Rob Lister, « God is Impassible and Impassioned: Toward a Theology of Divine Emotion. » Wheaton, Crossway, 2013

 

ListerDieu est-il impassible ?

Dieu a-t-il des émotions ?

La question est importante, surtout au vu de ce que Lister (professeur associé à Talbot School of Theology) considère comme étant une nouvelle orthodoxie : oui Dieu a des émotions, d’ailleurs Dieu change. Ce discours est effectivement de plus en plus répandu et vous l’avez peut-être déjà entendu, exprimé ainsi, nous devons prendre me langage biblique pour ce qu’il dit et non pas ce que nous aimerions qu’il dise. Cela ne satisfait pas Lister qui rappelle dès le début de son exploration de ce sujet si important que, si Dieu n’est pas contrôlé par ses émotions (il est impassible), il n’est pas nécessairement sans émotions (passioné). Il faut rappeler qu’avoir des « passions » signifie traditionnellement être contrôlé, soumis, à ses émotions. C’est pour cela que Lister propose d’affirmer que Dieu est « sans passion mais passionné », p. 36).

L’ouvrage est divisé en deux parties : (1) le contexte historique de la discussion et (2) la présentation de la position de l’auteur. Dans la première partie, le lecteur portera grande attention à la lecture des conclusions aux chapitres 4-6 qui présentent les positions médiévales, des réformateurs, de la « passibilité » moderne (cf. Moltmann) et de théologiens contemporains comme Paul Helm ou John Frame. Petite note : il est important de voir que pour Helm, l’impassibilité de Dieu (il ne souffre pas, il ne change pas) est lié à son immutabilité (et même son aséité).

Si le parcours historique est intéressant il n’est pas sans approximations. Dans sa présentation, Lister, et c’est compréhensible, essaie souvent de maintenir sa proposition au sein d’une tradition théologique essentiellement orthodoxe. C’est ainsi qu’il définit sa proposition comme un développement et non une innovation ou une révision.. L’une des discussions les plus discutable est celle de Thomas d’Aquin. Lister, il me semble, tente de présenter une impassibilité qui soit partagée par la Réforme et la scolastique catholique représentée par Thomas. Or, Lister sous estime le fait que, puisque l’impassibilité est une question de relation entre volonté et émotions, c’est la nature de la volonté divine qui fait une différence essentielle entre Thomas et, par exemple, Calvin.

Le problème pour Lister est l’impasse théologique dans laquelle nous nous trouvons. Cette impasse est due aux critiques faites par les deux « camps » :

  • Pour ceux qui défendent la « passibilité » :

– l’impassibilité passe sous silence certains versets bibliques assez explicites.

– l’impassibilité amenuise l’amour de Dieu qui se repent de ses actions afin de pardonner.

– l’impassibilité ne fait pas justice à l’incarnation ou à la croix.

– l’impassibilité ne prend pas le problème du mal au sérieux.

  • Pour ceux qui défendent l’« impassibilité » :

– la défense de la passibilité se fait avec une exégèse et une méthode théologique douteuses.

– dans sa recherche de l’équilibre théologique, la « passibilité » s’égare tout autant que la position qu’elle critique, notamment en mettant un accent parfois exclusif sur l’immanence de Dieu.

Que conclure ? Lister propose d’ouvrir une réflexion qui nous conduise à une position plus réfléchie, plus équilibrée. Mais si nous devons rechercher, comme Bruce Ware le note dans sa préface, l’équilibre théologique, il faut prendre garde à ce que cet équilibre ne soit pas une « troisième voie » trompeuse. Car à mon sens, le problème principal ne vient pas tant des propositions de Lister que de son absence de justification : il n’explique pas de manière convaincante pourquoi aucune des deux positions actuelles ne sont pas satisfaisantes. Or, avant de proposer une troisième solution, il faut déjà en montrer la nécessité. En cela, Lister n’est pas assez convaincant même si le survol historique est un outil très utile quoique parfois simpliste.

En quelques mots, la proposition de Lister est, en quelques mots, la suivante :

  • tout d’abord, par contraste à Calvin, Luther ou encore Thomas, Lister ne considère pas que la colère de Dieu ou d’autres émotions négatives, sont de simples métaphores ;
  • puisque ces émotions sont réelles, elles reflètent ainsi un changement dans la relation de Dieu envers sa création. Cela ne signifie pas un changement dans la nature divine (Lister ne sous entend jamais cela) ;
  • bon nombre d’émotions comme la pitié, la patience, sont contingente, non nécessaires ;
  • et cependant ces émotions sont, pour Dieu, aussi des attributs et il faut vraisemblablement que certains attributs divins sont contingents et dans un certain sens, la conséquence des actions des créatures ;
  • Dieu est donc, dans un certain sens, affecté par ses créatures. Die répond ainsi à ses créatures d’un manière tout à fait réelle (pp. 224-225).

En dehors du fait que Lister modifie quelque peu la définition de l’amour, la patience, etc. pour en faire des émotions au lieu d’« attributs » au sens fort du terme, c’est probablement la distinction entre plusieurs types d’attributs en Dieu qui pose le plus de problèmes théologiques.

Il est évident d’après la tradition théologique que des distinctions entre attributs ont toujours été faites. L’une des plus classiques est la distinction entre attributs communicables ou incommunicables. Ici, Lister souhaiterait modifier cette distinction et proposer de voir deux types d’attributs : essentiels et contingents. Or, le premier type de distinction n’établit de différences que dans la relation de Dieu envers ses créatures et la manière dont la nature de ses créatures est élie à celle du Créateur. Mais dès que nous parlons d’attribut « essentiel » ou « contingent », nous risquons dangereusement d’anéantir une autre partie de la nature divine : la simplicité. Dieu deviendrait « composé » de plusieurs types d’attributs. Il serait « divisible ». Un langage que les confessions réformées ont toujours rejeté.

La discussion sur l’impassibilité divine est importante et complexe. Elle exige une solide compréhension des enjeux mais aussi de la doctrine de Dieu, voire des prolégomènes systématiques. L’impassibilité touche en effet à la nature a-se de Dieu, à ses relations dans le temps ainsi qu’à la doctrine de la création. La discussions de Lister démontre aussi que nous pouvons être tout à fait clair sur des sujets comme l’autorité de l’Ecriture, la théologie du salut, et cependant faire face à des problèmes théologiques conséquents, voire même être entraînés bien malgré nous vers certaines dérives systématiques. Il est d ‘autant plus important de prêter une grande attention à la méthode d’investigation théologique que nous nous proposons d’utiliser.

L’ouvrage de Lister, God is Impassible and Impassioned, s’il pose donc quelques problèmes majeurs, est cependant utile, d’autant plus que l’impassibilité divine a une portée apologétique importante1. Cet ouvrage montre clairement qu’étudier sérieusement et de manière approfondie la « doctrine de Dieu » est encore pertinent et actuel.

Avis aux étudiants en théologie.

 

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Notes :

1 En ajout à cet ouvrage, je ne peux que conseiller la lecture de James Dolezal, God Without Parts.

 

Rapport d’activités 2013-2014

Étant au service des étudiants par l’intermédiaire de la Faculté, je rends disponible tous les ans mon rapport d’activité annuel épuré des indications purement administratives.

I Enseignement

Cours

6.01 Introduction à l’apologétique
6.02 Introduction à la Mission
7.02 La Réforme en Europe
7.06 Histoire médiévale
11.02 Méthodologie
11.05 Méthodologie de recherche

Master(25 étudiants)

Note : pour la première fois depuis 2009, pas d’enseignement en séminaire de Master cette année.

Doctorat (4 étudiants)

II Responsabilités au sein du CP/CdF

Directeur de Licence
Responsable des cours à distance
Responsable de la Commission Interne Enseignement
Président des Éditions Kérygma
Membre de la Commission Interne de Recrutement et Relations Extérieures
Travail de mise à jour du site internet (env. 120 heures).
Travail de mise à jour des cours à distance en début d’année (20 heures)
Membre du bureau de CulturFac
Représentant du Conseil de Faculté au bureau de l’ACEF
Organisation de la journée porte ouverte (pour les jeunes)
Organisation de l’Université d’été de la FJC, juillet 2014

III Conférences FJC

Traduction de Benyamin Intan, « Religious freedom in Indonesia », 15 avril 2014.

IV Autres activités FJC (représentation)

Pastorale de l’Union Nationale des Eglises Protestante Réformées Evangéliques, octobre 2013.
Centre Evangélique d’Information et d’Action, Lognes, Centrex, novembre 2013.
Réunion du Réseau des Missiologues Evangéliques Francophones, novembre 2013.

