L’énigme Jésus

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En janvier-février 2015, L’Obs a sorti un hors série, « L’énigme Jésus ». On pourrait toujours être tenté d’adopter une attitude assez distante avec ce type de publications. Par soupçon théologique et biblique (après tout, quel point de vue peuvent-ils bien avoir ?), ou par méfiance envers les médias (ils disent bien ce qui les arrange !), on serait allègrement tentés de passer à côté de cette publication. Ce serait une erreur : ce serait oublier que ce que nos contemporains lisent, ce n’est pas l’Institution de la Religion Chrétienne de Calvin, mais des journaux comme L’Obs – quand ce ne sont pas des journaux de salle d’attente dont je ne citerai pas les noms. Il faut donc lire ce hors-série, ne serait-ce que pour connaître l’image que nos contemporains vont avoir de Jésus. Mais aussi par soucis d’apologétique et d’évangélisation.

Alors quel Jésus est présenté ? Le Jésus de l’Église ? Le juif errant ? L’invention du Paul mythomane de Michel Onfray ? Ou simplement celui que chacun de nous se construit selon ses préférences. Et bien c’est au choix. Ce que nous trouvons dans ces quelques 98 pages, c’est un Jésus qui convient au sceptique, à l’agnostique, à l’athée. Mais surtout un Jésus qui, parce qu’il est divers et fragmenté, peut être reconstruit par chacun. Chaque lecteur peut reconstruire Jésus à sa propre image !

Quelques articles sont très intéressants. Le passage sur les représentations de Jésus dans l’histoire de l’art est par exemple très instructif. L’un des articles les plus intéressant est à mon sens sans nul doute celui de Christine Pedotti, « L’homme qui aimait les femmes » ! Ne lisez pas dans le titre une pique ultra-féministe dirigée contre des bigots fondamentalistes qui ne sauraient pas utiliser plus d’une demi neurone. Pedotti souligne essentiellement que Jésus se laisse approche, symboliquement et physiquement, par de nombreuses femmes, et qu’il n’hésite pas à s’entourer d’elles. Etc e simple fait marque une particularité de Jésus ! Mais comme elle l’indique : « Hélas, la présence des femmes dans les Evangiles a souvent donné lieu de la part des hommes, seuls autorisés à commenter les textes, à des jugements de sotte morale sur la vertu des femmes. » (p. 26) On ne peut qu’acquiescer, et regretter.

Le Dieu absent

Ce qui frappe le plus dans les pages de ce hors série, c’est l’absence régulière du Jésus-Dieu. Le Jésus de L’Obs est le rabbin un peu hétérodoxe, le philosophe itinérant, l’exemple d’un être plein de compassion. Mais c’est à peu près tout : seulement deux articles s’approchent d’une discussion de la divinité de Jésus.

13565421Le premier, c’est celui de Rémi Brague qui conclue : « Jésus montre comment est Dieu, en guérissant, en enseignant, en pardonnant. Ce faisant, il « joue » Dieu, il l’« incarne », comme on le dit d’un acteur. » (p. 54) Oui, Christ est Dieu, non pas parce qu’il l’est, mais parce qu’il choisit de le représenter. Ici nous n’échappons pas à une question d’ampleur. A moins d’être un maso doublé d’un psychopathe, il est difficile de s’imaginer que Jésus, « jouant Dieu » puisse volontairement, sans rien de plus, jouer le rôle du Crucifié ! C’est une question pour le croyant, certes, Mais c’est aussi une question pour le sceptique, prêt à accepter l’historicité du personnage, comme semblent l’admettre la plupart des auteurs choisis par L’Obs. Il demeure qu’une parole de vérité théologique demeure dans les quelques pages de Brague : « Dans le christianisme, l’idée biblique d’alliance est maintenue, mais elle est portée à l’incandescence : elle culmine dans la personne même de Jésus qui réalise en l’unité de sa personne l’alliance de Dieu avec l’humanité. » (p. 54) Cela, cependant, ne cache pas le scepticisme latent de tout le numéro !

Le deuxième article est de Sébastien Morlet, maître de conférences en langue et littérature grecques à l’université Paris-Sorbonne. Une fois n’est pas coutume, nos contemporains liront autre chose que des clichés bien délavés. Ils apprendront par exemple que la divinité de Christ, loin d’être une doctrine inventée au Concile de Nicée en 325, est attestée et largement admise dès le premier siècle ! C’est à dire dès les débuts de l’Eglise ! Rien que de lire cela, sous la plume d’un universitaire, est rafraîchissant (p. 58). Ce n’est pas à dire qu’il est question ici d’une position « orthodoxe » ou conservatrice ! Ce n’est pas la question. Il s’agit bien plutôt de rendre compte de la diversité des débats théologiques au sein du monde chrétien des premiers siècles. Et cela, Morlet y arrive relativement bien. Cela demande cependant un certain arrière-plan théologique de la part du lecteur.

