Franklin Graham sur l’islam

Au lendemain des attaques sur Paris, tout ce qui est nécessaire de dire a déjà été dit. Quelques mots de compassion, quelques silences de soutien. Tout le monde ajoute un petit post de blog, un Tweet, un profil Facebook. Au milieu de l’émotion des réseaux sociaux, quelques posts sur Facebook retiennent mon attention. Ils récapitulent tout ce qui, à mon sens, il convient de ne pas dire. Les propos sont ceux de Franklin Graham, un nom de famille que nous reconnaissons tous. Franklin Graham, fils de l’icône Billy Graham, n’a pas que son nom pour se faire entendre. Evangéliste et missionnaire, Graham a été actif, très tôt après sa conversion avec l’association humanitaire Samaritan’s Purse. Sa volonté de servir l’Église de Christ, son dévouement à Christ et à la proclamation de l’Evangile ne fait aucun doute. Malheureusement, certains de ses propos affectent la crédibilité de son discours. Si je prends l’exemple de Graham dans les quelques lignes suivantes, c’est (1) parce qu’il représente un discours qui ne nous encourage pas au témoignage chrétien, et (2) parce que son profil publique lui assure la confiance parfois totale de ses lecteurs. Or, au vu de son discours, nous nous devons une réflexion sagement critique.

« L’islam a déclaré la guerre au reste du monde. » Ainsi commence l’un de ses posts du 16 novembre. Il m’est difficile de faire la liste de tout ce qui ne va pas avec cette première phrase. « L’islam », comme si l’islam était identique dans tout pays, dans toute culture. Comme si tout musulman croyait de la même manière. Tous les musulmans sont associés à ces actes de terreur. Tous les musulmans sont responsables de ces actes. Le message de Graham est clair : « Dans les heures qui ont suivi ces horribles attentats certains ont dit ‘le terrorisme n’a pas de religion.’ Ne soyez pas dupes. Cette attaque a été faite au nom d’Allah, le dieu de l’Islam. » Affirmer que l’islam est par essence, et par nécessité, violent ce serait comme affirmer que le christianisme est par nécessité violent en raison des croisades. Ou même que notre foi est violente parce qu’Anders Breivik, auteur du massacre en Norvège en 2011, se disait chrétien.

Les attaques sur Paris ont été revendiquées par un groupe terroriste qui se veut représentant de l’islam et qui souhaite rétablir un califat. C’est vrai. Abu Bakr al-Baghdadi se veut premier calife. Son islam est un islam bien spécifique, et certainement pas « traditionnel », ce n’est pas l’islam que vous trouverez dans le quartier pas loin de chez vous, ni celui de votre collègue ou ami musulman. Wahhabisme, sunnisme, chiisme ou encore soufisme. C’est la même chose n’est-ce pas ? De la même manière que l’Opus dei, la Réforme, ou l’église évangélique dont laquelle vous faites partie sont identiques ? Mais le plus grand problème de cette phrase difficilement acceptable, c’est qu’elle fait de tout musulman un responsable des attaques intégristes qui frappe la France, et tant d’autres pays comme le Mali ou le Liban. Vous êtes musulman ? Alors vous êtes en guerre contre le reste du monde. Le simplisme de cette affirmation me laisse penser que Graham n’a pas prit vu, ou pas pris la peine de voir, comment le monde musulman a réagit à ce drame français. Dire que les musulmans sont les ennemis du monde lui suffit bien. En faisant cela, non seulement il stigmatise l’ensemble des musulmans, mais il fait aussi de tous les autres les « bons gars ». Alors ce serait oublier que les intégristes bouddhistes de Birmanie qui suivent Ashin Wirathu ont mené un certain nombre d’attaques violentes contre la minorité musulmane du pays. Ce serait oublier aussi que la Chine limite encore la pratique de l’islam dans certaines de ses régions. Sous-entendre que nous sommes emprisonnés dans une guerre politico-religieuse de type « les musulmans contre le reste du monde », c’est être totalement aveugle ! (1) Tous les musulmans ne sont pas les mêmes ; (2) Le « reste du monde » n’est pas aussi innocent qu’il n’y paraît.