V Publications

Articles/Livres publiés ou, expédiés et en attente de publication

Articles publiés ou acceptés

« J.R.R. Tolkien: Bard of the Bible », article pour un volume de Inkling Studies sur The Inklings and the Bible
« Nietzsche a-t-il tué Dieu ? » Question suivante
« Le renouvellement de l’intelligence » GBU Magazine
Article pour le SEL
« Le paradis dans les religions du monde », La Revue Réformée
« Daniel : Savant croyant à la cour d’un empereur païen », La Revue Réformée
« Covenantal Faërie: A Reformed evaluation of Tolkien’s Theory of Fantasy », Westminster Journal
« L’islam », Didaskalé, UNEPREF, à paraître 2014
« Stuart Murray critique une chrétienté qui n’existe pas ! », La Free, http://lafree.ch
« Une brève remise en question de l’expression ‘dieu des lacunes’ », La Revue Réformée
« Silences : A Study of Ellul », The Ellul Forum, mars 2014
« La poésie de Jacques Ellul », dans Une théologie dans le monde : Perspectives contemporaines sur la théologie de Jacques Ellul (à paraître)
« Etre sujet dans la prière d’intercession », Cahiers de l’Ecole Pastorale
« L’utilisation de la science dans l‘argumentaire du Nouvel Athéisme », Hokhma
Trad., Calvin Troup et Clifford Christians, « Augustin et Ellul sur la rhétorique et la philosophie de la communication », dans Une théologie dans le monde : Perspectives contemporaines sur la théologie de Jacques Ellul (à paraître)
Trad., Michael Osborne, « L’herméneutique de l’amour selon Ellul », dans Une théologie dans le monde : Perspectives contemporaines sur la théologie de Jacques Ellul (à paraître)
« Préface », apologétique chrétienne de Van Til
« Introduction », dans Une vision chrétienne du monde : l’apologétique de Francis Schaeffer (à paraître)
« Introduction », dans Une théologie dans le monde : Perspectives contemporaines sur la théologie de Jacques Ellul (à paraître)
« Postface », dans Paul Millemann, Introduction à la relation d’aide

Évangile 21 (en ligne)

« Une personnalité apologétique : la tempérance »
« Une personnalité apologétique : la douceur »
« Une personnalité apologétique : la fidélité »
« Une personnalité apologétique : la bénignité »
« Une personnalité apologétique : la bonté »
« Une personnalité apologétique : la patience »
« Une personnalité apologétique : la paix »
« Une personnalité apologétique : la joie »
« Une personnalité apologétique : l’amour »

Blog personnel

« Je ne regarderai pas la ▄▄▄▄▄ le foot », en ligne
« Soyons pro ! (la tyrannie du performing) », en ligne
« L’illusion de la concrétude », en ligne
« Être un chrétien radical », en ligne
« Il faut rire de tout », en ligne
« Leçons ecclésiales tirées des appendices du Hobbit, un voyage inattendu, Peter Jackson, 2012 », en ligne
« Comment ne pas publier un article : Recension de Graham Tomlin, Saint-Esprit et identité », en ligne
« Les hommes ne chantent plus ? ou : l’érotisation de Jésus », en ligne

Recensions

Michael F. Bird, Jesus is the Christ: The Messianic Testimony of the Gospels, Downers Grove, IVP, 2012.
Pierre Bordage, Chronique des ombres, Vauvert, Au diable vauvert, 2013.
Andy Crouch, Playing God: Redeeming the Gift of Power, Downers Grove, IVP, 2013.
Jacques Ellul, Théologie et Technique : Pour une éthique de la non-puissance, Labor et Fides, 2014.
Steven Garber, Visions of Vocation: Common Grace for the Common Good, Downers Grove, IVP, 2014.
Peter Jackson, Le Hobbit : La désolation de Smaug, New Line, WingNut, 2013.
Kazuchika Kise, Ghost in the Shell: Arise, « Border One: Ghost Pain », Production I.G, 2013.
Kazuchika Kise, Ghost in the Shell: Arise, « Border Two : Ghost Whispers », Production I.G, 2013.
Kazuchika Kise, Ghost in the Shell: Arise, « Border Three: Ghost Tears », Production I.G, 2014.
Rob Lister, God is Impassible and Impassioned: Toward a Theology of Divine Emotion, Crossway, 2013.
Alister McGrath, C.S. Lewis, a Life: Eccentric Genius, Reluctant Prophet, Carol Stream, Tyndale House, 2013.
Thomas Nagel, Mind and Cosmos: Why the Materialist Neo-Darwinian Conception of Nature is Almost Certainly False, New York, Oxford University Press, 2012.
Robert et Shana ParkeHarrison, Gautier’s Dream, Exposition photographique, Edelman Gallery, 2013.
Myron B. Penner, The End of Apologetics: Christian Witness in a Postmodern Context, Grand Rapids, Baker, 2013.
Gerald Rau, Mapping the Origins Debate: Six Models of the Beginning of Everything, IVP, 2012.
Joel Allen Schroeder, Dear Mr. Watterson, http://www.dearmrwatterson.com, 2013.
Tomas Sedlacek, Economics of Good and Evil, New York, Oxford University Press, 2011.
Francis Spufford, Unapologetic: Why, Despite Everything, Christianity Can Still Make Surprising Emotional Sense, HarperOne, 2013.
Robert Stromberg, Maleficent, Walt Disney Pictures, 2014.
Nassim Nicholas Taleb, Antifragile. Les bienfaits du désordre, Les Belles Lettres, 2013.

Livres

éditeur, Cornelius Van Til, Apologétique chrétienne, trad. Jacques André (en finition).
Le transhumanisme, Coll. Question suivante, Farel/GBU, 60 pp.(envoyé, en attente).
éditeur,La théologie d’Ellul, Kérygma, 290 pp. (accepté).
éditeur, Collectif Jean Brun, Kérygma, 250 pp. (accepté).
éditeur, Collectif Dooyeweerd, Kérygma, 250 pp. (accepté).
éditeur, La trilogie de Schaeffer, Kérygma, 360 pp. (accepté).
Albator, témoin de la société, envoyé à Kérygma, 90 pp. (publié).
Croire, Expliquer, Vivre : Introduction à l’apologétique, Excelsis, 2014 (pulblié).

Interviews

« Dieu et le hasard », propos recueillis par Jérémie Cavin, Le christianisme aujourd’hui
« Tolkien, Le Hobbit et l’imagination », propos recueillis par Jérémie Chamard, Pour la Vérité, http://plvmagazine.fr
« La défense de la foi chrétienne au menu du Réseau des scientifiques évangéliques », propos recueillis par Serge Carrel, La Free, http://lafree.ch
« Joseph et le pardon », propos recueillis par Pierre Pacull, Radio Dialogue (à l’occasion de l’Expo bible).
Radio Dialogue : 3 émissions (mars, avril et juin).
« Introduction à l’apologétique », propos recueillis par Pascal Denault, émission de radio Parole d’Évangile, http://cfoi.sermoncampus.info/diffusion/parole-evangile

Travaux projetés ou en cours

‘Who Created the Stories Anyway?’ J.R.R. Tolkien’s Theory of Fantasy,livre basé sur la thèse, dernières révisions, recherche d’un éditeur.
Le transhumanisme, augmentation du livre déjà écrit (2014-2015)
Bonheur, justice, espérance : Quelle apologétique pour demain ?, collectif, Kérygma, 250 pp. (pour 2014-2015)
Guide à l’apologétique de Cornélius Van Til, co-écriture avec Philippe Serradji, directeur de l’Institut Théologique du Soir(pour 2015-2016 ou 2017)
Lire l’apologétique à travers l’histoire (2015-2016)
Introduction à l’apologétique culturelle (2016-2017)

VI Activités extérieures

a) Enseignement

« Eschatologie », FormaPRE-PACA, Aix-en-Provence, 8h.
« Révélation et Ecriture », FormaPRE, Codognan, 10h.
« Postmodernism and French culture », Programme Gordon College, 6h.

b) Conférences

Deux conférences à la pastorale de l’Union Nationale des Eglises Protestante Réformées Evangéliques, octobre 2013.
« The Christian imagination of J.R.R. Tolkien », (Anglican) Church of the Resurrection, Washington DC, mars 2014.
« Les motivations bibliques de l’apologétique », journée du RSE de suisse romande, avril 2014.
« La place de la science dans l’argumentaire du Nouvel Athéisme », journée du RSE de suisse romande, avril 2014.

c) Autres responsabilités extérieures

Membre du CA du Centre Evangélique d’Information et d’Action
Membre du Comité Théologique du CNEF
Membre du CA de FormaPRE-PACA
Membre du Réseau de Missiologie Evangéliques pour l’Europe Francophone
Membre du CA du Parvis des Arts
Membre invité au CA de Perspectives missionnaires
Membre de la plateforme apologétique (informelle) liée au CNEF

f) Représentation

Visite de partenaires américains pour recherche de fonds, 13mars – 2 avril 2014.
« Contemporary challenges for the seminary in the 21st century », présentation à la soirée annuelle de la Huguenot Fellowship, 28 avril 2014.

e) Prédications

Prédications (29) : EPRE de Lambesc (3), Eglise méthodiste de Codognan, Convention Chrétienne des Cévennes, EPRE d’Aix-en-Provence (12), maison d’arrêt de Luynes (11 cultes/prédications), Emmanuel Presbyterian Church in Arlington (PCA).
Études bibliques (20) : maison d’arrêt de Luynes et EPRE d’Aix-en-Provence.

