Défendre la Bible : une tâche apolgétique

Steven B. Cowan & Terry L. Wilder, éds., « In Defense of the Bible: A Comprehensive Apologetic for the Authority of Scripture », B&H Academic, 2013

Le titre Cowande cet ouvrage était prometteur. Apres tout, de nombreuses questions et objections de nos contemporains ne posent-elles finalement pas la question plus fondamentales du fondement de notre connaissance et donc de la nature et origine de l’autorité de l’Ecriture ? Certainement une « défense compréhensive » de cette dernière ne serait pas superflue. 

Sur le papier, à en juger par la seule table des matières, l’ouvrage est aussi prometteur et se propose d’établir cette défense dans trois domaines importants :

  • les défis philosophiques et méthodologiques ;

  • les défis textuels et historiques ;

  • les défis éthiques, scientifiques et théologiques.

Avec une grande justesse, le présent volume souligne qu’il est crucial que nous réfléchissions à la manière dont nous nous proposons de parler de l’Ecriture dans une culture post-chrétienne. Cette observation nous touche d’autant plus dans le contexte Européen, plus encore il me semble dans le contexte français !

De la même manière les auteurs soulignent que, finalement, il ne s’agit pas d’autre chose que de défendre le fondement que nous voulons utiliser pour construire une vision chrétienne (biblique) du monde. Dans ce sens, je me permettrais seulement de rappeler l’importance cruciale de l’Ecriture pour l’« orthodoxie réformée » pour laquelle l’Ecriture était, à proprement parler, le « principe extérieur de connaissance » en rapport dialogique avec le Saint-Esprit, « principe intérieur de connaissance ». Une telle défense est d’autant plus importante que le Nouvel Athéisme, dans sa version « anglo-saxonne » ou « continentale » attaque sans aucune honte, mais avec une certaine caricature évidente, le « Dieu de la Bible », et de l’Ancien Testament en particulier. Dans les paragraphes qui suivent, je ne propose pas de faire une recension complète de l’ouvrage mais de m’attarder sur des points qui en particulier retiennent l’attention.

Dans le premier chapitre, Douglas Geivett, sous forme de dialogue imaginaire, pas nécessairement le mieux adapte au demeurant, s’efforce de montrer que non seulement Dieu peut se révéler, peut communiquer, mais qu’il veut communiquer avec ses créatures. Si cela semblera évident pour beaucoup de lecteurs, il faut se rappeler que cet ouvrage n’est pas un livre de théologie systématique mais d’apologétique. Considérée en tant que tel, la question posée est pertinente. Pour la petite histoire, nous avons mentionne un tels cas lors des « jeux de rôle apologétiques » que mes étudiants pratiquent en 1e année. Beaucoup de nos contemporains partent peut-être du principe que Dieu ne s’occupe pas de nous. Et ceci dans le meilleur des cas ! Montrer que la Bible semble partir du principe que Dieu s’intéresse à nous (et veut notre bien, note personnelle), est donc d’une pertinence apologétique indéniable.

Le deuxième chapitre prend comme sujet celui de la vérité. Apres avoir présenté très rapidement trois théories principales (celle de la correspondance, de la cohérence et la théorie pragmatique), Douglas Blount s’attache à considérer l’inerrance biblique et en particulier en discute ses deux questions principales, à savoir (1) si la Bible fait des affirmations « vraies » et (2) savoir quel genre d’affirmations que fait la Bible. Bien que globalement intéressant, certaines parties de ce chapitre ne sont malheureusement pas convaincantes. L’argument de base en faveur de l’inerrance est le suivante (56-57) :

(1) La Bible est la Parole de Dieu ;

(2) Dieu est digne de confiance ;

(3) Ainsi, la Bible est complètement fiable.

Bien sûr tout tient à la deuxième prémisse. Blount en est bien conscient et la justifie en disant que la Bible répète sans cesse que Dieu est digne de confiance. La circularité est ici évidente, et ne poserai pas de réel problème si elle était intégrée a une argumentation plus globale. Mais elle ne l’est pas, ce qui en fait un mauvais argument circulaire. Les versions suivantes ne justifient pas mieux le même argument.

