Sinatra, « My Way », et la volonté d’être

Voilà qui ne nous rajeunira pas. Peut-être déjà pace que Franck Sinatra n’est pas au goût de tous et ne fait pas vraiment partie des connaissances musicales des deux dernières générations ! D’autant plus que beaucoup d’entre nous, moi compris, étions tout juste nés lorsque fut enregistré la première vidéo ci-dessous, en 1971.

Dans ce post je voudrais proposer quelque chose d’assez simple : un exemple d’apologétique culturelle. Un petit exemple de la manière dont l’exégèse de notre culture peut nous aider à comprendre le monde dans lequel nous vivons, à prendre conscience des souffrances, des espoirs, des joies de nos contemporains afin de leur présenter d’une manière toujours plus radieuse la grâce de Christ.

Prenez l’exemple de Franck Sinatra ci-dessous. L’un de ses hits les plus connus, c’est l’adaptation d’un original français (!)… My Way. Commençons par une première vidéo. Nous sommes en 1971 : Sinatra a déjà 56 ans, et il est l’une des plus grandes star américaines ; sa « légende » et son caractère bien trempé ont déjà fait de lui une personnalité bien à part.

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Que voit-on ?

L’être humain dans tout son ego. Le ton, la pose, tout respire le défi lancé au monde. Franck contre l’univers. Voilà qui va bien avec les paroles en question :

And now, the end is near;
And so I face the final curtain.
My friend, I’ll say it clear,
I’ll state my case, of which I’m certain.

I’ve lived a life that’s full.
I’ve traveled each and ev’ry highway;
And more, much more than this,
I did it my way.

To think I did all that;
And may I say – not in a shy way,
« Oh no, oh no not me,
I did it my way ».

For what is a man, what has he got?
If not himself, then he has naught.

Défi en face de la mort inéluctable. C’est la voie de l’être humain sous le soleil. Les intonations fortes marquent des passages particuliers.

Le « my way » final, d’une voix puissante, rappelle que chacun peut choisir ce qu’il sera. La puissance rappelle que c’est la volonté humaine qui, indestructible, fait la qualité de l’homme. Ce qui ici nous donne notre identité, c’est notre volonté d’être. Ce serait peut-être un peu osé de comparer cela à la volonté de puissance de Nietzsche, bien que cela puisse devenir une manifestation populaire, voire caricaturale, de la pensée du philosophe allemand. Et malgré tout, le « my way » fait facilement écho à cette phrase de Nietzsche : « Tu as ton chemin. J’ai le mien. Et il n’existe ni chemins justes ni chemins corrects. »[1] La seule question qui se pose à l’être humain c’est alors : quel est mon chemin.

Passons maintenant à la deuxième vidéo. Même interprétation, mais 22 ans après, en décembre 1993. Sinatra a maintenant 78 ans et n’a plus que cinq ans à vivre. C’est l’un de ses dernier concerts.[2]

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Conclusion ? 

Similaire, et pourtant si dramatiquement différent ! Quelques choses très intéressantes à noter.

Tout d’abord la posture et le ton sont beaucoup moins posés, beaucoup plus hésitants même. Oui, il faut le mettre sur le compte de l’âge. C’est bien cela justement : quel que soit la position sociale, la « volonté de soi », le défi lancé à l’univers, ce dernier nous rattrape, qui que nous soyons. Et quand elle nous rattrape, nous ne pouvons que lui faire face, lui répondre. Le plus souvent il ne nous reste pour lui répondre que notre fierté passée, le souvenir de notre ego. Mais la réalité est que nous sommes dépassés par les limites de notre humanité. Lorsque tout commence à s’évanouir, la parole de l’Ecclésiaste nous rattrape: tout est vapeur et fumée.

Plus encore, le « the final curtain » laisse place à une proximité de la « fin », une proximité beaucoup moins théorique que dans la première vidéo. Ici, l’âge passant, les secondes s’écoulant, implacables, l’indéfini « the final curtain » laisse place au très proche « that final curtain ». L’impression d’une fin qui ne peut que se trouver au pied des dernières marches de cette scène musicale est évidente, poignante. On ne peut que ressentir l’appréhension qui transparaît dans cet être humain dont l’ego semble s’amenuiser à petit feu. Peut-être est-ce aussi pourquoi, de l’avis de la fille de Sinatra (Tina), son père détestait profondément cette chanson qui était devenue, malgré lui, l’incarnation même du chanteur. Sinatra sans « My Way »… impossible ! [3]

Il y a là tragédie d’une ambition réduite à ne devoir que s’exprimer sans pouvoir être vécue jusqu’au bout. Certains, peut-être vivront leur ego démesuré jusqu’à la fin. D’autres ressentiront, jusqu’à un certain degré, l’impossibilité de se mesurer à la force implacable de l’univers. De ce constat, que dirons-nous ? Devons-nous rappeler à nos contemporains que, franchement, ils récoltent ce qu’ils ont semé ? Ils ont fuit loin de Dieu en cherchant leur propre voie ? Ce serait oublier que nos contemporains, bien que responsables de leur fuit, sont aussi victimes d’eux-mêmes. « My Way » célèbre la capacité de l’être humain à tracer sa propre voie qu’il suit envers et contre tout. L’espérance chrétienne proclame que nous ne sommes pas ce que nous choisissons. Elle proclame que, lorsque nous nous rendons compte que notre ego nous a trahi, il y a une autre solution que de simplement, « faire face » et s’enfoncer encore plus :

For what is a man, what has he got
If not himself then he has not
To say the things he truly feels
And not the words of one who kneels
The record shows I took the blows
And did it my way.

Ceci n’est pas le seul choix.

Nous pouvons espérer autre chose : ce qui nous définit, c’est l’identité finale que nous pouvons avoir. Car finalement, si le chemin est choisi par chacun, si la seule chose que nous devons faire, c’est le suivre jusqu’au bout, tout ne deviendra)t)il pas justifiable ? Si je choisi mon chemin, alors il devient juste et légitime puisqu’il est mon choix ! Le « tout est permis » devient « tout est légitime ». Bien sûr nous voyons l’impossibilité de vitre le « mon chemin » jusqu’au bout.

Et pourtant, nous pouvons suivre « notre chemin » lorsqu’il devient le chemin de celui qui, étant uni à nous par son humanité, ouvre une voie qui mène petit à petit jusqu’à la vraie fin : Dieu. Cette voie, celle de Christ, s’ouvre à nous au milieu d’un monde qui cherche sans cesse à se renouveler, à se restaurer, à se transformer. Il nous appartient d’y proclamer et d’y vivre la grâce.

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Notes :

[1] Cf. en particulier « Le voyageur » dans Ainsi parlait Zarathoustra.

[2] Le contraste est encore plus saisissant avec le tout dernier concert de Sinatra à Fukuoka Dome au Japon les 19 et 20 décembre 1994. Cependant le concert a été retiré des sites comme Youtube et Dailymotion au cours de l’année 2014. Si un des lecteurs trouve ce concert en ligne, merci de me contacter !

[3] BBC News, 30 octobre 2000, http://news.bbc.co.uk/2/hi/entertainment/994742.stm

 

 

 

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