La science-fiction en dix phrases

Quelqu’un frappe à la porte du dernier homme vivant sur la terre et, peu après, un homme fait son apparition.

Lui, l’homme de la fin du monde, fait quelques pas dans le vestibule désert avant de déclamer :

« Frédéric Brown, une étoile m’a dit que vous seriez chez vous. »

De réponse, il ne reçut que le son des pas de l’ombre de son hôte.

L’homme de la fin du monde, silencieux comme le monde qui s’effaçait, se tourna vers le dernier homme vivant sur terre.

Le dernier homme vivant sur terre, aveugle comme la nouvelle terre entrain de naître, se détourna de l’homme de la fin du monde.

Il se détacha de l’ombre et interpela son visiteur :

« L’univers est en folie, Frédéric Brown. »

Puis il fit quelques pas dans le vestibule toujours désert et murmura, comme pour lui-même :

« C’est ainsi que je veux mourir, lorsque je serais le dernier homme vivant sur la terre. »

 

Myron B. Penner, « The End of Apologetics: Christian Witness in a Postmodern Context, » Grand Rapids, Baker, 2013

 

Ne vous laissez pas avoir par le titre. Si vous hésitez, parce que vous vous intéressez à l’apologétique et qu’a priori ce livre n’est pas pour vous, un petit effort. Car ce livre : (1) parle d’apologétique et (2) n’est pas contre toute forme d’apologétique. Ne faites donc pas attention au titre : c’est encore un de ces livres au titre « marketing ».

Myron Penner, prêtre anglican et auteur de plusieurs livres, s’attaque dans cet ouvrage à une illusion. Là, vous allez me dire que ça va être difficile de vendre un livre qui a comme sujet quelque chose qui n’existe pas. Je comprends. Et pourtant ce livre contient beaucoup de choses intéressantes. Penner nous exhorte par exemple tout au long de ces 20 pp. à nous rappeler que la foi n’est pas réduite à son expression rationnelle, et que l’apologétique ne devrait pas l’être non plus. En cela, Penner offre un rappel utile.

Le problème, c’est que la pertinence de son livre cela s’arrête là. En effet, pour démontrer cela il s’appuie sur des exemples qui ne sont finalement que des fictions. Le prémisses principal de Penner est le suivant : toutes les apologétiques que nous « utilisons » actuellement ont capitulé devant l’esprit rationaliste et non biblique de la modernité. Le point de départ de Penner est que la plupart de nos discussions apologétique sur les arguments logiques, rationnels, moraux, proviennent d’un monde qui a disparu. Penner souhaite donc présenter une apologétique se démarquant des « structures conceptuelles traditionnelles ».

C’est en effet à cause de leur proximité avec ces structures de pensée modernes que l’apologétique contemporaine est devenue dépassée. L’argument de Penner est simple : l’apologétique est contextuelle. Celle que nous utilisons était faite pour la période moderne. Nous avons dépassé la période moderne et notre apologétique (ainsi que ses outils) est devenue largement obsolète. Ainsi :

« Je ne vois plus comment l’apologétique moderne (et j’entends par là une tentative de donner des raisons de la foi chrétienne qui soient objectives, universelles et neutres) peut vraiment être utile à quiconque – pour moi ou pour quelqu’un d’autre. »

Le problème c’est que Penner ne distinguera pas assez entre les termes « objectif » et « neutre », ce que les historiens, eux, nous ont apprit à distinguer.

Avant de passer à la critique principale de l’ouvrage, il faut souligner quelque erreurs moins importantes mais significatives. Il y a parfois des confusions de vocabulaire comme dans le sous entendu que l’apologétique moderne à comme objet le « christianisme ». Bien sûr, il n’a jamais été question de défendre le christianisme mais la foi chrétienne, même pour les apologètes soit disant « rationalistes » que Penner critique vivement, comme William Lane Craig, Douglas Groothius ou J.P. Moreland. D’ailleurs, Penner considère que toutes les apologétiques (qui sont pour lui toutes de type « modernes ») ont remplacé Dieu par la raison dans leur recherche d’une fondation à la réalité :

« Ce qui est le fondement de notre foi chrétienne, pour les apologètes modernes, ce n’est pas un ensemble de pratiques, un mode de vie, une confession, etc, mais un ensemble d‘affirmations propositionnelles qui ont une justification épistémique. Et c’est cela qui est pour eux le moyen d’avoir la foi. » (p. 42)

De fait que je reçois le bulletin hebdomadaire envoyé par le ministère de W.L. Craig, je dois dire que je ne l’ai jamais vu dire quelque chose de ce genre. Craig ne remplace pas l’oeuvre intérieure de l’Esprit par une justification rationnelle. De même pour Groothius. Si j’ai quelques réserves concernant l’importance qu’il donne aux preuves rationnelles, la lecture de ses ouvrages ne soutient pas la conclusion ci-dessus, bien au contraire !

Ainsi, Penner devient d’un simplisme navrant lorsqu’il conclut que toutes les apologétiques (sauf la sienne !) ont comme objectif de démontrer que les affirmations chrétiennes sont rationnellement justifiées (36). De même lorsqu’il assimile l’usage de la raison et des preuves à une volonté de « domination », de « maîtrise », ou de « contrôle » (p. 46) ; ou encore de « coercition », de « force », d’« intimidation » et de « militantisme » (pp. 143-144). Il décrit l’approche contemporaine du témoignage chrétien comme une tentative de « contraindre mon voisin »… ce qui selon lui prouverait que « je n’aime vraiment pas mon voisin mais je m’aime moi-même » (p.147). Et là, de simpliste, l’argument devient ridicule.

Comment expliquer de telles approximations, erreurs, etc. ? Je vois deux choix : soit nous sommes face à une ignorance apologétique qui remettrait en cause la capacité même de l’auteur à écrire un tel livre, soit à une simplification telle qu’elle risque de tromper le lecteur. Dans les deux cas, une bonne moitié du livre part en fumée.

De plus, Penner, même s’il souligne avec justesse que les arguments sont très souvent d’une valeur limitée, confond deux choses : la validité d’un argument, et son acceptabilité. Il critique en effet l’apologétique contemporaine et sa recherche d’arguments raisonnables car, conclut-il, nous ne pouvons présenter d’argument universellement accepté. Mais attention, comme je le rappelle régulièrement dans mes cours : un argument peut être valide et cependant ne pas être accepté ! C’est cela la force du péché (ou des effets noétiques du péché) : parfois, nous ne pouvons pas voir la validité de l’argument présenté. Penner commet d’ailleurs régulièrement ce type erreur, notamment dans sa référence constante au « complexe de la neutralité universelle-objective ». Une fois encore, penser qu’il y a un argument objectif en faveur de la foi chrétienne (ou de l’existence de Dieu) ne signifie pas qu’il est universellement accepté. Peut-être que Penner a, lui, capitulé devant l’esprit de l’efficacité en choisissant comme critère d’évaluation d’un argument non pas sa validité, mais le nombre de « convertis » qu’il produit.

Enfin, je suis un peu las du discours postmoderne : nous ne cherchons pas quelqu’un de digmatique mais de prophétique. Nous ne voulons pas quelqu’un qui nous aide à décider ce qui ets vrai ou non, mais un sage qui nous montre la voie à suivre. Je m’excuse mais les deux veulent dire la même chose ! Contrairement à ce qu’on veut bien répéter à tort et à/de travers (avec Derrida), le langage n’est pas un jeu ! Malheureusement nous voyons la même rhétorique un peu pesante dans l’appui que Penner trouve en Kierkegaard. Pour l’auteur, Kierkegaard ne nous donnera pas de réponses mais il façonnera nos délibérations (pp. 13-14). Sous entendu : nous ne voulons pas de « Kierkegaard le dogmatique » mais d’un « Kierkegaard le sage ». ainsi, Kiekegaard ne nous aidera pas à conclure une discussion mais à prendre une décision. Oui, enfin bon si Kierkegaard sert à prendre une décision, la discussion est terminée. L’opposition ici me trouble un peu. Mais voilà, il faut montrer Kierkegaard sous un bon jour ! Il vaut mieux faire de lui un prophète qu’un systématicien. Ces dichotomies ont l’art de me laisser plus froid que si j’avais été transpercé par une lame de Morgul.

En terminant, il me faut rappeler qu’il y a des choses intéressantes dans cet ouvrage, comme par exemple le lien entre le message prophétique et une apologétique prophétique axée sur l’éthique de la foi (87). Être prophétique signifie pour Penner que le témoignage chrétien est à la fois personnel et ironique. Ironique parce que telle est pour lui la caractéristique principale du discours prophétique. Le témoignage prophétique est aussi personnel parce qu’il s’adresse à des personnes diverses dans leur localité culturelle et temporelle – au lieu d’utiliser de vagues arguments abstraits (p. 84). Cependant, ce livre aurait pu être beaucoup plus pertinent qu’il ne l’est. Je n’aurais toujours pas été franchement convaincu par le faux lien établit entre apologétique et modernité, mais au moins l’argument aurait été présenté de manière plus pertinente. Les caricatures mentionnées plus haut ne sont pas au crédit de l’auteur.