Passant plus que rapidement sur la première partie de l’ouvrage, nous abordons la deuxième partie, plus concernée par les aspects textuels des débats portant sur la Bible. La plupart de ces objections et arguments sont bien connus, ayant essentiellement été répétés dans les débats internes au christianisme. Une ou deux choses en particulier sont à souligner. Tout d’abord, concernant l’accusation de « contrefaçon » ou e falsification faite à l’encontre des textes bibliques, Terry Wilder avance un contre argument intéressant base sur la dimension évidente d’une telle falsification. Ce qu’il souligne en réalité c’est que les « anciens », comme ils sont souvent appelés de manière clairement condescendante, n’étaient pas aussi dupes qu’on le croit parfois (168 ss.). Nous sommes parfois trop portes à croire que « évidemment » les premiers destinataires des évangiles auraient prit pour argent comptant un prétendu évangile ou une prétendue lettre de Paul parce que… et bien tout simplement parce qu’ils étaient crédules, simples d’esprit et n’avaient aucun sens critique. Ce qui serait bien mal connaître le monde de l’époque. Peut-être qu’il y aurait la un bon contre-argument apologétique à travailler.

La troisième partie comporte certainement les chapitres les plus intéressant d’un angle apologétique et pourtant n’apporte rien de nouveau à la discussion apologétique. Les arguments / défenses de Flannagan et Copan concernant le génocide vétéro-testamentaire ne vont pas au-delà des arguments présentés dans l’excellent ouvrage de Copan, Is God a Moral Monster? Making Sense of the Old Testament God. Si le chapitre n’apporte rien de neuf, le sujet n’en demeure pas moins important. On se rappellera par exemple que la « moralité » du Dieu de l’ancien Testament, en particulier à cause du « génocide cananéen », était à l’origine du refus de Dawkins de débattre William Lane Craig. Ce dernier, essayant de présenter / défendre le récit biblique, s’était attire l’ire dawkinsien1. Sur ce sujet, la justification du retrait de la terre aux Amorites et autres peuples de la région, au profit d’Israel (301) demanderait plus de justifications, surtout au vu de son utilisation dans l’argumentaire chrétien-sioniste – et des dérives qui en découlent.

Il y a aussi dans certains chapitres des hypothèses intéressantes, comme l’argument de Wolterstorff présentant certains textes de Josué comme relevant de l’« hyperbole hagiographique » (309 ss.). Le livre de Josué serait un document rhétorique mettant un accent non réaliste sur les événements, ce qui expliquerait le décalage hagiographique avec les événements factuels. Si, pour certains, cela semblerait remettre en cause la fiabilité du texte, ce n’est certainement pas techniquement le cas. En effet, ce ne sont pas les événements eux-mêmes qui sont en cause mais leur degré de présentation.

Malgré ces points intéressants, certains chapitres souffrent d’un déficit d’argumentation, parfois même de justification logique, comme dans le chapitre de Steven Cowan. Ainsi, ce dernier commence en indiquant : « Je vais présupposer que Dieu existe. » (429). Apres tout, pourquoi pas. Du moment que le point de départ de l’argumentation est bien indique, nous sommes sur la bonne voie. Mais la suite est plus problématique : « Cette supposition entraine que le l’univers et tout ce qu’il contient sont la création ex nihilo d’une Personne transcendante, suffisante à elle-même, omnipotente, omnisciente, omniprésente et totalement bienveillant. » Il y a ici un lien logique manquant. Est-ce que l’existence du Dieu de la Bible entraine nécessairement que ce dernier a les qualités mentionnées ci-dessus ? Certainement ce Dieu de la Bible est un tel Dieu. Mais est-ce aussi évident que ce que Cowan semble supposer ? Il ne me semble pas… en tous cas pas vu de l’angle apologétique. Cela demanderait explication, présentation, et défense. Pas simplement affirmation.

Dans ce même chapitre, Cowan se penche sur les différentes méthodes de « défense » adoptées par plusieurs traditions apologétiques, notamment les écoles « non existentialistes » et les écoles « évidentialistes. » Partant d’un bon sentiment, Cowan fait malheureusement des approximations qui affectent sérieusement son argumentation. Si je ne suis pas d’un avis tout à fait neutre, son évaluation du présuppositionalisme est objectivement erroné (cf. 432). Par exemple, Cowan maintient que le présuppositionalisme confond épistémologie et l’ontologie. Cependant, son objection est largement fondée sur une absence total de différence entre « méthode » et « argument ». Regrettable, cette erreur de distinction est régulière chez les critiques du présuppositionalisme. De plus, lorsqu’il est question de « présupposer le Dieu de la Bible », il s’agit pour Van Til d’une observation ontologique, métaphysique, et non d’une observation pragmatique. Il ne s’agit pas de dire que le non chrétien doit lui-même partir du principe que le Dieu de la Bible existe, mais que si ce Dieu n’existe pas, rien n’est possible. Van Til souhaite seulement souligner que même la pensée non-chrétienne s’appuie sur le fait que Dieu existe et ainsi, ne peut que présupposer l’existence de Dieu. Le simple fait que toute philosophie non chrétienne s’appuie sur le monde crée par Dieu renforce cette observation de Van Til.

