Chronique des mystagogues, 7

TU N’AS PAS D’HUMOUR

 30 septembre 2013

 

Le rire. Il sert à détendre une atmosphère bien tendue. Vous avez probablement assisté à l’une de ces réunions qui semblait bien mal engagée. Chacun essaie tant qu’il peut de ne pas regarder les autres. Les lèvres fermées, chacun murmure pour lui-même. Et si par malheur c’est à votre tour de diriger cette petite bataille rangée, alors bon courage. Mais… Il suffit que quelqu’un fasse une petite blague, juste un trait d’humour, l’air de rien, pour que l’atmosphère se détende. Et n’avez vous jamais fait une blague, vous savez, une blague parfaite : bien recherchée, avec un timing impeccable et qui en plus vient naturellement ? Probablement. Et vous avez aussi probablement fait ce genre d’humour qui vous met plus dans l’embarras qu’autre chose lorsque vous réalisez que pour l’un de vos amis… ce n’est plus une blague, mais la réalité?Dans ce cas, vous avez probablement dit quelque chose comme : « T’as pas d’humour »…

*

Il faut rire de tout

On entend souvent dire qu’il faut rire de tout, que la capacité à tout tourner en dérision est le signe d’un grand sens de l’humour, d’une personnalité charismatique. Il est vrai qu’un bon sens de l’humour est une chose remarquable. Remarquons que rire des choses de la vie est un moyen de s’en distancer, un moyen de les dépasser. Comme le disait Boris Vian, « l’humour est la politesse du désespoir ». C’est aussi un instrument utilisé par la société pour stigmatiser ceux qui s’écartent de la norme1 ; mais c’est aussi un moyen de contester la société elle-même. C’est enfin aussi le rire qui, pour plusieurs grands philosophes, est ce qui distingue l’être humain de l’animal (pour le Pantagrua de Rabelais aussi!), même si Platon était très critique de l’humour qui trahissait souvent pour lui un manque de maîtrise de soi2. Cependant, tous les philosophes n’ont pas été critiques de l’humour. Aristote a par exemple analysé les diverses formes d’humour et leurs fonctions. D’après ce que nous pouvons reconstruire du texte perdu d’Aristote sur la Comédie (la 2e partie, jamais retrouvée, de sa Poétique) il percevait l’une des fonctions principales de l’humour, du rire produit par des situations comiques, comme étant un processus purifiant.

Selon Proclus (412–485 av. J-C), Aristote pensait que la tragédie et la comédie « satisfaisaient des émotions dûment mesurées »3. Pour l’ancien philosophe syrien Iamblichus (245–325 ap. J-C) « dans la tragédie et la comédie, en regardant les émotions des autres nous sommes capables d’apaiser nos propres émotions, de les rendre plus modérées, et de les éloigner (ἀpokaqaίromen) »4. Le rire devrait donc être vu comme une catharsis purifiant les émotions de désirs incontrôlable, un processus par lequel ce n’est pas l’autre qui est l’objet de l’humour, mais bien soi-même. Ainsi, même le ridicule est défini comme une forme d’humour puisant dans l’incongruité d’une situation sans cependant infliger de la peine ou douleur aux autres5. C’est certainement cet objectif qui est le plus difficile à atteindre. Faire preuve d’humour est à la portée de n’importe qui ; faire preuve d’humour sans blesser qui que ce soit est ma foi beaucoup plus rare.

Plus rare, parce que plus compliqué, beaucoup plus compliqué. Notre rire doit avoir un objet, et malheureusement il prend très souvent comme objet une personne plus qu’une situation. Les chrétiens font de même : nous nous blessons les uns les autres sans le vouloir, mais nous le faisons tout de même. Parfois nous le faisons sans bien nous en rendre compte, comme le fit par exemple il y a quelques semaines Rick Warren, pasteur de Saddleback Church en Californie. Son « trait d’humour », comme il se doit, était transmis via Facebook : « L’attitude typique du staff de Saddleback tous les matins avant de commencer leur travail » :

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Mais cette fois-ci, son humour ne trouva pas audience. Les réactions ne se firent pas attendre, particulièrement de la part des communautés asiatiques. L’un d’entre eux reprend par exemple le méga-pasteur lui reprochant son manque de sensibilité. Ce qui ne devait que faire rire (le staff de l’église commençant leur journée par des exercices physiques, cliché à la chinoise), clairement était offensant pour d’autres personnes. L’image utilisée rappelle en effet un passage traumatisant de l’histoire de nombreux chrétiens chinois, qu’ils soient nés aux États-Unis ou qu’ils aient émigré, et elle a soulevé une vague de protestations :