 

« Gautier’s Dream », Robert et Shana ParkeHarrison

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Extraits de la série Gautier’s Dream, de Robert et Shana ParkeHarrison.

Dans leur nouvelle série de photographies, Robert et Shana ParkeHarrison poursuivent leur exploration de la relation ambiguë et parfois antagoniste entre l’être humain et son environnement naturel. Si dans The Architect’s Brother, nous pouvions voire toute l »ironie d’une technologie mise au service de la sauvegarde de la nature, nous sommes en présence, avec Gautier’s Dream, de la permanence implosive de la nature qui semble grandir, fulgurer hors de l’humain.

Ici encore, le personnage récurrent des ParkeHarrison, « Monsieur-tout-le-monde, » évolue dans un monde fait d’éclats d’avenir qu’il parcourt avec la nonchalance de l’habitude. C’est cette habitude des objets, des situations, des activités humaines (comme le théâtre dans « Pelican ») qui fait face à la dimension inimitable de la nature. Mais il n’y a là rien d’étonnant vu l’intérêt du couple pour l’intégrité de la nature : « Mon intérêt pour l’environnement est spirituel, et pas activiste. Nous essayons de ne pas être trop moralisateurs ou directs, » commente Robert ParkeHarrison. Comme Don Quichotte le dit : « La plume est l’interprète de l’âme : ce que l’un pense, l’autre l’exprime. » Il en est de même pour la photographie de Robert ParkeHarrison. D’autres diraient : « le fou a un faux pli dans sa cervelle ». Et c’est ce faux pli qui nous dévoile la réalité, et pas la folie.

L’exposition présente les photos en noir et blanc alors qu’elles ont été prises à l’origine en couleur. Contre toute attente, et contrairement au succès du N&B de The Architect’s Brother (et contrairement au choix des artistes), les photos couleurs auraient eu un impact plus profond. En effet, si les photos en N&B dégagent une impression rêveuse et éthérée, leur version couleur (cf. en ligne) donne toute la puissance à une nature en pleine floraison. L’explosion de couleurs n’a d’égal que l’explosion de la force naturelle qui prend presque contrôle de l’humain. Leur « Monsieur-tout-le-monde », qui fut une fois obsédé par son complexe messianique du salut de la terre, a fuit toute technologie, même la plus simple, c’est effacée. La nature, elle, a implosé de l’intérieur même de notre personnage principal. « Monsieur-tout-le-monde » respire maintenant dans/de la terre, son visage est littéralement habité par des tournesols et des jonquilles (The Lover), comme dans le poème de Stéphane Mallarmé, Les fleurs :

Des avalanches d’or du vieil azur, au jour
Premier et de la neige éternelle des astres
Jadis tu détachas les grands calices pour
La terre jeune encore et vierge de désastres

magritte_1Le héros du quotidien devient aussi collectionneur de papillons / de papillons qu’il écoute (Thief of Paris) ; et ensuite se transforme en marionnette de théâtre, vêtu d’un chapeau haut de forme, attendant sa grande entrée (Apparition of Mallarmé). D’ailleurs, encore et toujours les ParkeHarrison révèlent leur lien avec la poésie française de la fin du 19e / début du 20e siècle. Mais là n’est pas la seule influence visuelle de cette collection. L’Apparition de Mallarmé a des ressemblances, par exemple, avec de fameux tableaux de Magritte (cf. ci-contre).

Le titre de cette nouvelle exposition, Gautier’s Dream, est une référence à l’écrivain derrière leur inspiration l’auteur et critique français, Théophile Gautier. Probablement même pouvons-nous voir certains poèmes de Gautier émerger de l’art visuel de R-S ParkeHarrison. Le plus symbolique pourrait être Le château du souvenir  :

J’avance parmi les décombres
De tout un monde enseveli,
Dans le mystère des pénombres,
A travers des limbes d’oubli.

Les transformations naturelles de « Monsieur-tout-le-monde » nous rappelle que l’une des frontières entre nous et notre environnement, c’est notre imagination. C’est elle qui, peut-être, pourrait devenir l’instrument principal d’une reprise en main de notre mandat créationnel. Pour Robert ParkeHarrison : « Peut-être le seul vrai espoir pour notre monde et de notre esprit humain repose sur notre capacité à imaginer. »

L’être humain est toujours entrain d’essayer de corriger son environnement. C’est l’une des leçons apprise et transmise par les ParkeHarrison depuis leurs débuts. C’est une leçon à apprendre. Mais au-delà, quelle espérance ? Au sein d’un monde dans lequel la technologie est devenue notre environnement immédiat, comment revenir à une responsabilité créationnelle qui ne soit pas fondée sur un idéal naïf d’un retour au passé ? Une fois encore, peut-être que nos manques de réponses sont dus en partie à notre manque d’imagination et d’émerveillement devant l’acte créateur.

 

 ***

Ci-dessous leur série précédente, Counterpoint. La série qui les a vraiment fait connaître est The Architect’s Brother.

Je ne regarderai pas la ▄▄▄▄▄ le foot

Tout le monde sait maintenant – en tout cas personne n’a plus de raison de l’ignorer – quelles actions sont commises au Brésil au nom de la FIFA. À ce point il est inutile d’en rajouter. Malheureusement.

Cela a conduit, avec raison, beaucoup à demander un boycott de la coupe du monde. Non, je ne regarderai pas la coupe du monde, par soutien avec ceux qui sont opprimés au nom du sport et pour la gloire des hommes. Je suis avec vous.

Mais je suis juste un peu mal à l’aise avec la sélectivité de ce boycott. Je m’étonne un peu. On dirait que certains découvrent en 2014 que le foot est une usine à idoles. Oups. Une « usine à fric » comme on dit. Peut-être parce que c’est, dans ce cas précis, la même chose.

Je m’étonne d’autant plus que le scénario de cette coupe du monde a commencé déjà en 2006 ! Oui, il y a déjà 8 ans ! Il y a huit ans, quatre ans avant la coupe du monde de 2010 tenue en Afrique du Sud, ce pays a été contraint de passer un certain nombre de lois pour la FIFA. Et bien sûr pour les partenaires de cette dernière.

L’un des exemples dont probablement tout le monde a entendu parler, ce sont les courts de justice dédiées à la FIFA. Euh, non bien sûr. Ce n’étaient que des tribunaux mis en place pour cet évènement de la FIFA. Enfin, la différence est minime. Il y a une centaine d’années, si une organisation étrangère voulait imposer ses lois dans un autre pays, on appelait ça une aggression et on se dirigeait droit vers un conflit diplomatique. En foot, on appelle cela protéger les intérêts de la FIFA.

C’est plus diplomatique.
et surtout plus inacceptable.

Alors je ne résiste pas à citer une autre clause de ces lois spéciales passées pour l’occasion, car cela vaut le détour :

Clause 3: Suspension of restrictions regarding marketing, distribution and consumption of liquor in respect of 2010 FIFA World Cup South Africa

The clause allowed for the suspension of the restriction on the marketing, distribution and consumption of alcohol at the 2010 FIFA World Cup. The Department of Trade and Industry had indicated to the Department of Sports and Recreation as well as the Portfolio Committee and Select Committee that, having reconsidered its guarantee, it would be able to make good on its guarantee without suspending its laws on the marketing, distribution and consumption of alcohol at events.

Bon du coup, cela signifiait en clair qu’une loi passée en réponse à un problème que certains qualifient d’épidémique a été suspendu par la FIFA, car en fin de compte, la RSA s’est retrouvée otage de cette organisation. Pour la petite histoire, le département sud-africain de la santé estimait à la même époque que de 17,5 million de personnes avaient de sérieux problèmes d’alcoolisme mettant leur vie en jeu. 17,5 million sur une population d’environ 50 million. Faites le calcul.

Et vous comprendrez que certaines lois sont faites pour protéger une population dont la FIFA n’a  que faire. Bien sûr les autres rétorqueront que cette « nouvelle » loi avait pour but que les « visiteurs » puissent boire dans les stades. Mais il y avait d’autres conséquences. Celles dont on ne parle pas.

Tout ça pour dire que ce que nous voyons n’est pas nouveau. La même chose, dans des proportions moins frappantes (peut-être) s’est passée il y a 4 ans. Une fois encore, je suis surpris : la révolte, révulsion de certains, je la comprends. Mais je m’étonne qu’elle ne soit pas apparue avant.
Le foot fait scandale, c’est un fait.
L’argent détruit tout quand la FIFA l’utilise, c’est un fait.

Le problème plus profond, c’est certainement, comme beaucoup l’ont déjà dit (cf. cet article de Question suivante), que le foot est l’espoir de beaucoup de nos contemporains. Une religion mondiale. La religion des hommes rend esclave. La preuve :

  • La religion demande un temple toujours plus grand, un temple dans lequel toutes les ressources financières et humaines vont passer.
  • Elle demande un dévouement irrationnel. Alors là, je passe sur les exemples footbalistiques… sans commentaires.
  • Elle demande un exclusivisme intégriste et intégral. du coup la FIFA est seul maître à bord. Ni dieux ni maîtres…
  • Elle demande des sacrifices humains : les plus pauvres, les plus jeunes, ceux dont on peu facilement se passer. Le foot est une religion, et c’est ainsi depuis longtemps. Et quand je parle de sacrifices humains, je suis très littéraliste.

