqu’on en dise cet art reste à sens unique !

Mais l’une de mes préférées c’est la machine à café interactive ou intuitive.

Machine cafe intuitive

Cette machine à café intuitive. Vraiment ? Intuitive ? Il n’y a qu’un bouton ! … trois au maximum. Et ressent-elle quelque chose ? Certainement pas. Elle est intuitive parce qu’elle est facile à utiliser : pourquoi alors utiliser le terme « interactif » ? Parce qu’il est commercial, parce qu’il fait vendre. Dans ce contexte publicitaire, il n’a aucun sens, mais cela ne fait rien. Ce n’est pas comprendre son sens qui est important, c’est l’utiliser … serait-ce même à contre-sens !

Non, ma machine à café sera intuitive lorsqu’elle sera capable de deviner quel café je veux avant même que je presse le bouton : serré ou normal, avec ou sans cardamome, une tasse ou deux tasses; pour 6h ou pour 6h30 ? Tant qu’elle n’est pas capable de s’adapter à moi sans que je le lui dise, elle ne sera ni intuitive, ni interactive … elle sera ce qu’elle a toujours été : un bout de technologie utile qui ne change pas la vie.

Cependant, le must de l’interactivité, c’est le site internet … « car les sites interactifs sont généralement personnalisés pour convenir au goût des visiteurs. » L’interactivité c’est donc trouver ce que je recherche et le faire correspondre à mes attentes. C’est donc un peu faire une image de ce que je suis ou de ce que je voudrais être (Facebook par exemple, serait en ce cas l’un des summum de l’interactivité sociale sur le net). N’est-ce pas le principe de l’idolâtrie … que de construire les choses à sa propre image ? Réponse plus tard, à moins que vous ne l’ayez déjà trouvée.

Une communication interactive, un site interactif, s’opposerait ainsi à une communication à sens unique, sans réaction du destinataire, sans « rétroaction ». Mais dans ce cas, l’interactivité qui sert à faire revenir un utilisateur sur un site, et à y lui faire passer plus de temps, n’est en fin de compte qu’un exercice de satisfaction personnelle … pas une rétro-action. Pas une action en retour mais une action en arrière. Ce n’est pas une interaction, mais une action répétée. Là aussi nous voyons la puissance des mots : il faut utiliser le terme « interactif » pour vendre, pour attirer. Vous partagez un point de vue, vous faites un commentaire, vous réagissez aux avis des autres … cliquez « j’aime » ou mettez en ligne des photos.

Voilà de l’interactivité. C’est cela l’interactivité moderne. C’est la valorisation de mes actions.

Soyons clairs.
Même lorsque vous avez un autre utilisateur au bout du web, ce n’est pas le site qui est interactif … ce sont deux utilisateurs qui restent premièrement des personnes et non des « identifiants », pseudos, ou autres avatars ! Tant que la relation n’est pas personnelle, elle n’est pas interactive, même si elle met en relation une personne et un système. La définition ci-dessous est donc clairement une mystagogie :

« L’interactivité désigne la (les) relation(s) des systèmes informatico-électroniques, avec leur environnement extérieur. L’œuvre interactive est un objet informationnel, manipulable. On peut distinguer deux registres de l’interactivité : celle avec un agent humain et celle sans agent humain. Dans ce deuxième cas, l’agent peut être des éléments de la nature ou de l’environnement. Avec l’art interactif, le spectateur et/ou l’environnement deviennent des éléments de l’œuvre, au même titre que les autres éléments qui la composent. »

Il ne peut y avoir qu’un « registre » d’interactivité : c’est lorsque les deux termes « inter » et « activité » sont intégralement conservés. Et ces deux termes renvoient à une réalité absolument personnelle, et donc, à l’exemple de la communauté chrétienne. Cette communauté dans laquelle l’interactivité se double de fraternité, de charité, de justice et d’humilité. Tout ce qui manque et manquera toujours à ces autres interactivités.

Se rappeler de cela est essentiel aujourd’hui. Nous sommes face à toutes sortes d’interactivité ecclésiales, à des sites de culte en ligne, etc. Penser que par technologie interposée nous sommes ne interaction les uns avec les autres, c’est rendre abstraite la relation fraternelle. C’est transformer en système ou en chose ces frères et soeurs avec qui nous vivons et sommes le Corps de Christ.

Interactivité ou communion de fraternité ? L’Eglise de Christ a une vie a proposer, une interactivité à vivre.

L’interactivité est une mystagogie moderne. Si vous ne comprenez pas comment un site internet peut être « interactif », c’est que vous n’êtes pas très high-tech. Si vous ne comprenez pas ce n’est pas que cela n’ a aucun sens (!), c’est que vous ne comprenez rien. C’est parce que cette interactivité ne veut rien dire que le gens comprennent ce que c’est … L’interactivité est une mystagogie moderne.

Copyright (C) 2013 Yannick Imbert
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