Chronique des mystagogues, 3

À L’ÉCOLE DE LA MÉDIOCRITUDE

Dimanche 24 février 2013

Fred a vingt-six ans, agent d’entretien pour les supermarchés Vasyno. Fred a eu une éducation comme les autres, ce qui explique qu’il soit persuadé que tout ce qui passe à la télé soit vrai, qu’il pense encore pouvoir devenir footballeur professionnel. Comme tous les jeunes, Fred a juste terminé son lycée à l’âge de 24 ans. Bien sûr, Fred est incapable de maintenir toute espèce de pensée linéaire pendant plus de cinq minutes, mais après tout cela ne lui est pas demandé, alors pourquoi s’en inquiéter ? Remarquez Fred n’est pas non plus capable de pensée logique, mais après tout la cohérence de la pensée est une donnée subjective, et il ne faut pas s’attendre à ce que l’école lui enseigne à penser de manière critique. On ne lui a d’ailleurs jamais dit qu’il était normal de développer une pensée logique et critique, et il a toujours suivi sa propre voie à l’école, au collège, et au lycée, n’apprenant que ce qu’il croyait important, et donc n’a finalement jamais rien appris. D’autant plus que la critique ne fait pas partie de son vocabulaire, et en bon citoyen il se contente de voter pour celui qui apparaît, sur le moment, être le meilleur candidat médiatique. En résumé, Fred est un excellent produit de la culture de la médiocritude.

*

Les temps passent, et les générations aussi. Les générations s’écoulent, et si le Prêcheur disait qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil, peut-être M. Hollande le contredira. Parce que la refondation de l’école est là, nouvelle sous le soleil. Beaucoup s’y étaient essayés. Mais aucune solution précédente n’a remis l’éducation scolaire sur les rails : pas plus les ZEP que les internats d’excellence ou les contrats « ambition réussite » n’ont pu replacer la France au rang des nations éducativement compétitives (mais d’ailleurs pourquoi le faudrait-il ?). C’est donc au tour du nouveau gouvernement de s’y essayer, car après tout, quel meilleur moyen de laisser une marque dans les générations futures que les transformer à l’image qu’on a soi-même modelé ? Et quel meilleur moyen d’accomplir cela que l’éducation ? Sous couvert de meilleure éducation, c’est donc une refondation, une ré-éducation qui est une fois encore mise en avant. Pour le bien de tous les enfants, écoliers, et étudiants bien sûr !

Cette fois-ci, plus question de zone spéciales d’éducations, de transformation de programmes. Cette fois-ci la solution est bien plus radicale, et bien plus simple. Si l’éducation est le résultat d’un processus plus ou moins long d’acquisition, d’assimilation de formation de caractère et de pensée, une refonte de l’éducation passe par une transformation en profondeur de cette formation personnelle. La solution Hollande ? Débarrassons-nous de tout système de notation. Ceux qui auront suivi le débat penseront peut-être qu’après tout, comme le rapport officiel demandé par le gouvernement le conclu de son côté, « notre système d’évaluation qui produit trop souvent de la démotivation et de la mésestime de soi » (p. 29) Car évidemment, l’éducation a pour but de produire l’estime de soi !

C’est probablement là l’une des racines de notre système scolaire actuel, et de sa conséquence directe : le sentiment de médiocritude. L’école a maintenant comme seul objet l’appréciation narcissique des étudiants. L’école a comme but, non pas l’information, sa compréhension, son acquisition, et son application, mais le sentiment que chacun a de soi-même. Ainsi, le critère d’une bonne éducation sera le sentiment que j’ai de moi-même. Si un étudiant, même totalement ignorant des merveilles de la nature, des faits principaux de l’histoire de France, ou encore des mathématiques les plus élémentaires, si cet élève est satisfait de lui-même, son éducation aura été un succès !

Pourquoi ?

Parce que cette école reflète une culture contemporaine, une culture de l’auto-satisfaction, une culture de la médiocritude, terreau fertile de l’école de la médiocritude. Cette culture, que certains appellent « postmoderne » a en éducation des conséquences assez radicales : d’abord un changement dans la nature de la « connaissance », j’y reviendrais. Celle-ci n’est plus que l’expression de ce qui se construit en classe. Elle n’a pas de contenu précis. Elle ne s’occupe pas de « vrai » ou de « faux » et donc à terme ne peut pas être concernée par une vraie analyse critique. De plus, la diversité étant valorisée au-dessus de toute autre valeur, il faut à tout prix que les positions minoritaires soient investis de « puissance », c’est-à-dire qu’ils puissent trouver une manière de se justifier. Et peut-être le changement le plus radical se situe dans la conception contemporaine de ce qu’est un élève ou un étudiant. Comme tout dans la société postmoderne est le résultat d’influence de conditionnement et de structures sociales, une personne et donc un élève, n’est qu’une réalité sociale. Rien de plus. Et rien de moins non plus … mais arrivé à ce stade il n’y a que le néant qui puisse être moindre que la construction sociale. L’éducations n’est donc … qu’une illusion : elle n’a pas de contenu, elle n’a pas d’objectif à long terme, et elle ne s’adresse à personne en particulier !