Oui, c’est clair, cette coupe du monde a dépassé toutes les limites.

Mais il faut être plus radical. On ne peut pas être sélectif. On ne peut pas s’opposer à l’injustice si on la quantifie. Ce n’est pas parce que les exactions de cette coupe du monde dépassent de loin ce qui s’est passé auparavant qu’il faut la boycotter. C’est parce que c’est ainsi que marche le foot dans notre société (ce n’est malheureusement pas du qu’à la FIFA !). Si nous boycottons la coupe du monde ce n’est pas à cause du nombre d’injustices… mais parce qu’il y a une injustice.

Ce n’est pas la coupe du monde qui est en question. C’est ce sport.
Et au-delà de ce sport, ce qui est en cause, c’est nous. C’est vous. C’est moi.

Regardez : même lorsque nous nous indignons, nous ne pouvons pas le faire avec cohérence. Nous n’arrivons pas à aller jusqu’au bout.

Pour ceux qui partagent la même foi, celle du Christ libérateur, peut-être qu’il faut alors être plus radical dans notre indignation, plus exigeant dans notre volonté de justice, plus prophétique dans  notre proclamation. Sinon nos contemporains resteront esclaves d’un sport qui demandera tout leur être, s’il ne leur coûtera pas la vie.

Je ne regarderai pas de foot.

Robert Stromberg, « Maleficent », Walt Disney Pictures, 2014.

Je ne suis pas un grand fan de Disney. Peut-être même que je ne l’ai jamais été… mais ma mémoire ne remonte pas aussi loin. Ainsi, je n’ai jamais eu l’intention de voir Maleficent, le dernier « remake » par Disney du conte de fées La Belle au bois dormant. Et cependant, si j’écris ces lignes, c’est que de toute évidence je l’ai vu!

On m’avait dit : « encore une fois Disney tourne le bien en mal et le mal en bien. » D’ailleurs certaines recension s’en font l’écho : « Disney est le principal danger en ce moment. » Alors bien sûr à force d’entendre cela, j’ai eu encore moins envie de le voir. Et puis finalement, en relisant par curiosité la fable originelle de Giambattista Basile, « Le Soleil, la Lune et Thalie » inclut dans son fameux recueil Pentamerone (ou Lo cunto de li cunti)1, je me suis rendu compte, chose normale, que nos contes évoluent avec nos sociétés. Si les contes sont des paroles, rappel, narrations interprétatives du monde qui nous entoure, alors les plus grands « classiques » sont appelés à changer. Pour la petite histoire, voici la rencontre du prince et de Thalie (la princesse) dans le conte de Basile :

« Quand le roi vit Thalie, qui semblait enchantée, il crut qu’elle dormait, et il l’appela, mais elle est resta inconsciente. Criant, il vit ses charmes et sentit le cours de son sang couler chaudement dans ses veines. Il la souleva dans ses bras, et la porta sur le lit, où il recueilli les premiers fruits de l’amour. La laissant sur le lit, il est retourné dans son propre royaume, où, pour un temps il ne pensa plus à cet incident. »

Hum… nous y reviendrons. En langage courant on appelle ça un abus, ou un viol… tout dépend comment vous interprétez les « premiers fruits de l’amour » ! Bref, de toute évidence ce n’est plus le conte de Disney. Tout a changé.

Je me suis donc laissé tenté. Si je n’ai pas été impressionné ni par la réalisation, ni par les acteurs, une chose pourtant a retenu mon attention : la réaction de la critique chrétienne, particulièrement « évangélique ». D’un côté, tout était joué d’avance. Rien que de savoir que Disney proposait de voir le conte La Belle au bois dormant à travers les yeux de la reine maléfique (« maleficent » en anglais, je garderai ce mot qui est d’ailleurs son nom propre)… on ne pouvait que s’attendre à une levée de boucliers en plastique de la part du monde évangélique.

C’est vrai que nous avons été habitués ces dernières décennies à voir le mal comme relatif, comme le produit de la culture, comme le résultat d’une mauvaise éducation? Nous ne le voyons plus comme un choix éthique personnel ayant des conséquences dévastatrices. Certainement, je le redirai encore de crainte que quelqu’un oublie que je l’ai écrit, nous avons été habitués à croire que le bien est mal et que le mal est bien. Et il y a bien sûr là une grande confusion.

Il en serait de même ici.

J’ai été très tenté de le croire. Et en fin de compte, je n’en suis pas si certain.

Ce que nous avons dans ce film de réalisation assez moyenne, c’est une fée, Maleficent, future protectrice de son royaume, qui s’attache fortement à un humain au point de croire au « vrai amour » (oui, cela a toujours fait partie des contes). Mais cet humain (homme, même), Stefan, est comme la plupart des autres humains : plein de désir et assoiffé d’orgueil2, et cette volonté de puissance deviendra une barrière infranchissable entre Stefan et Maleficent. Le cœur humain semble en effet toujours prêt à détruire pour assouvir sa soif de pouvoir, de conquête et de gloire. Et cependant, nous rapporte le premier tiers du film, Maleficent lui pardonna « sa folie et son ambition »…

Jusqu’au jour où le roi – avec des air de George R. R. Martin, barbe inclue – décida que son héritier serait celui qui lui permettrait de conquérir le royaume de Maleficent. Évidemment cette conquête passait par la mort de Maleficent. Tout est prêt maintenant pour le premier drame. On s’y attend : Stefan trahit Maleficent, essaie de la tuer, mais n’y arrivant pas, lui arrache ses ailes pour (fausse) preuve qu’il l’a bien tuée. Le roi le fait son héritier.

Faisons une petite pause ici pour souligner une chose importante. En tous cas pour souligner une leçon apologétique. Je comprends (car j’ai beaucoup d’imagination) que certaines aient détesté ce film, le trouve dangereux et recommandent de ne pas le voir3. Mais la leçon apologétique cruciale, c’est que nous devons nous saisir des questions que posent nos contemporains. Nous ne devons pas les regarder, choqués et méprisant. Nous devons nous emparer pleinement de leurs questions, de leurs drames et de leurs souffrances car nous sommes convaincus qu’ils ne peuvent trouver paix, consolation et repos qu’en Christ. Mais cela demande de prêter une grande attention à ces drames et à ces questions.

Dans un film comme celui-ci, lorsqu’une scène en particulier retient l’attention de nos contemporains, je pense que nous n’avons pas le choix : nous devons essayer de comprendre pourquoi cela retient leur attention. La scène juste décrite, dans laquelle Stefan arrache les ailes de Maleficent a été regardée, ou plutôt vécue, par beaucoup comme une allégorie du viol4. C’est d’ailleurs probablement ce que c’est :

« Imaginez que vous avez êté droguée par quelqu’un en qui vous aviez confiance. Vous vous réveillez le matin, le visage dans la poussière. Vous avez mal. Votre apparence a changé et vous pouvez sentir que vous êtes différente alors que vous essayez de vous relever malgré la douleur. Au-delà de cet aspect physique, votre pouvoir vous a été volé Votre dignité. »5

Bien sûr certains ont vu à travers cela un commentaire plus large sur l’oppression : « Comme la plupart des victimes de l’oppression, la personne abusée répond en nature. Elle s’en prend à ceux qui sont plus petits et plus faible qu’elle. » Quoiqu’il en soit, le monde évangélique reste silencieux.

Face à cela, tous les critiques évangéliques que j’ai lus sont restés tragiquement silencieux. Oui, clairement la culture du viol dans notre société contemporaine n’appelle pas de parole et d’action de la part de l’Église… Ou alors ai-je raté quelque chose ?

Venons-en au bien et au mal. Je voudrais souligner plusieurs choses. Trois en particulier.

(1) Premièrement, nous avons besoin de héros qui restent des héros ; nous avons besoin d’antagonistes qui cristallisent l’opposition et qui, en cristallisant ce mal, servent à démontrer que le mal sera un jour totalement anéantit. Comme le disait Chesterton, comme le rappelait ensuite Lewis, laissons le mal être mal pour que les enfants voient que ce dernier peut être aboli. Entièrement, radicalement. Laissez le mal être mal pour que l’espérance puisse fulgurer dans les ténèbres. Laissez des dragons détruire un royaume enchanté, laissez un paladin venir se sacrifier pour sauver le peuple ; laissez l’ogre être décapité, laissez la justice être restaurée. C’est cela le pouvoir des contes de fées.

(2) Deuxièmement, nous devons laisser le mal être transformé en bien. Il ne s’agit pas de dire que le mal est un bien, mais d’affirmer que le « changement radical » est possible. C’est affirmer que le mal n’est pas automatique et n’est pas nécessaire. C’est aussi affirmer que le mal a une origine, qu’il ne fait pas partie du monde.