Mais Graham n’en reste pas là. Non seulement tous les musulmans sont maintenant en guerre contre le reste du monde, mais « la France et l’Europe sont envahis par de jeunes musulmans du Moyen-Orient, et on ne connaît pas leur origine, ou leurs motivations et leurs intentions. » J’imagine bien sûr que Graham a de bonnes raisons, des raisons confirmées, de dire cela. Non parce que la dernière fois que j’ai parlé à des amis en France, ils ne m’ont pas parlé de vagues de jeunes intégristes, parcourant les rues la barbe au vent, forçant les jeunes femmes à porter la burqa. Bon, je peux me tromper. Après tout cela ne fait que 37 ans que je suis français. Mes amis en Hollande, en Italie ou encore en Grande-Bretagne, ne m’ont pas non plus parlé de hordes envahissant les routes, forçant les « Européens » en exil ou posant un problème social particulier. Mais là encore, je pourrais me tromper. Peut-être que tous ces jeunes musulmans sont entré déguisés en touristes américains, canadiens, ou suédois. Non parce que la seule autre solution ce serait que tous ces jeunes musulmans qui « nous » envahissent soient entrés avec le flux de réfugiés. Là aussi Graham ne vérifie pas ses sources… ou n’a pas de sources à l’appui. Combien connaissez-vous personnellement de réfugiés ? Pas beaucoup. Si nous étions envahis… ne serait-ce pas un poil plus visible ? La France c’est de plus engagée à accueillir environ 20 000 réfugiés en deux ans. Pour l »instant, sans chiffres précis, nous pouvons avancer le chiffre de 3 000/5 000, soit environ sept réfugiés pour 100 000 personnes. La proportion est impressionnante, n’est-ce pas ?

De plus, Graham semble aussi croire que les terroristes entrent avec les réfugiés et que ces derniers représentent un danger immédiat : « Nous ne pouvons pas permettre aux immigrants musulmans de venir à travers nos frontières sans contrôle pendant que nous sommes engagés dans cette guerre contre le terrorisme. » Le fait est que, si Graham avait choisi de mettre à jour ses connaissances sur les réseaux djihadistes, il saurait probablement que les experts Européens sur les réseaux terroristes ainsi que nos services de sécurité ne savent pas encore ce qu’il en est ! Jusqu’à ces attaques, de toutes les tactiques utilisées par Daesh jusqu’à présent, mêler des terroristes aux réfugiés ne faisait pas partie de ses tactiques ordinaires. Bien sûr, cela ne signifie pas que c’est impossible, mais nous ne pouvons pas partir du principe que c’est le moyen d’entrée principal des intégristes qui « envahissent l’Europe » pour la réduire en cendres. Ce que nous savons des réseaux en question nous indique qu’ils sont déjà implantés dans nos pays. La question de l’infiltration et présence de ces réseaux en Europe est une question difficile et délicate qui mêle de nombreux facteurs et modes d’opérations, souvent multiformes. Prétendre savoir ce qu’il en est, c’est simplifier une situation géopolitique plus que complexe !

De plus, si nous voulions traiter en profondeur la question de « l’intégrisme », quel que soit sa définition, il faudrait que nous considérions aussi un ensemble de questions sociales. Par exemple – et je prends cet exemple qui m’est très personnel – il faudrait se poser sérieusement la question de la présence de plus d’aumôniers musulmans en prison. En effet l’accompagnement des jeunes en prison est un sujet important et difficile, qui demande la participation active des pouvoirs publics. Plusieurs journaux avaient, l’année dernière, fait leurs titres sur ce sujet en notant que la France n’avait pas les moyens de « lutter » contre le recrutement intégriste en prison. Peut-être parce qu’en se focalisant sur la dimension répressive du système judiciaire et pénal, elle encourage un sentiment d’injustice – qu’il soit réel ou non n’est pas ici la question. Le travail de réflexion mené par la commission Justice et Aumônerie des prisons autour de la « justice restaurative » mériterait d’être mieux connu.