Et donc que proposer pour mettre en marche cette grande école qui nous apprendra que « nous le valons bien » ? Premièrement, effacer toute différence, et cela commence par le système d’évaluation. Et le rapport gouvernemental est prophétique sur ce sujet : « Pratiquer, plutôt qu’une notation-sanction, une évaluation positive simple et lisible, valorisant les progrès, compréhensible par les familles, » (p. 36). Voilà qui semble a priori bien incohérent avec le but de « la mise en place d’une politique d’évaluation qui soit cohérente, légitime scientifiquement et participative. » (p. 30) Si la notation valorise les progrès,, si elle a comme but premier la valorisation du bien-être de l’élève, elle ne peut être objectivement scientifique car son but n’est plus l’évaluation elle-même mais l’élève. Même lorsque celui-ci refuserait d’apprendre ou montrerait de sérieuses limitations d’apprentissages, il aura toujours une appréciation « positive ». En ce cas, où est le fondement scientifique d’une telle notation ? Elle peut être qualifiée, à la rigueur, de pédagogique, mais certainement pas de scientifique.

Une fois encore, nous sommes en éducation postmoderne. Cela signifie que même au sein de l’éducation, nous constatons une perte de fondements essentialistes pour décrire le monde. La conséquence ? Rien n’a d’existence définissable en dehors d’une interprétation individuelle. À l’heure « postmoderne », l’éducation vise à libérer l’élève, pas à m’aider à développer sa connaissance, sa culture. l’enseignement lui-même de ce qui pouvait résider de contraignant, comme la notation. Les notes? Elles ne peuvent plus être considérées comme une évaluation objective de la connaissance d’un étudiant, d’un sujet, d’une personne, car la connaissance n’a de contenu que celui qui est défini par l’étudiant. La connaissance n’a pas de contenu objectif et ne peut donc pas être à proprement parler, notée.

L’éducation ? Encore et toujours la valorisation de l’élève, pas d’évaluation mais une valorisation, quitte à ce que ce soit une valorisation de l’ignorance. À bas les notes, vive le narcissisme ! À bas l’évaluation, vive l’auto-satisfaction ! Et comme le résume bien le livre prophétique de Hollande :

« Toute mauvaise note sera comblée,
Toute excellence et tout succès seront abaissés ;
Ce qui est tortueux sera redressé,
Et les cours raboteux seront aplanis »
(Livre prophétique d’Hollande, chapitre 6, v. 66)

Voilà la première étape de la construction d’une vraie école de la médiocritude … et d’une société, qui sera bien à son image. Une deuxième réforme sera mise en oeuvre : « Les devoirs doivent être faits dans l’établissement ».

Quelle est l’importance de cette proposition ? Elle a en vue l’égalité des chances à l’école, et comment se concrétisera cette égalité des chances ? En faisant en sorte qu’aucun enfant ne soit privilégié dans son apprentissage. Cela veut dire aucun privilège à l’intérieur de l’école … mais aussi à l’extérieur de l’école. Et malheureusement … « ceci signifie la suppression effective des devoirs à la maison. » (p. 34) Pourquoi malheureusement ? Parce que cela déresponsabilise encore plus les parents et entraîne un contrôle unique de l’Etat sur l’éducation. Les parents n’auront plus la même facilité, pour ceux qui le voulaient et pouvaient, de soutenir cette éducation, voire même de palier aux manquements nationaux. Et je suis assez soupçonneux de la capacité de l’état à éduquer correctement toute une génération pour ne pas vouloir qu’il soit seul en charge de l’éducation.

Vous entendrez défendre cette réforme par l’argument suivant : c’est pour le bien des enfants. Mystagogie ! Cela ne veut rien dire. Il ne faut pas qu’ils travaillent après l’école, et ceci pour leur bien être. Mystagogie ! Cette affirmation est absurde, et c’est bien pour cela qu’on vous dit que c’est une bonne chose. Que fait l’enfant en rentrant de l’école ? Il se colle devant la télévision et attend que son cerveau soit incapable de la moindre pensée cohérente. Et qu’apprend-t-il ? Oh, oui, certainement plus que s’il était accompagné, dans un amour de la sagesse et de la connaissance. C’est d’ailleurs ce qu’a bien illustré le grand philosophe Calvin :

calvin-on-marx-and-religion-FR

Voilà ce que sera une des conséquences : l’égalité des chances scolaires entraînera la médiocritude. Car égalité ne signifie équité. L’égalité éducationnelle, telle qu’on la comprend ces temps-ci est en fin de compte synonyme de nivellement pas le bas. Nous ne nous dirigeons pas vers une société juste, mais égalitaire.