« Savez-vous ce qui est derrière cette image que vous venez de mettre en ligne ? Un Garde Rouge, a-t-il jamais violé votre mère ? Vous venez juste de rappeler aux immigrants le cauchemar qu’ils ont laissé derrière eux, et pour quoi ? Pour une blague un lundi matin ? »6

 Sans revenir sur toutes les réactions qui ont suivi la publication de Warren, il est certain que Warren n’a simplement pas eu conscience de ce qu’il faisait, ce qui est symptomatique de notre état d’esprit lorsque nous faisons de l’humour. Nous oublions les autres. Nous oublions que si notre humour a comme sujet des personnes, il s’agit premièrement d’être humains, de personnes avec leurs propres émotions, histoire, difficultés. Vous me direz peut-être maintenant qu’on ne peut pas faire attention à tout le monde et que finalement il faut rire de tout. Mais que veut dire cette phrase exactement ?

Prenons Jésus. Imaginez-le faisant la blague suivante : un beau dimanche matin il se lève, et comme à son habitude, il va prier sur la montagne ou la colline du coin pendant que ses disciples font la grasse matinée. À son retour, il voit les disciples entrain de faire cuire un bon rôti, car c’est déjà la fin de matinée. Et là, pensant bien commencer sa semaine (oui, il commençait sa semaine un dimanche, et pas un lundi), il fait une blague du genre : « Et les gars, on dirait Antiochus faisant cuire un porc dans le temple !… Lol !» ; le tout en référence aux actions d’Antiochus rapportées dans les livres des Macchabées.

La référence à Antiochus Epiphane aurait-elle été bien accueillie ? Les disciples, et ceux assemblés autour, auraient-ils répondu à l’humour de Jésus en s’exclamant : « Elle est bonne celle-là Jésus ! ». Ou « T’as raison Jésus, il faut pas trop se prendre au sérieux ! ». Considérant que ce fut l’un des évènements les plus traumatiques du peuple après l’esclavage en Egypte et l’Exil à Babylone, et faisant 80 000 morts en trois jours d’après le texte des Macchabées (2 Mcc 5:11–14), je ne suis pas certain que les disciples auraient apprécié7. Combien de <pensez-vous que Jésus aurait eu ? Pas beaucoup. Par contre il aurait reçu pas mal de pierres.

Le rire de Dieu

 Le rire et l’humour sont, finalement, une question sérieuse. Les théologiens médiévaux se sont le plus souvent méfiés de l’humour et du rire. Certains se souviendront du roman et du film Le nom de la rose qui mettait en scène un « thriller monastique » centré sur un livre mystérieux et interdit : le livre perdu d’Aristote sur la comédie8. Après tout, Jésus n’était-il pas un homme de douleur, familier de la souffrance ? Les règles monastiques étaient assez sévères à l’encontre du rire. Les premières communautés cénobitiques (formes de monachisme dans le désert), interdisaient toute forme de rire (ou de blague). L’humour était totalement proscrit9. La règle de Saint Benoît mentionne plusieurs fois la légèreté du rire ; dans son « échelle de l’humilité », c’est à un vrai contrôle des paroles, et donc de l’humour et du rire, que Benoît appelle. Les Pères de l’Eglise et les grands pères monastiques conclurent que le rire, l’humour, est indéfendable et qu’il caractérise une âme troublée. Pour le grand Jean Chrysostome :

« Le rire donne souvent naissance à des discours répréhensibles, et ce discours à des actions encore plus répréhensibles. Souvent, des paroles et des rires viennent railleries et insultes, coups et blessures, carnage et meurtre. Si alors vous voulez un bon conseil pour vous-même, n’évitez pas seulement des mots et des actes répréhensibles, les blessures et les meurtres, mais aussi le rire lui-même »10.

Mais avant de conclure que seuls les théologiens médiévaux ont « condamné » l’humour, mentionnons aussi la méfiance manifestée à son encontre par Thomas Hobbes et René Descartes.

Alors, comme le remarquaient les théologiens médiévaux, avons-nous même un seul verset dans lequel Jésus a rit ? La remarque semble superficielle, mais elle a finalement beaucoup de poids. Jésus est allé aux noces de Cana. Bien. Mais rien ne dit qu’il s’est bien amusé lors de ce mariage, qu’il a fait la fête et a sorti quelques bonnes blagues sous l’effet d’un bon verre de vin (miraculeux bien sûr!). Que Jésus ait rit, j’aime à le penser. Rien ne le confirme ; rien ne l’infirme.