(3) Et enfin, troisièmement, cela signifie que nous devons absolument maintenir que rien n’est mauvais à l’origine, comme le disait Gandalf.

Je ne saisit alors pas très bien la critique obstinée du « mal pour le mal » ou du « bien et le mal se valent ». Nous aurions pu craindre cela. C’est vrai que la dernière phrase du film est peut-être la plus ambiguë : « Le royaume fut unit non pas par quelqu’un qui était soit héros soit antagoniste, mais par quelqu’un qui était à la fois héros et antagoniste, et son nom était Maleficent » Le bien et le mal, le héros et l’antagoniste sont-ils identiques, sont-ils égaux ? Tout se vaut-il ? Je ne suis pas personnellement convaincu que c’est cela que signifie cette dernière phrase. Maleficent a été héros et antagoniste, non pas en même temps, comme si le bien et le mal était identiques. Elle a été l’un puis l’autre, parce que nous ne sommes pas à l’abri du mal – nous l’avons tous vécu – et nous ne sommes pas hors de portée du rétablissement – nous l’espérons tous !

Cependant, jamais, dans les scènes finales, Maleficent ne prétend que ce qu’elle a fait était bien, que le mal était bien. Elle le regrette profondément. Est-ce de la repentance ? Hum… il faudrait encore voir. J’avoue être souvent sceptique lorsque les chrétiens voient trop facilement la rédemption partout.

Qu’il y ait bien quelque chose de problématique dans la confusion actuelle entre bien/mal, c’est certain. Que nous puissions être lassés par la rhétorique qui veut que si nous faisons le mal/du mal, c’est à cause de notre culture, de notre éducation, mais jamais à cause de qui nous sommes ;6 que finalement nous ne voulons pas le mal, mais que nous y sommes conduit… je le conçois bien, car je suis aussi un peu lassé par cette

Et cependant… je ne suis pas prêt à penser que parce qu’un personnage est le « méchant » il devait l’être nécessairement. Et je ne suis pas non plus prêt à croire qu’un « méchant » soit hors de portée de la rédemption.

Telle est ma foi.

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Notes :

1 Giambattista Basile, Le Conte des contes, Paris, Éditions de l’Alphée, 1986.

2 C’est bel et bien l’état du coeur humain, mais le tout est présenté de manière un peu rapide. Stefan est trop superficiel : comment devient-il aussi obsédé par le pouvoir ? Est-ce une fatalité de la nature humaine ? Est-ce simplement une lubie qui lui tombe dessus comme la foudre abat l’arbre isolé de la clairière ?

3 Après tout certains avaient dit la même chose du Seigneur des anneaux lors de sa publication il y a soixante ans !

4 « ‘Nous étions très conscients, l’écrivain et moi, que [la scène en question] était une métaphore pour le viol,’ a déclaré Angelina Jolie. ‘Le centre [du film] est l’abus ; comment la personne abusée a le choix entre abuser les autres ou surmonter son abus et demeurer une personne pleine d’amour, et d’ouverture. » Nina Bahadur, « Angelina Jolie: ‘Maleficent’ Scene Is A ‘Metaphor For Rape’ » The Huffington Post, en ligne http://www.huffingtonpost.com/2014/06/11/angelina-jolie-maleficent-rape-scene_n_5485633.html

5 Hayley Krischer, « The Maleficent Rape Scene That We Need to Talk About », Huffington Post, 06/06/2014, en ligne, http://www.huffingtonpost.com/hayley-krischer/the-maleficent-rape-scene_b_5445974.html?ncid=fcbklnkushpmg00000046

6 Comme ceci le résume bien : «Et maintenant, Godzilla est devenu une ‘figure du Christ,’ Hannibal est le spectacle cool du moment, et Cruella de Vil est en développement pour 2015 ; je dirais ‘la résistance est futile’, mais je m’attends à bien un Star Trek: Next Generation dans lequel on nous informera que les Borgs étaient juste une race extraterrestre bien intentionnée mais incomprise. » Kenneth R. Morefield, « Maleficent: She’s not bad, she was just drawn that way ». Christianity Today, en ligne http://www.christianitytoday.com/ct/2014/may-web-only/maleficent.html?paging=off

Chronique des mystagogues, 9

 

SOYONS PROS !
LA TYRANNIE DU PERFORMING 

10h30. Mardi.

Après une journée de repos bien mérité, Michel a rendez-vous avec l’équipe pastorale pour une petite évaluation de sa première année comme pasteur assistant de son église. Notre pasteur-padawan s’en va le cœur léger et la prière en bandoulière : tout va bien. Par miracle, tout va bien. Les projets avancent, l’église grandit modérément et a son lot de divisions, comme il se doit.

Et pourtant, là alors que la réunion d’équipe se déroulait, selon toute apparence, pour le mieux, notre petit Michel se fait interpeller par l’un des responsables de l’église : « Comment décrirais-tu l’efficacité de ton ministère ? » Et un autre de se départir d’un laconique : « Es-tu certain de bien savoir gérer ton temps ? » Tout cela, Michel le prend comme une mise en cause de son ministère : ile ne fait pas assez. Avec toutes les heures qui lui sont imparités, il devrait pouvoir faire plus. Encore plus. Il devrait pouvoir être plus « performant. »

Après plusieurs minutes de débat sans faim, Michel lévite en plein drame métaphysique : on lui demande d’être « un peu plus professionnel » dans la réalisation des flyers pour la prochaine rencontre régionale de formation de disciples. Le slogan est trouvé, ne reste plus qu’à l’adopter : il faut « être pro ».

Et longue vie au performing !

*

Le performing recouvre trois réalités : le mythe de la professionnalisation contre l’amateurisme ; la tyrannie de la communication par l’image ; et la nouvelle gnose de l’efficacité.

Eloge de l’amateurisme

Vous pouvez entendre cela dans de nombreuses réunions : il faut être professionnel. Du groupe de louange de l’église à la mise en page du journal d’église, il faut « être pro » ! Il faut que les musiciens fassent leur preuves et soient dotés d’un talent indéniable afin de nous « faire entrer dans la louange ». Il faut que le site web de l’église soit de qualité professionnelle parce que tout le monde le sait, l’attrait d’une église tient à l’esthétique de son site. Il faut d’ailleurs être toujours pro et « dans le coup » pour ne pas donner l’impression d’être hors phase avec notre société. Il faudra d’ailleurs aussi créer dans vos églises des groupes de « jeunes professionnels », sans quoi vous ne pourrez dynamiser votre église. Et, saint graal de la professionnalisation !, il faut que notre communication soit « professionnelle ». On passera alors des heures à faire un flyer qui accroche… on cherchera le mot qui changera tout.

Dans tous les cas, il faut vraiment être avoir une attitude et une formation de professionnels ! Cela ne fait aucun doute ! Si nous ne sommes pas « pros », la société ne nous prendra jamais au sérieux. Hum… Premier problème. Que nous visions une certaine qualité et excellence dans nos divers travaux, je suis complètement pour. Totalement pour. D’ailleurs je pense que nous devrions viser cette excellence notamment par une formation générale qui soit plus solide que ce que propose la société elle-même. Le problème n’est pas là. Le problème, c’est de croire que la société nous acceptera parce que nous travaillons de manière professionnelle ou parce que nous sommes les meilleurs dans nos domaines respectifs.

N’ayons pas d’illusions : toujours, encore et toujours, ce que nous proclamons nous mettra en tension avec la société dans laquelle nous nous trouvons. Toujours. Rien ne fera que nous soyons acceptés, si ce n’est l’acceptation de l’évangile. Si nous devons travailler pour une plus grande pertinence dans notre monde, prenons garde à ce que cela ne se transforme pas en volonté d’acceptation. Celle-ci pourrait vite, trop vite, nous conduire à vouloir être intégrés à la société.

N’en reste pas moins que, comme un mauvais mantra de série Z, on vous rappellera : « soyons professionnels ! » Vous trouvez cela aussi en apologétique. Un des a priori les plus évidents et les plus ressassés, c’est que pour parler de quelque chose, il faut être un professionnel. Si vous n’avez pas de doctorat, vous n’avez pas de droits. Vous ne pouvez pas parler de tel ou tel sujet si vous n’êtes pas professionnel ou si vous n’avez pas de doctorat dans le sujet concerné. Quelle que soient les autres raisons que vous puissiez avoir !

Pas de doctorat pas de droits !

Tout le monde semble donc exiger la professionnalisation de nos églises. Et malgré tout cela, il y a un certain attrait à l’amateurisme. De grandes missions et œuvres chrétiennes n’ont été que des rêves d’amateurs, du moins au début. L’exemple de La Force, ou plutôt de la Fondation John Bost, est un bon exemple. Comptant maintenant plus de 1700 « professionnels » de métiers divers, cette fondation, qui est l’une des plus importantes dans le travail auprès des personnes ayant des handicaps variés, a commencé grâce aux efforts d’un « amateur », John Bost et des bénévoles de son église. Rien ne laissait alors présager de la grande réussite de cette œuvre qui est maintenant un lieu de formation et de professionnalisation dans ce domaine médico-social.

