Recension de Steven Garber, « Visions of Vocation: Common Grace for the Common Good », Downers Grove, IVP, 2014

Visions of VocationQu’est-ce que la vocation ? On en parle souvent de manière quasi mystique. On essaie de discerner la « vocation divine », nous nous efforçons parfois de nous mettre à l’écoute de « l’appel de Dieu ». Nous distinguons aussi entre « profession » et « vocation ». La vocation est aussi très souvent comprise au sens de « destinée », en faisant presque un concept plus païen que chrétien comme si la vocation déterminait la vie humaine. D’autres font de la vocation ce qui distingue les êtres humains les uns avec les autres. Qu’en est-il alors ?

Dans cet ouvrage, Steven Garber, directeur du The Washington Institute for Faith et auteur de The Fabric of Faithfulness, se fait un devoir de remettre en question toutes ces fausses images que nous pouvons avoir de la « vocation ». De manière toute simple pour Garber, la vocation c’est « être responsable, par amour, de la condition actuelle du monde et de ce qu’il devrait être. Nous sommes appelés à être une grâce commune pour le bien commun. » (p. 18) Cette affirmation fondamentale pour Garber est précédée d’une forte conviction, celle de nous sentir concernés par notre culture (p. 17). De même, Garber nous exhorte à nous investir dans le monde, et ceci sur le long terme ! De suite, nous hésiterons : comment connaître notre monde et l’aimer tout de même ?

Ce défi est presque impossible, et Garber en est bien conscient — et c’est probablement cette question qui guide en réalité le projet de ce livre. Nous sommes responsables, souligne Garber, du bien être des autres, de la création et de nos relations. Il ne s’agit pas, bien sûr, de tout aimer mais d’arriver malgré tout, car le monde n’est pas tel qu’il devrait être. La vocation c’est donc, dans n’importe quel profession que nous ayons, un appel : « vient et voit ». Cette exhortation nous rappelle bien évidemment le « venir et goûter » la bonté de l’Eternel du Psaume 34.

Comment alors entrer dans cette vocation ? En devenant responsables de ce que nous sommes et de ce que nous faisons. De fait, conclu Garber, il faut se connaître pour découvrir sa vocation. Peut-être aurait-il du aller un peu plus loin en soulignant aussi qu’on ne se connaît vraiment qu’en connaissant Dieu !

Cette question de la vocation devient d’autant plus importantes dans les sociétés qui sont les notres. Garber traite de la place de nos vocations dans leur dimension « missionnaire » (dans la société), notamment dans le chapitre « Le paysage de notre vie », pp. 57-81, qui est sans nul doute l’un des plus intéressant. Garber souligne alors deux dimensions sociétales qui exigent l’engagement « vocationnel » des chrétiens : (1) La grande tentation du cynisme contemporain, et (2) la nécessité de transformer de l’intérieur cette culture du média, du son, de « la distraction à la mort » dans laquelle nous sommes immergés.

Mais pour être « sel de la terre », il convient que nous prenions conscience de la responsabilité que nous avons de connaître et de comprendre notre monde. Car vivre notre foi, c’est être interrogé par notre monde afin de pouvoir lui rendre les « raisons d’espérance » que nous avons. Nous pouvons, nous devons, nous sentir concernés par les souffrances de notre monde comme Dieu le fut par les souffrances de son peuple (Ex 3.5-7). À cette fin, l’auteur nous exhorte à nous rappeler de qui est Dieu, de qui nous sommes, et de comment nous sommes censés vivre … (p. 104) !