Vous me direz que Jésus lui-même a utilisé des formes d’humour, comme le sarcasme. Il s’est rit des attitudes de cœur des pharisiens, il a fait des commentaires sarcastiques mettant en cause le cœur des pharisiens qui faisaient le contraire de ce qu’ils disaient. C’est l’une des défenses que Warren a essayé lorsqu’il s’est fait reprendre après son regrettable commentaire. Mais notons tout d’abord que, de ce qui nous est rapporté dans les évangiles, Jésus n’a finalement employé que des formes d’humour « négatives », comme le sarcasme. Jésus riait, mais il se « riait » des Pharisiens et de leur hypocrisie.

D’accord sur ce point. Mais n’allons pas trop vite en essayant justifier notre sarcasme et notre cynisme grâce à celui de Jésus. Il y a des différences majeures entre cet humour de Christ et le notre, et toutes ces différences tiennent à sa personne.

  • Premièrement, nos frères et sœurs en Christ ne sont pas des pharisiens, ils sont des personnes pour lesquelles nous devons démontrer le plus grand amour, compassion, et même protection. Blesser l’un d’entre eux, c’est blesser Christ lui-même.
  • Deuxièmement, Christ connaît les cœurs. Et à preuve du contraire, nous ne le pouvons pas. Christ « riait » des pharisiens et de leur cœur tortueux. Nous ne pouvons rire du cœur de quelqu’un car nous ne le connaissons pas. Que Christ se soit rit des pharisiens parce qu’il connaissait leurs cœurs ne suffit pas à justifier notre pauvre sens de l’humour.

L’exemple de Jésus ne suffit donc pas à savoir « comment » rire. D’ailleurs, il y a plus de références bibliques parlant du rire de Dieu dans l’Ancien Testament que de celui de Jésus dans le Nouveau Testament. Cependant, ces versets seuls ne suffisent as non plus. La plupart en effet parlent du rire de dérision de Dieu en face de ceux qui s’opposent à lui (Ps 2.2-5, Ps 44.13, Ps 59.8, Jr 48.26, Ez 23.32, Os 7.16). Tout cela ne veut pas dire pour autant que le seul rire qui nous est permis soit un rire de dérision en face de ceux qui ne croient pas en Dieu. En effet remarquez que la dérision de Dieu est très particulière à l’Ancien Testament.

Il faut prendre garde à ne pas aller trop vite en justifiant notre humour avec quelques versets trop rapidement tirés de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Si nous pouvons rire, si l’humour est une manifestation de notre humanité, il doit faire l’objet d’une attention particulière si nous voulons en faire un instrument glorifiant Dieu.

 Ne le prend pas personnellement…

Mais le plus souvent, nous sommes maladroits dans notre humour et nous sommes rappelés à la réalité : nous blessons les autres. Que faisons-nous alors ? Nous essayons de nous justifier. La première réaction de Warren est exactement celle que nous avons tous lorsque nous réalisons subitement que nous venons de faire une mauvaise blague :

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« Les gens passent souvent à côté de l’ironie sur Internet. C’est une blague les gars ! Si vous prenez cela au sérieux, vous ne devriez vraiment pas me suivre [sur Facebook] ! … Saviez-vous que, utilisant l’humour et l’ironique hébraïque, Jésus introduisit plusieurs traits d’humour dans le Sermon sur la Montagne ? Les bien-pensants sont tous passés à côté alors que les disciples , sans doute, rigolaient bien ! »

Donc sur Internet toute ironie, même la plus inexcusable, est permise ? En d’autres termes, parce que nous sommes sur Internet ou sur Facebook, nous pouvons nous permettre des choses que nous ne nous serions pas permises si nous avions quelqu’un en chair et en os en face de nous ? Ce n’est certes pas ce que Warren dit, mais c’est cependant l’une des implications. Le laisser-aller avec lequel nous brandissons notre humour a des conséquences pastorales. Que nous soyons étudiants en théologie, pasteurs (ou autre), nous devenons un exemple, pour le meilleur et pour le pire. Ainsi notre humour devient un exemple et, dans le cas évoqué, nous pouvons lire des commentaires tels que :

 « Pasteur, vous êtes un telle inspiration. C’était vraiment drôle. Vous autres ne devez pas vous prendre au sérieux. Vous n’avez pas d’humour. On dirait que dans notre société on ne peut rien dire de drôle sans finir par offenser quelqu’un. »

Et voilà ! Vous n’avez pas d’humour. J’ai pu être blessant, j’ai pu tourner en dérision une histoire dramatique, j’ai pu vous prendre pour cible de mon humour douteux ou de mon sarcasme destructeur. Mais de toute évidence, c’est vous qui n’avez pas d’humour. N’est-ce pas une forme d’excuse tout à fait classique : « c’est pas ma faute, c’est celui qui est à côté de moi qui… » Excuse qui remonte à la nuit des temps, n’est-ce pas Adam ? Alors oui, c’est celui dont nous rions, cyniquement, sarcastiquement, qui est coupable. Avoir tourné quelqu’un en ridicule ? Ce n’est pas très grave. Et puis franchement, il ne fallait pas qu’il le prenne si personnellement.