Enfin, Graham fait un appel politique, alors que les E-U. se dirigent à grands pas vers leurs prochaines élections présidentielles. Il écrit ainsi : « Nous ne devrions pas permettre à un groupe politique ou religieux qui veut nous détruire, nous et notre mode, de vie d’immigrer dans ce pays » et encore, « nous avons besoin d’élire un président et des leaders qui ont la volonté de combattre l’état islamique. » Au lendemain des attaques sur Paris, un appel à l’élection d’un « bon » président est plutôt malvenu. Citoyen français vivant en ce moment aux E-U., je trouve l’attitude de Graham plus que problématique. Je me doute bien de la direction politique dans laquelle Graham souhaite pousser ses lecteurs. Mon problème n’est pas que Graham se lance en politique. La politique est un domaine important, comme le disait Chesterton, c’est un domaine bien trop important pour le laisser entre les mains des politiciens. Le problème c’est que le moment est quand même assez mal venu. Dans un mois, dans trois mois, lors des débats présidentiels, pourquoi pas. Mais à quelques jours seulement des attaques qui ont frappé la France, je doute que ce soit une attitude publique bénéfique au drame qui nous a touché.

Je tiens ici à souligner encore une fois que je ne suis pas contre des solutions politiques. Des dernières sont nécessaires, et par exemple, je ne suis pas personnellement favorable à un accueil sans conditions des réfugiés. Mais je ne suis pas favorable aux décisions qui rendraient leur accueil plus difficile, voire impossible, au moment où l’hiver arrive en Europe. Laisser des milliers de réfugiés sans accueil fixe va à l’encontre de ce que je crois, personnellement, être témoignage de l’éthique chrétienne. Bien sûr, on me répondra que répondre trop vite à l’accueil des réfugiés, c’est prendre le risque de faire entrer des intégristes, voire des terroristes. Peut-être. Mais mon éthique chrétienne m’interdit de raisonner par peur, mais m’exhorte à raisonner par justice et compassion. Venir en aide aux réfugiés peut, potentiellement, être une porte d’entrée à des extrémistes, mais elle sera certainement une aide précieuse à une grande majorité. Je ne désire pas être motivé par la crainte. Ainsi, si dans une perspective politique il y a toujours un accueil conditionné – mais qui doit rester « ouvert » – dans une perspective chrétienne, j’encourage une aide sans conditions.

Dans ces temps douloureux, temps de crise et d’incertitude, ceux qui se disent disciples de Christ doivent démontrer, plus que jamais, qu’ils sont renouvelés à son image. Nous devons êtres comme celui qui a appelé à sa suite un extrémiste juif et un collaborateur. Nous devons êtres à l’image de celui qui est allé vers l’occupant romain, même si ce dernier exerçait son autorité d’une main de fer, terrorisant parfois le peuple. Dans ses discours sur Facebook, Graham ne rend pas service à l’Église, mais plutôt alimente la peur des chrétiens. Or, la peur ne devrait avoir aucune prise sur les croyants. Je ne sais pas ce qui va arriver demain. Je ne sais pas si d’autres évènements tels que ceux que nous venons de vivre vont se reproduire. Je ne sais pas non plus si l’un de ces réfugiés que nous devrions accueillir ne fait pas partie d’un des réseaux de Daesh. Mais je sais une chose : quoiqu’il arrive, je ne serais pas motivé par la peur. Nous devrions être la communauté d’accueil, de compassion et d’amour par excellence. Oui, les temps sont incertains. Oui, il y tant de choses dans notre monde qui sont inquiétantes. Oui… tout peut arriver. Face à cela, nous devons et nous pouvons – par l’Esprit qui œuvre en nous – être témoins d’une vie différente ; une vie dirigée par la confiance et par la paix.

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