Et bien sûr, il y a de nombreux intéressants chapitres dans ce livre, et cependant ils sont loin d’avoir toute la portée apologétique recherchée. Par exemple, il faut certainement faire la distinction entre l’objectivité de la vérité et sa réception rationnelle (61-62). Ce n’est pas parce qu’une chose (affirmation, etc.) est rationnelle qu’elle sera acceptée comme telle. En d’autres termes, ce n’est pas parce que quelque chose est objectif qu’il sera accepté de manière subjectif. Autre rappel utile de Charles Quarles : la « charge de la preuve » concerne tous ceux qui affirment quelque chose ou qui pensent connaitre quelque chose… qu’ils soient chrétiens, bouddhistes, ou athées. Ou encore, pour ce qui est des « difficultés bibliques », Douglas Huffman rappelle une distinction utile dans nos dialogues apologétiques entre (1) les choses difficiles à comprendre, (2) les choses difficiles à accepter, et (3) les choses difficiles à réconcilier (267 ss.).

Cet ouvrage contient aussi, et malheureusement, des chapitres contre productifs, comme celui de James Hamilton, régulièrement « épinglé » par les recensions. Ce chapitre, concerne par les sujets de l’esclavage et du « sexisme » est clairement le plus caricatural et le moins apologétique dans son attitude. Commencer un tel chapitre par l’affirmation suivante est une sérieuse erreur de pratique apologétique : « Est-ce que la Bible tolère l’esclavage et le sexisme ? Bien sûr que non ! La suggestion est ridicule, mais nous vivons dans un monde où des conclusions absurdes semblent aussi rationnelle que la vérité semble grotesque. » (p. 335). Je suis toujours un peu mal à l’aise avec de telles affirmations. Nous pouvons penser ce que nous voulons au sujet de ce genre d’objections, mais elles se nourrissent toujours d’impressions réelles que nos contemporains ont à propos de notre foi, ou de nous-mêmes. Ainsi nous devrions nous poser les questions difficiles : nos attitudes ne laissent-elles pas parfois légitimer de telles accusations ? Si nos contemporains pensent parfois que la Bible est sexiste, n’est-ce pas parce qu’ils voient de telles attitudes chez les chrétiens ? A mon sens, ce n’est qu’en essayant de nous poser les questions difficiles, en nous remettant en question, que nous pouvons réellement prétendre comprendre nos contemporains, quand bien même leurs objections nous sembleraient « ridicules ».

Conclusion

Que conclure ? À ce stade, c’est le site internet Debunking Christianity qui a le dernier mot : « Ainsi, c’est un fait remarquable que, malgré les 463 pages du livre de Cowan et de Wilder, ce dernier ne couvre pas tous les sujets nécessaires afin de fournir une ‘apologétique compréhensive‘. »[1] J’irai plus loin : même les sujets traites manquent parfois de portée apologétique. Cet ouvrage demeure un livre important par ses ambition et par ses contributeurs. Et malheureusement, il n’est pas à la hauteur – ce qui n’enlève cependant rien à sa qualité globale.

Certes, il a de nombreuses choses très positives dans cet ouvrage, mais à mon sens il démontre que nous n’avons pas porté une assez grande attention à la « défense de l’Ecriture » ces dernières décennies. Nous avons peut-être été tellement préoccupés par le débat « herméneutique » interne à notre tradition chrétienne que nous avons oublié le profond décalage qui existe avec nos contemporains. Ce livre est ainsi une bonne indication de ce qu’il nous reste à faire.

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Notes :

[1] Richard Dawkins, “Why I refuse to debate with William Lane Craig,” 20 novembre 2011, en ligne http://www.theguardian.com, accédé le 22 decembre 2014.

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