Certains seraient tentés d’objecter : vivre dans le monde, ce n’est pas vivre pour le monde mais pour Dieu envers et contre le monde dans lequel il nous a placés. À l’inverse de cela, Garber nous encourage, voire même nous engage à être responsables de l’appel (d’où « vocation ») que Dieu nous adresse à tous. Cet ouvrage est ainsi un appel à la responsabilité envers et contre la théorie postmoderne du « les choses arrivent » comme dans le film très postmoderne Cours Lola. (p. 79)

Cette responsabilité que nous avons envers ce monde, c’est en quelque sorte un « sens de l’incarnation » : selon notre auteur, les mots doivent devenir chair, pp. 120-130. Nous ne devons pas seulement apprendre à « faire » (faire de l’évangélisation, etc.) mais à « savoir et faire », car avoir un esprit sans cœur n’est rien. Nous devons apprendre à vivre, et apprendre à vivre, c’est faire vivre les livres et les idées.

L’auteur conclu ici que la « vocation », c’est finalement tirer les implications / conséquences de notre vie dans le monde, sachant que la plus grande partie de notre vie sera … ordinaire ! (pp. 136-137). Ceci est d’ailleurs un bon rappel car parler de vocation sous-entend pour beaucoup la nécessité de changer le monde. Pour l’auteur la vocation est une responsabilité envers la foi que nous avons en Dieu, responsabilité donnée à des gens ordinaires ayant des vies ordinaires ! (p. 168) Notre vocation n’a donc pas comme point de référence les super-ministères des grands prédicateurs ou évangélistes mais notre vocation est l’imitation de la « grande » vocation de Christ : l’incarnation (pp. 187 ss.). Dieu connaît très bien ce monde, et il l’aime quand même. Nous connaissons ce monde, et nous devons l’aimer quand même.

Quelques hésitations demeurent par rapport à certains points avancés par l’auteur, notamment sa volonté de fonder sa vue de la « vocation » sur une théologie sacramentelle de l’existence où la terre et le ciel s’entremêlent (p. 27). C’est probablement là ma première hésitation. L’utilisation de « sacramentel » en théologie protestante, voire particulièrement évangélique / réformée, attire actuellement de nombreux théologiens et étudiants. Mais l’utilisation de ce terme doit être fait avec une extrême prudence. Très souvent, nous avons tendance à utiliser des expressions et des termes qui paraissent appropriés sans en évaluer la portée générale. Je pense que le danger est ici le même. Car l’expression « le ciel et la terre s’entremêlent » est une expression théologique, au mieux ambigüe – trop ambigüe pour qu’elle serve à clarifier quoi que ce soit ! Si la « sacramentalité » est une expression que nous voulons utiliser, il est nécessaire d’en établir les frontières théologiques, ce que l’auteur ne fait manifestement pas dans cet ouvrage.

La deuxième hésitation n’est pas tant une hésitation qu’un vague regret. Il m’aurait semblé souhaitable que Garber explique, tout en soulignant la légitimité de « vivre pour le monde » (live for the sake of the wolrd, p. 189), que cela est centré premièrement sur une proclamation évangélique. Celle-ci est la mesure de notre vocation. La grâce commune, pour le bien commun. Certes. Et le fondement de la grâce commune, c’est la mission évangélique de Christ. Terminons par la prière pour les vocations clôturant ce livre :

« Dieu du ciel et de la terre, nous prions pour que ton royaume vienne, pour que ta volonté soit faite sur la terre comme elle l’est dans le ciel. Enseignes-nous à voir que nos vocations et nos occupations sont liées à ton œuvre dans ce monde. Pour les mères au foyer, pour ceux dont le travail forme notre vie commune dans cette ville, la nation, et le monde, pour ceux qui servent sur le marché des idées et du commerce, pour ceux dont les dons créatifs nous nourrissent tous, pour ceux dont les vocations les mènent dans le milieu académique, pour ceux qui attendent un emploi qui satisfera leur âme et leur service des autres, pour chacun d’entre eux nous te prions, te demandant ta compassion. Donnes-nous des yeux pour voir que notre travail est consacré pour toi, Seigneur, de la même manière que notre adoration t’es consacrée.
Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
Amen. » (p. 239)

 

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