Rappelons-nous de plus que l’amateurisme a toujours été le moteur de l’église. Des premiers missionnaires aux premiers théologiens, être amateur, c’est défricher, c’est travailler dans des domaines à peine ouvert, c’est en fait, sous un autre nom, être pionnier et faire avec ce qu’on a. L’amateurisme c’est la condition nécessaire et préalable à la professionnalisation.

C’est même plus que cela. Car vous pourriez répondre que si l’amateurisme c’est la condition antérieure à la professionnalisation, une fois que nous sommes devenus « pro », pourquoi revenir à un amateurisme qui fait vraiment pas sérieux ? Laissez-moi mentionner plusieurs raisons :

  • être amateur, c’est croire qu’il ne suffit pas d’avoir été bien formé pour avoir quelque chose à dire ou à faire. C’est croire que souvent il faut un peu de folie pour pouvoir accomplir la moindre petite chose ;

  • être amateur, c’est prier que Dieu continue d’utiliser les petites choses, ce qui semble insignifiant parce que pas « particulièrement » réussi ;

  • être amateur, c’est ne pas attendre d’être parfaitement formés avant de prendre place dans le service du Corps de Christ.

Regardez l’apôtre Paul : le plus grand des amateurs ! Pourquoi ? Parce qu’il n’y avait aucun autre implanteur d’église en milieu « païen » ! Paul, c’était l’amateur total, l’amateur par excellence. Et pourtant, par la grâce de Dieu, regardez ce qu’il a accomplit.

L’amateur nous prévient aussi d’un danger. L’accent sur la performance et la professionnalisation pourrait facilement nous laisser penser que cela suffit à conditionner notre succès. Bien sûr, nous dirons tous que nous oeuvrons par la grâce de Dieu. Et cependant, l’accent mis, encore et toujours, sur la nécessité d’être « pro » laisse à penser que l’équilibre entre responsabilité d’excellence d’un côté, et confiance en la grâce de Dieu de l’autre côté, ne sera pas aussi facile que cela. Cette question il faut nous la poser maintenant. Si nous l’oublions, il sera trop tard quand nous finirons par nous la poser : nous aurons déjà oublié que quelque soit notre « professionnalisation » c’est la grâce de Dieu qui est première. Toujours.

L’amateur a ainsi encore bien des années devant lui. Il y a tant à faire dans nos églises, et tant de personnes dans celles-ci sont prêts à s’engager si nous leur en donnons l’occasion, tout simplement.

Le performing : la tyrannie de l’image

Mais le « performing », ce n’est pas seulement l’exigence radicale de la professionnalisation. C’est aussi la capitulation de la parole face à l’image. Car il faut bien que le pasteur, le responsable, l’évangéliste, et même le responsable du groupe de louange, soit esclave du « performing ». Il nous faut « acter ». Nous jouons un rôle. Lorsque le « pasteur louange » est sur la scène, il est « pro ». Tous ses gestes sont « pros », et ainsi, il se doit de se plier aux mêmes règles. Il doit être une « bête de scène », quoiqu’il arrive, quoiqu’il en coûte.

Et ce qui arrive alors, c’est que nous avons capitulé devant le performing musical. Certainement que la musique accompagnant nos cultes ne soit pas à la hauteur de mon propre accompagnement cacophonique rassurera tous ceux qui connaissent mes capacités musicales ! Vous seriez les premiers satisfaits. Cela signifie-t-il cependant que nous devons être parfaits et chercher la performance afin de pouvoir être en tout les meilleurs ?

Problème ?

Ce n’est pas tant qu’essayant d’être à la mode nous sommes parfois ridicules. De cela, nous devrions commencer à en avoir l’habitude. Le problème, ce n’est même pas tant que nous restons toujours dix ans en arrière question style musical. Cela aussi caractérise la recherche incessante de l’« église attractive ».

Rien de tout cela, le problème est beaucoup plus profond. Il est plus théologique, et c’est pour cela que nous ne le voyons pas. Le problème, c’est que voulant être « pro » dans la louange, voulant être pro et dans l’air du temps, nous avons fait capituler la parole devant l’image. Nous voyons cela partout, y compris quand nous faisons nos petits flyers d’église… Le problème, c’est que l’image est devenu le contenu de notre communication, le contenu de nos chants, le contenu de nos prédications. Nous voulons « avoir l’air » et nous voulons avoir l’air « pros » pour pouvoir être acceptés par notre société.

Nous voulons avoir l’air « pro » dans la manière dont nous chantons et produisons notre musique de culte. Nous voulons avoir l’air « pro » en faisant des flyers qui … ben qui font « pro » – quoi que cela puisse vouloir dire. Nous voulons avoir l’air « pro », encore et toujours plus professionnels. C’est cela qui fera la force de notre évangile.

Problème ?

Avant la communication, par exemple, était définie par son contenu. Maintenant, elle est définie par l’image qu’elle donne de nous et que nous nous donnons de nous-mêmes. Nous avons vraisemblablement oublié que notre prédication, notre louange, notre évangélisation, doivent leur force à leur contenu.

Soyons en certains : même une église sans communication, sans flyers, sans stratégie longuement préparée sera une église dynamique du moment que le contenu de sa proclamation est fidèle à l’évangile.

Problème ?

L’image est étrangère, indifférente à la question du sens. La vue est l’organe de l’efficacité, la parole, elle, est incertaine. La vue donne l’évidence, la parole l’exclut car elle exige l’interprétation, la réflexion. L’image, au contraire de la parole, suppose en effet une immédiateté et donc court-circuite tout processus interprétatif. Ainsi, si l’image est mysticisme, la parole est interprétation réflexive.

Contrairement à ce que nous pouvons penser – ou à ce qu’on veut nous faire penser – l’image ne peut jamais être à elle seule facteur d’identité ou d’appartenance. Ainsi, le performing visuel est un danger sérieux : il nous laisse croire (1) que l’image seule crée un sentiment d’appartenance qui n’est en réalité qu’illusion et (2) que l’excellence de l’image que nous produisons – ou l’image que nous renvoyons de nous-mêmes – suffit à décrire la réalité. Or, une fois encore, l’image est immédiateté. Peut-être est-ce d’ailleurs pour cela que le performing visuel conduit directement à un performing émotionnel. Peut-être que cela peut expliquer l’accent contemporain sur l’émotionnalisation de la foi.

Les quelques problèmes soulignés ici mettent en évidence que l’idéal du performing, de la professionnalisation, s’il est parfois bien compris, peut facilement nous conduire vers une nouvelle tyrannie, celle de l’image.

L’efficacité, un nouveau gnosticisme

Mais en finalité, le « performing », ce n’est autre chose que le règne tyrannique de l’efficacité, l’efficacité, à tout prix. Exemple ? Un évangéliste commente sur son blog :

« Pour mesurer son efficacité, l’église en maintenance pose la question : Combien de visites le pasteur fait-il ? L’église en mission demande : Combien y a-t-il de disciples qui sont en train d’être formés ? »

Il ne pourrait rien y avoir de plus tragique. Pourquoi ?

Premièrement, nous glisserions dangereusement vers une théologie des œuvres. Bien sûr, on ne dit pas ici que nous sommes sauvés par les œuvres. Cependant, la fidélité de l’église serait évaluée non pas en fonction de … sa fidélité, tout simplement, mais de son efficacité ! On ne demande pas « La prédication est-elle fidèle à l’Ecriture » ou même « Le baptême et la Sainte Cène sont-ils bien pratiqués » car de toute façon nombreuses sont nos églises qui ne considèrent pas vraiment la question des sacrements comme étant particulièrement importante. Non, ce n’est pas la fidélité à l’Ecriture qui est la règle d’évaluation d’un ministère, c’est son efficacité.

Incroyable ! Cet évangéliste a conduit plus de 150 000 personnes à Christ ! Amen !

Du coup, nous mesurons même la valeur des personnes et des ministère à leur efficacité. Tout cela est en fait assez simple. Comment évaluez-vous la santé d’un ministère ? Prenez le ministère d’évangéliste : comment discernez-vous sa qualité ? Ne réfléchissez pas trop ! Cela pourrait fausser notre petite expérimentation.

Vous êtres prêts ? Cerveaux débranchés ?

Alors : « Comment évaluez-vous le ministère d’un évangéliste ? »

Stop !

Réponse : par le nombre de personnes qui se sont converties par son ministère. Et pour un pasteur ? Par le nombre de visites qu’il fait par semaine ? Par le nombre de prédications ou d’études bibliques qu’il fait par semaine ? Quel que soit le ministère, il lui faut qu’il soit efficace.

Le stagiaire doit être efficace, doit être partout, doit savoir tout faire, sinon pour quoi le paie-t-on ? En plus on le « prépare » ainsi à son futur ministère. Oui, en lui apprenant que nous sommes prêts à vendre sa santé spirituelle, physique, et mentale, pour quelques entrées en plus lors de notre culte.