Jésus : la pierre d’achoppement

Raphaël Draï mentionne avec raison que, pour ce qui est du procès de Jésus, une étude détaillée du Traité Sanhédrin du Talmud pourrait illuminer notre lecture de la passion. Et l’enrichir. Et c’est vrai ! Draï fait de ce texte, il faut le comprendre, le seul critère d’interprétation de la Passion. Non seulement cela, mais il donne au Traité la force d’une grille de lecture. Ce qui dans le texte de la Passion n’est pas en cohérence avec le Traité est considéré comme manifestation d’une théologie partisane, et non comme factuel. Ainsi, il considère comme tout à fait inconcevable que le Sanhédrin, une assemblée de 71 hommes « tous témoins les uns des autres », aient pu juger aussi sommairement Jésus. De même qu’il est hautement improbable que ce même Sanhédrin ait pu convoquer de faux témoins, pratique totalement interdite !

Draï présente ici quelque chose de plus « original » que la plupart des autres articles remaniant des thèses critiques déjà entendues. Selon lui, loin de vouloir le condamner, le Sanhédrin aurait tout fait pour sauver Jésus, et ce par unité nationale et religieuse. Les Evangiles sont clairement des fictions « mensongères » (Draï ne les qualifient pas ainsi). Ils sont des révisions totales des évènements historiques. Draï préfère voire l’histoire dans le Traité précédemment mentionné. Si les Evangiles sont des fictions littéraires, il est difficile de ne pas dire la même chose de la thèse de Draï qui repose uniquement sur ce qui aurait pu se passer si le Traité avait été suivi à la lettre.

Un commentaire ici. Draï, que j’ai eu l’honneur d’avoir en cours à Sciences-Po Aix, et qui est d’ailleurs un enseignant passionné, oublié les dissensions internes au Sanhédrin (p. 32). Il oublie que les années de ministère de Jésus ont vu une déchirure de plus en plus grande se faire entre les scribes, les Sadducéens et les Pharisiens. Au point où, si l’on s’en tient au texte, l’un de ces Pharisiens, Nicodème, soit venu vers Jésus ! Draï sous-estime donc, ou met de côté, tout l’impact que la prédication publique de Jésus a pu avoir sur les autorités religieuses de son époque. En cela, il montre aussi que les présupposés philosophiques influencent notre interprétation des textes.

Les évangiles : ces récits légendaires

Comme je l’ai déjà dit, ce hors série, « L’énigme Jésus », dépeint un personnage impossible à saisir, parce qu’échappant à tous les contrôles dogmatiques. Un Jésus difficile à cerner, parce que beaucoup plus humain que ce que nous aimerions en faire. D’où la totale absence du Jésus Fils de Dieu dans l’article de Maurice Sachot. Le succès de Jésus est un succès humain, du en partie à son statut de Juste, d’homme fidèle à la Loi de Dieu malgré les souffrances dont il est affligé. En ce sens il serait un autre Job.

Ainsi, pour Maurice Sachot, si Jésus a existé, il est cependant insaisissable car les évangiles n’ont pas un but « chronologique ». Ce ne sont pas des biographies. En cela nous pouvons en partie le rejoindre. Mais Sachot s’appuie sur l’affirmation que les évangiles sont des récits légendaires.

ignorant totalement la structure théologique des évangiles, structure conditionnant l’insertion parfois achronologique des rencontres de Jésus.

La présentation de Jésus se veut explicitement scientifique, mais neutre, résultat d’une étude dans lequel le rationnel prend le pas sur les identités et convictions religieuses ou athées. Bien sûr, la neutralité scientifique est un artifice car tout lecteur, et à combien plus forte raison, tout auteur, est engagé personnellement dans son étude – et avec son sujet d’étude. Ainsi, bien que Jean-Christian Petitfils souligne que l’historien ne peut pas se prononcer sur ce qu’on appelle la naissance virginale de Jésus » (15), il ne sous-entend pas moins Marie pouvait être appelée « vierge » dans un sens purement légal – Joseph aurait donc réellement été père biologique de Jésus, et Marie, légalement, et non physiologiquement, vierge (16).

Ainsi voit-on régulièrement émerger un Christ, nazir pieux, mais pas ordinaire, juif tout à fait standard, pourrait-on dire. Avec cette particularité qu’il n’a pas été prophète en son pays, et que cela, vraisemblablement l’a conduit à sa mort. Ce Jésus a été instrumentalisé, construit, imaginé. De sujet présent au sein de l’historie il est devenu objet d’une histoire, d’une religion. Là se concentre le scepticisme contemporain.

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Le Christ, humain souffrant

Mais un numéro sur le christianisme, sur Jésus, ne serait rien sans la présence du plus grand problème humain. Le hors série ne serait pas complet sans l’interrogation la plus fondamentale à laquelle nous faisons face : celle d mal et de la souffrance. La phrase de conclusion de Jean Daniel, dans on édito, est en ce sens symptomatique :

« Pourquoi m’as-tu abandonné ? »

Cette phrase, c’est la seule chose que je sauve des religions.