Un bon témoin de cela est le dernier rapport en date (2011) du groupe Programme international de recherche en lecture scolaire (particulièrement en CM1)1. Les résultats seront interprétés positivement par les médias, mais force est de constater que la non évolution des résultats scolaires et du « lettrisme » des élèves français devrait suffire à nous inquiéter. Les résultats généraux sont donnés dans la figure ci-dessous :

Sondage Mystagogue EcoleLes petits élèves français sont donc … oh allez, un peu à la traîne.Regardez bien : Nous sommes bien loin de l’Angleterre, de l’Allemagne ou de la Hollande. Mauvaise place donc :iI n’y a après tout que quatre pays européens plus en retard que la France : l’Espagne, la Belgique, la Roumanie … et Malte ! Je ne tirerai aucune conclusion pour vous.

Ceci est déjà assez ridicule … venant d’un pays dont le système d’éducation est censé être un exemple. Mais il y a d’autres facteurs encore plus inquiétants : les élèves français qui ont déjà lents à la simple compréhension sont encore moins doués à l’analyse et à l’application. L’écart avec la moyenne européenne chute encore lorsqu’il est question de la capacité des élèves à « interpréter et apprécier ». Garder une éducation « compétitive » sera donc assez dur. Surtout que l’éducation ne devrait pas avoir comme but premier la compétitivité !

Enfin, dernier signe de notre culture de la médiocritude : le fait que les élèves français sont ceux qui le plus souvent (i) s’abstiennent de répondre et (ii) ne terminent pas le questionnaire. Cela voudrait-il dire que l’élève français n’a pas d’avis, ne sait pas défendre son opinion, ou n’en a tout simplement rien à faire … qu’il ne prend pas son apprentissage au sérieux. Cela signifie-t-il que l’élève français est satisfait de son ignorance ? Il semblerait bien !

Je ne blâmerai pas les élèves. Ils sont malheureusement le fruit d’un déclin de l’éducation, d’une dé-responsabilisation des parents et d’un contrôle de l’état sur le contenu et la pédagogie éducationnelle. Et la pédagogie postmoderne, c’est aussi la disparition de toute inégalité entre étudiant et professeur, car la connaissance n’est plus définie par un contenu, par une information, par une méthode réflective, par une « connaissance. Non, la connaissance ce n’est que maintenant le jeu de pouvoir entre professeur et étudiant. La pédagogie postmoderne c’est l’acquisition de compétences, voire même de compétences techniques. Rien de plus. Ce qui va d’ailleurs bien avec notre économie de marché, notre suprématie consommatrice et notre illusion publicitaire.

C’est pourquoi nous retrouvons Fred, vingt-six ans, qui a acquis la compétence de nettoyer des supermarchés, et qui sait tout juste vérifier sa fiche de paie. Mais la seule compétence qui était valorisée, c’est celle qui lui permet de faire un travail non valorisant mais dont la « société » a besoin. Fred a trouvé sa place. Aucune connaissance n’est valorisée, car i n’y en a pas besoin.Fred se sent valorisé : il ne comprend que le vocabulaire qui est utile pour son travail. « Balai, serpillère, sale, entretien ». Cela suffit amplement. C’est pour cela que Fred ne connait pas le sens des mots « déduction » ou « induction ». Il ne sait pas même ce qu’est un « argument » ni pourquoi il est important de pouvoir articuler une pensée quelque peu logique

Oui, Fred a été un bon élève. Oui, Fred est un excellent résultat de la future école de la médiocritude. Fred a apprit l’estime de soi : d’ailleurs ne le félicitait-on pas lorsque, à l’âge précoce de huit ans, en dernière section de maternelle, il arrivait à reconnaître les sigles publicitaires de vingt compagnies différentes ?

Alors les nouvelles réformes ? Mystagogie. Pas démagogie, mystagogie. Ce n’est pas nécessairement ce que les gens veulent entendre (démagogie). L’art de la mystagogie c’est de faire croire que cette réforme est importante, cruciale, même si cette réforme est en fin de compte insensée. Ce n’est pas que cette réforme est de facto un abrutissement scolaire, c’est que vous ne comprenez rien à la philosophie de l’éducation et que « vous ne vivez pas avec votre temps » ! Que dire de plus ? La connaissance, la sagesse, l’éducation : tout cela s’apprend. C’est en tous cas ce que la sagesse qui crie dans les rues proclame (Proverbes 2). Et l’Eglise elle-même continuera-t-elle à regarder passivement nos contemporains, y compris les plus petits, être satisfaits de la non compréhension, de l’ignorance ?

J’ai bien peur que la Sagesse continue à crier, seule dans le désert de la médiocritude.

Notes : 

1 Programme international de recherche en lecture scolaire, cf. site internet, accédé le 24 février 2013.

 

Copyright (C) 2013 Yannick Imbert
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