Mais alors comment devait-il le prendre ? Ce trait d’humour, lui était bien destiné… ou en tous cas il en était bien l’objet : il ne pouvait donc que le prendre personnellement. Tout ce que nous disons est personnel car il vient d’une personne et est entendu par d’autres personnes. Rien dans la communication humaine n’est impersonnel ! Rien d’ailleurs ne peut faire abstraction de nos émotions. On ne peut prendre l’humour que personnellement et émotionnellement. Personne ne s’arrête, après une bonne blague, pour voir si elle était philosophiquement logique !

Finalement cette réponse ne fait que trahir notre réalisation d’une erreur commise, mais dont noue ne voulons pas admettre la responsabilité. Le « tu n’as pas d’humour » ou « il ne faut pas le -prendre personnellement » devient alors le voile de notre non repentance. Nous ne voulons pas admettre notre responsabilité et préférons sous-entendre que c’est celui qui a fait l’objet de notre « humour » qui est en cause. C’est tellement facile : je ne me remet pas en cause, je m’excuse. Je ne cherche pas à sonder mon cœur, je cherche à accuser les autres. Alors l’humour, quelque chose à prendre « personnellement » ? Il ne peut jamais en être autrement. Même si effectivement certaines formes d’humour s’adressent à des situations (le comique ou l’incongru) plutôt qu’à des personnes, rappelons-nous bien que nous avons en face de nous d’autres personnes dont nous ne connaissons pas les drames et les problèmes. Peut-être Pierre Desproges avait-il raison de répondre à la question « Peut-on rire de tout » ainsi : « Oui, mais pas avec tout le monde ».

Prenons très personnellement et sérieusement notre humour pour qu’il soit un moyen d’édifier les autres en apportant une brève libération d’une tension vécue. Portons attention à ceux qui entendrons ou seront l’objet de notre humour. Et surtout rejetons les plates excuses. D’autant plus que nous dirons aux autres de ne rien prendre « si personnellement » jusqu’au jour où c’est nous qui feront l’objet du rire. Et là, nous le prendrons très personnellement ! D’où la conclusion du philosophe Héraclite : « Ne faites pas rire au point de prêter à rire. »

Pastorale de l’humour

 Que faire de l’humour dans nos églises et au quotidien dans notre vie chrétienne ? Tout d’abord, en dehors de l’humour comique, les autres formes d’humour témoigne de l’état d’esprit de la personne . Prenons par exemple les trois formes d’humour suivantes :

  • Le sarcasme, c’est tourner en dérision une personne ou une situation.
  • L’ironie, c’est exprimer le contraire de ce qu’on pense tout en manifestant clairement qu’on pense bien le contraire. Le plus souvent l’ironie conteste les valeurs sociales.
  • Le cynisme est une suspicion quasi radicale des paroles, attitudes, et motivations des autres. C’est une absence de confiance dans ce qui est affirmé. Le plus souvent le cynique sera convaincu que les autres ne disent jamais ce qu’ils pensent et font toujours double jeu. Un bon livre sur le cynisme de notre société est Dick Keyes, Seeing Through Cynicism: A Reconsideration of the Power of Suspicion, Downers Grove, IVP, 2006.

Même si la plupart du temps, notre humour est sarcastique, notre société est extrêmement cynique. Celui-ci, même s’il peut avoir son utilité (cf. Keyes) révèle aussi un problème d’ordre pastoral : la confiance dans notre relation aux autres. Le sarcasme lui aussi dévoile une attitude de cœur pouvant créer de nombreuses tensions entre les personnes. Cela peut aussi montrer un certain mal-être personnel. Les pasteurs et responsables d’églises devraient donc prendre au sérieux ces signes révélant notre condition spirituelle. Pour cela, une solide pastorale de l’humour serait nécessaire. Je n’en ai malheureusement pas encore trouvé de satisfaisante qui prenne au sérieux, à la fois l’humour naturel de l’être humain, et son détournement qui le plus souvent blesse, offense, et détruit notre prochain, car la « langue » est quelque chose qui peut détruire aussi facilement que le feu ravage une forêt (Jc 3.5).