L’évangéliste doit être efficace, être tout le temps dehors parce que ma foi, c’est bien ce que fait un évangéliste ! Oui, au détriment de sa réflexion biblique et théologique !

L’implanteur d’églises, quant à lui, doit être efficace, il doit avoir les meilleurs stratégies, les plus adaptées et « efficaces », informées par toutes les sciences humaines. Et tant pis si l’implanteur d’église a une prédication un peu faible parce que ce qu’on lui demande ce ‘est pas d’être un pasteur mas de créer le plus d’églises possibles. Si ces dernières ne tiennent que 5 ans ou si les chrétiens qui en sont le fruit ont une foi d’enfant, ce n’est pas de notre faute.

Si, nous en sommes responsables car nous avons capitulé devant l’efficacité ? Nous n’avons pas prit le temps. Nous avons cru que l’accomplissement des temps, l’accomplissement du salut des êtres humains n’était pas essentiellement l’oeuvre de Dieu mais la notre. Et puisque c’est ainsi, nous devons être efficaces.

Rappelons-nous une chose : nous serons mesurés avec la règle que nous aurons utilisé pour mesurer les autres. Rappelons-nous une deuxième chose : Christ est probablement le moins efficace de tous les prophètes. Après tout, étant Fils de Dieu, n’aurait-il pas pu être un peu plus efficace ? En ne parlant pas en paraboles, en appelant à la rescousse des légions d’anges d’élite, ou encore en choisissant des disciples qui auraient été un peu moins lents à la détente ? Franchement, de l’efficacité ? Pas vraiment ! Trois ans de ministère et au moment crucial, pas un ne tient le coup !

Vous penserez peut-être que je suis ici un peu monomaniaque et que je « focalise » un peu trop sur une anti-efficacité primaire. Possible. D’ailleurs, on pourrait bien sûr me répondre que l’efficacité est légitime « si le but soutient le bien commun et la dignité des personnes ». Mais cela ne fait que repousser la question. Car le problème est profond : même lorsque nous essayons d’éliminer l’efficacité de notre vision du monde, elle revient avec grande efficacité ! Prenons l’exemple du ministère pastoral : comment est-il évalué ?

  • par le nombre de ses visites pastorales ?

  • par son investissement national avec le CNEF ?

  • par le nombre de projets qu’il met en œuvre ?

  • par le nombre de nouvelles personnes qui viennent à l’église ?

Le pasteur est toujours sous pression. Il doit être toujours plus efficace. Alors, c’est vrai, beaucoup de théologiens et pasteurs sont conscients de ce problème et appellent le pasteur à mieux gérer son temps, à se ménager des temps de repos. On appellera aussi les églises et leurs unions à promouvoir un meilleur travail d’équipe.

On pourrait facilement croire que tout cela est fait par souci du pasteur. C’est le cas. Et malgré cela, la tyrannie de l’efficacité revient au galop sur des pégases foudroyants. Pourquoi le pasteur doit-il « prendre du temps pour lui » ? Pour revenir en forme : « Le pasteur a besoin de temps de repos et de ressourcement pour tenir dans la durée et être plus efficace dans le ministère. » Et voilà ! Pourquoi prendre du repos ? Pour être encore plus efficace ! Pourquoi prendre le temps ? Pour être toujours plus efficace.

Heureux, les efficaces, car le royaume des cieux est à eux ! La gloire, l’honneur et la puissance à celui qui sait remplir des stades de foot pour une campagne d’évangélisation ; mais pleurs et grincements de dents pour celui qui est faible et inefficace dans son ministère ; car au final, tout dépend de la performance du ministre !

Ce serait oublier que la règle du ministère de Christ, ce n’est pas l’efficacité mais la fidélité ; ce n’est pas l’efficacité mais le service. Ce qu’il demande, recommande, c’est la fidélité à son Dieu, c’est l’attachement au Père. La fidélité, rien de plus, rien de moins.

L’efficacité au prix de la responsabilité

On retrouve ainsi la même mystagogie dans tous les domaines théologiques, y compris la formation théologique qui a maintenant pour but de « former, stimuler et encourager les chrétiens à être des témoins efficaces. » Le problème ? Le problème ce n’est pas la motivation : vouloir encourager les chrétiens, les soutenir dans leur mission, c’est une motivation nécessaire. Le problème c’est de vouloir faire de nous des témoins « efficaces ». Jamais l’efficacité n’est une règle de conduite dans l’Ecriture. D’autres termes apparaissent cependant et, premiers parmi eux, nous trouvons la fidélité (nous l’avons mentionné avant) et la responsabilité.

Et là aussi, Ellul avait raison. Quelles que soient les problèmes avec sa théologie, sa dialectique ou son universalisme, sa remise en cause radicale de l’efficacité comme critère principal d’évaluation doit être entendu. Le problème de l’efficacité, c’est qu’elle fait « disparaître les fins au profit des moyens ». Lorsque l’efficacité est la règle e mesure que nous utilisons dans nos ministères, nous avons succombé à la tyrannie de l’efficacité technique. Ce que nous recherchons alors, c’est des moyens toujours plus efficaces. Nous ne recherchons plus à accomplir cette finalité que nous avions discerné en premier lieu. Nous ne cherchons plus qu’à être efficaces.

En ce qui concerne l’évangélisation, nous serions en danger de ne plus chercher la proclamation de cette bonne nouvelle, mais l’efficacité de notre proclamation. La finalité (la proclamation) s’efface devant la recherche de l’efficacité (le moyen). Comme le disait déjà Ellul : notre époque est caractérisée par la disparition des fins (la liberté en Christ) au profit des moyens (avoir une proclamation pertinente). Maintenant nous ne voulons que la proclamation pertinente et dans cette recherche unique, nous devenons ivres d’efficacité. Nous avons transformé notre proclamation en idolâtrie de l’efficacité.

C’est un comble, une ironie tragique : même la proclamation de l’évangile peut être transformée en idole lorsque nous le faisons pour le faire, et lorsque nous le faisons en voulant être le plus efficace possible. Pourquoi est-ce alors une idole ? Parce que nous avons oublié que cette proclamation n’est pas une fin en soi : elle est le moyen que Dieu utilise pour transformer radicalement des êtres humains ; pour les libérer, les réconcilier avec lui-même et avec le reste de sa création ; pour leur donner la paix, la justice, l’amour et la joie.

Conséquence dramatique : les pasteurs et autres responsables d’églises sont « mesurés » par leur efficacité. Un ministère qui « va bien » est un ministère efficace. Un « bon » stagiaire est un stagiaire efficace. Un « bon » évangéliste est un évangéliste efficace.

Ceci est, au mieux, une illusion.

Au pire, une idolâtrie.

En faisant ainsi, nous risquons de dé-responsabiliser les chrétiens en oubliant que nous sommes responsables de notre parole, responsables de notre proclamation. Nous ne sommes pas responsables du succès quantitatif de notre évangélisation, de nos projets d’implantation d’église. Dieu lui-même est responsable de tout ce qui touche à ce si grand salut ! Nous avons une responsabilité. Et malheureusement, si notre critère principal est l’efficacité, nous ne serons plus responsables de nos actes. Cette conclusion semblera peut-être étonnante, voire contradictoire. Après tout, n’est-ce pas en étant le plus efficace possible que nous montrerons notre responsabilité envers, par exemple, la mission ?

Non.

Ce n’est pas dans l’efficacité ou la professionnalisation que réside notre responsabilité mais premièrement dans la fidélité envers Dieu et sa révélation. Tout est une fonction de cette fidélité.

Conclusion

Le performing ! Tout un programme.

Un programme de professionnalisation quoiqu’il en coûte. Un oubli de notre histoire d’amateurs. Une volonté constante de performing. Un culte rendu à la recherche de l’efficacité.

L’Ecclésiaste, de son côté, ne nous encourage pas à être efficace mais à discerner les temps. Et non seulement à les discerner mais à reconnaître la futilité, l’inutilité, la nature provisoire de tout ce que nous faisons. Absolument tour ce que nous faisons est inutile, éphémère, provisoire. C’est Dieu, et lui seul, en dépit de notre performing, en dépit de notre soif de professionnalisation,en dépit de notre culte de l’efficacité, donnera un vrai sens à nos actions.

Et peut-être que cela demande alors de valoriser l’amateurisme, le calme, le silence. Peut-être bien qu’un jour nous auront besoin de ces trois choses. Plus que nous ne le pensons. Ellul, une fois et une dernière fois encore, concluait : « Le plus haut point de rupture envers cette société technicienne, l’attitude vraiment révolutionnaire, serait l’attitude de contemplation au lieu de l’agitation frénétique » (Autopsie de la révolution, 1969). A notre époque d’efficacité professionnelle, il me semble que c’est aussi une affirmation pleine de bon sens.

Finissons donc cette chronique par une éloge de l’inutilité !

Soyons honnêtes : parfois nous sommes aussi efficaces que l’armée de Sauron devant les portes de Mordor. Nous sommes des millions et nous n’accomplissons pas grand chose. Pourquoi le devrions-nous ? Nous ne recherchons pas à être justifiés par nos œuvres.