Car si Jésus « prône la non-violence, l’amour du prochain, la justice sociale, la liberté de choix, la séparation des pouvoirs spirituel et politique » (Lenoir, p. 49), il n’en demeure pas moins que l’une des caractéristiques principales de l’énigme Jésus demeure toujours, pour le croyant, celle d’un Dieu se faisant homme, sachant qu’il sera cloué sur une croix.

Si Jean Daniel retient cet abandon divin de l’humanité, cela révèle-t-il quelque chose des a priori socio-philosophiques du journal et de son lectorat ? Très certainement. Ce hors série reflète l’attitude d’une certaine partie de nos contemporains. Par implication, cela voudrait-il dire que pour certains d’entre eux le Jésus de l’Écriture devrait servir à éclaire, premièrement, la condition souffrante de l’humanité, ainsi que d’y apporter la seul et unique espérance ? C’est probable.

Conclusion

Bien sûr un hors série sur Jésus ne serait pas complet sans l’omniprésent Frédéric Lenoir qui fait ici une sortie hors du Monde des religions. Dans son article, il met l’accent sur le contexte philosophique de Jésus, celui de la rencontre du judaïsme et du stoïcisme. Mais de manière plus importante encore, Lenoir présente un très bref compte-rendu de la manière dont Christ a été compris en différentes périodes, notamment dans la période des Lumières (p. 51). Et Lenoir de conclure que si Jésus, et le christianisme qui a prit son nom, est la « matrice » de tout le monde moderne, c’est parce qu’en lui se trouve la possibilité de synthétiser tous les courants religieux et philosophiques : juifs, romains, grecs, mésopotamiens. La pensée rationnelle, ainsi que toutes les autres valeurs défendues par Jésus sont pour Lenoir la conséquence de cette identité particulière du Christ.

Il serait difficile de rendre compte de tout ce que contient le hors série de L’Obs. Rien ne sera dit de l’interview d’Emmanuel Carrère, mais elle vaut le détour. Le numéro révèle quelques passagères surprises, parfois personnelles, comme la référence, même brève, à Gilbert Keith Chesterton par Pierre-Emmanuel Dauzat ! (p. 30)

En conclusion, si ce hors série conduit en grande majorité à l’acceptation du personne historique « Jésus » (Sanchot, Petitfils, etc.), nous n’échappons pas à un total scepticisme quant à la présence et à la signification théologique du Christ. Jean Daniel avait introduit ce numéro hors série avec une petite pique : « L’Église a eu quelques coups de génie, le plus beau étant évidemment l’incarnation. » (3). Oui, quel coup de génie d’avoir reconnu et accepté, par l’illumination de l’Esprit, ce qui a toujours été : Jésus est bien ce Fils éternel de Dieu !

Bibliographie

Jean-Christophe Attias, Les juifs et la Bible, Le Cerf, 2014.

Jean-Christophe Attias, Moïse fragile, Alma, 2015.

Rémi Brague, Modérément moderne, Paris, Flammarion, 2013.

Rémi Brague, Le propre de l’homme, Paris, Flammarion, 2014.

Rémi Brague, Le Règne de l’homme, Paris, Gallimard, 2015.

Emmanuel Carrère, Le Royaume, Editions POL, 2015.

Malek Chebel, L’érotisme arabe, Bouquins, 2014.

Pierre-Emmanuel Dauzat, Les Sexes du Christ. Essai sur l’excédent sexuel du christianisme, Denoël, 2007.

Raphaël Draï, INRI : Le procès de Jésus, Hermann, 2013.

Frédéric Lenoir, Le Christ philosophe, Paris, Plon, 2007.

Frédéric Lenoir, Comment Jésus est devenu Dieu, Paris, Fayard, 2010.

Ysé Tardan-Masquelier, Les maîtres des Upanishads, Le Seuil, 2014.

Ysé Tardan-Masquelier, Un milliard d’hindous, Paris, Albin Michel, 2007.

Sébastien Morlet, Christianisme et philosophie. Les premières confrontations (1er-5e siècle), Le livre de poche, 2014.

Christine Pedotti, Jésus, cet homme inconnu, XO Editions, 2013.

Jean-Christian Petitfils, Jésus, Paris, Fayard, 2011.

Jean-Luc Pouthier, Dieu est un homme politique : pour une présence chrétienne en démocratie, Paris, Bayard, 2007.

Thomas Römer, La Bible, quelles histoires ! Les dernières découvertes, les dernières hypothèses, Genève, Labor et Fides, 2014.

Thomas Römer, L’invention de Dieu, Paris, Le Seuil, 2014.

Maurice Sanchot, L’invention du Christ, Paris, Odile Jacob, 2011.

Maurice Sanchot, Quand le christianisme a changé le monde, Paris, Odile Jacob, 2007.

Madeleine Scopello, Les Evangiles apocryphes, Paris, Plon, 2007.

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