N’oublions pas que le moindre trait d’humour trahit quelque chose que nous considérons comme profondément vrai. « Alors c’est toujours les vacances au bureau ?… je rigole ». Oui, enfin même si je pense que clairement cet ami ne fait vraiment rien au boulot. Et s’il y a bien quelque chose que nous oublions, c’est que même si la personne en face de nous semble en rire, c’est parfois (souvent?) plus un rire de politesse embarrassée qu’un rire naturel. Or toute vérité qui sort de ma bouche doit être transmise dans l’amour et la douceur. Mon humour se doit aussi de refléter les qualités de ma vie chrétienne, particulièrement de l’amour / charité chrétienne. L’humour doit être patient (1Co 13.4), il doit être « maîtrisé », il doit être plein de bonté, il doit être compatissant.

Notre société pense qu’avoir de l’humour, c’est avoir cette capacité à rire de tout, même des choses les plus graves. Qu’avoir de l’humour, c’est être capable de ne rien prendre au sérieux, de douter de tous et de tout le monde, d’être cynique en toutes circonstances. Ce serait oublier que l’humour chrétien doit être anti-confirmiste. C’est un humour qui éclate de joie devant la bonté de Dieu ; c’est un humour qui, les rares fois où il est cynique, sert à dévoiler l’absurdité de notre péché et doit nous faire revenir vers Dieu ; c’est un humour qui, les rares fois où il est sarcastique, il tourne en dérisions certaines de nos propres attitudes. Mon humour trop souvent ne sert que moi-même : il me donne une bonne image aux yeux des autres ; alors qu’il devrait servir les autres11.

Trop souvent nous « faisons de l’humour » sans considération pour ceux qui nous entourent. Or tout ce que nous faisons, et disons, doit servir à l’encouragement, à l’édification, à l’exhortation de nos frères et sœurs. Et si parfois nous hésitons, si nous doutons de l’humour de notre petite blague, peut-être vaut-il mieux garder le silence. Dans ces cas, la seule question à nous poser n’est pas de savoir ce que les autres vont penser de nous, mais de savoir ce qui glorifie le plus Dieu : mon silence ou mon humour ? Si ce n’est pas clair alors adoptons l’adage : dans le doute abstiens-toi. Car il ne doit pas y avoir de doutes : notre humour diot glorifier Dieu : en riant de notre ignorance, en étant cyniques de notre péché (donc en le discernant), et en purifiant ces émotions qui souvent nous contrôlent. Rappelons-nous aussi de cette sage parole de l’Ecclésiaste : « Il y a un temps pour tout, un temps pour pleurer, un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser. » (Ecc 3.4). Dans ce sens, l’humour peut être un instrument de l’Esprit… mais probablement moins souvent que nous ne le pensons.

L’humour est un don précieux. Il nous rappelle qu’aucun de nous n’est parfait. Il nous permet de ne pas nous prendre au sérieux et de considérer les autres comme plus importants que nous, car comme le remarquait Chesterton : « La raison pour laquelle les anges peuvent voler, c’est qu’ils ne se prennent pas au sérieux ». Il nous permet de rire de nous-mêmes au lieu de rire des autres et d’ainsi oeuvrer pour notre édification, sanctification et amour fraternel.

Notes :

1 C’est l’une des conclusions de l’un des rares ouvrages consacré au rire, celui d’Henri Bergson. Henri Bergson, Le Rire. Essai sur la signification du comique, Paris, Payot, 2012.

2 Platon, Le Philèbe, §48–50 ; cf. La République, 388e.

3 Proclus, Comm. In Plat. Remp., 1.49.

4 Iamblichus, De Mysteriis, 1.11.

5 Aristote, La Poétique, chapitre 5, 1449a.

6 Sam Tsang, « Rick Warren, Cultural Sensitivity, and Mission », en ligne, http://engagethepews.wordpress.com, accédé le 30 septembre 2013.

7 L’importance de ces événements est souligné par le fait que la fête de Ḥănukkāh célèbre la re-dédicace du Temple

8 Umberto Eco, Le nom de la rose,

9 Adkin 1985, 151–152

10 Dans Schaff, 1889, p. 442.

11 Lindsey Carlson, « Battling Sinful Sarcasm », en libne, http://thegospelcoalition.org/blogs/tgc/2013/03/07/battling-sinful-sarcasm, accédé le 30 septembre 2013.

 

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