Les hommes ne chantent plus. Ou : l’érotisation de Jésus (?)

Au cours de ma participation, ces derniers mois, à des cultes d’églises évangéliques assez différentes, une chose m’a frappé : le manque de voix d’hommes. Oui les hommes sont présents. Ils semblent chanter mais, malgré mon audition limitée, j’avais quand même l’impression que nous faisions tous du playback. Vous me direz : de toute façon les hommes ne chantent pas. Je comprends, bien que je ne sois pas certain de cela. Il me semble au contraire que pour certains chants (ou certaines formes de chants) les hommes prennent un certain plaisir à chanter. C’est peut-être moins le cas maintenant. Mais si dans certaines cultures, nous pouvons trouver une forte tradition de voix masculines (je pense au Pays de Galles, par exemple), cela ne paraît pas être le cas dans nos églises. Ou peut-être, ce n’est plus le cas. Les hommes ont-ils arrêté de chanter ? Pourquoi ?

 Petite note : je sais que quelqu’un va me citer son église où bien sûr, tout le monde participe à l’adoration, même les hommes. Je concède le point, ne connaissant pas toutes les églises.

Il y a plusieurs raisons à cet état de fait, et je voudrais en souligner deux, parmi d’autres.

Show must go on…

La première raison pour laquelle il y a de moins en moins de chanteurs est la professionnalisation de nos chants, voire de nos « groupes de louange ». Je ne m’étendrai pas vraiment là dessus parce que le constat est encore plus évident. Déjà que ces messieurs ne sont pas forcément portés au chant (nous avons effectivement peut-être besoin d’apprendre à mieux nous exprimer dans le chant), mais si en plus vous nous mettez devant les yeux un groupe de cinq musiciens et de trois chanteurs avec micros : (1) Je suis porté à vous écouter plus qu’à chanter, et (2) j’ai un bon prétexte pour ne pas chanter puisque de toute façon, personne ne s’entend chanter ! Et ainsi, certains de nos cultes sont devenus des scènes musicales. La qualité musicale est excellente, il n’y a rien à redire sur ce plan là. Mais le message envoyé est souvent : Bienvenue ! On espère que vous allez apprécier le show ! Laissez les pro chanter et contentez-vous d’apprécier. La seule positive c’est que ce problème est certainement assez facile à régler. Il nous suffit de considérer le « groupe de louange » comme un accompagnement au service de l’église et non pas comme une production sur la scène de l’église1.

L’érotisation de l’amour

La deuxième raison (notez ici que je ne pense pas que ce soit la seule), c’est la gêne occasionnée par le langage romantique, voire érotique, utilisé pour parler de notre amour de Dieu, de Jésus. Il y a en effet une grande sentimentalisation de l’amour dans nos chants. Petit exemple :

Plonge-moi dans ta rivière d’amour
plonge mon esprit dans les profondeur de ta joie
Inonde le désir de mon âme
Par la douce pluie du ciel

Mon âme est rafraichie
Quand ton onction m’envahit
Je suis restaurer et guérie
Quand ton onction m’envahit

Vous allez me dire que les émotions et les sentiments font quand même partie intégrante de ce qu’est l’amour. Mon problème, ce n’est pas que notre louange utilise le langage de l’amour, bien présent dans la Bible. Mon problème c’est que la description de notre amour pour Dieu est devenue presque exclusivement érotico-sentimentale.

Autre problème : nous avons tendance à décrire notre amour pour Dieu avec les standards du langage contemporain qui a une vue essentiellement émotionnelle et sexuelle de l’amour2. Pas de surprise donc de constater que nous avons fait de même avec notre amour de Jésus : je crains que nous ayons adopté la sentimentalisation et la sexualisation de l’amour. Bien que les deux premiers termes soient contenus dans ce que l’« amour », nous avons peut-être un peu trop rapidement oublié que le langage biblique utilise d’autres termes plus importants pour décrire notre amour de Dieu, en particulier, sa fidélité.

De fait, dans de nombreux cas, la Bible rapproche très fortement amour et fidélité. D’ailleurs la fidélité n’est-elle pas un élément beaucoup plus essentiel que le sentiment d’amour ? Lors des promesses échangées lors d’une bénédiction de mariage, les époux promettent-ils de « ressentir la même émotion, jusqu’à ce que la mort les sépare » ? Ils se promettent, notamment, fidélité. Mais clairement la fidélité a, dans notre société largement, cédé sa place à la sexualité en tant que définition essentielle de l’amour. Pas étonnant donc de constater la même chose dans certains de nos chants. Je ne dirai pas que nous avons sexualisé Jésus. Ce serait un peu fort. Mais nous avons érotisé Jésus. Ce qui revient quasiment au même. Je comprends assez facilement que certains soient mal à l’aise avec des chants comme celui-ci :

Mon Jésus, je t’aime,
Je te sais à moi.
Oh ! quel charme extrême
Me retient à toi !

Les plaisirs du monde
Ne m’attirent plus
Ton amour m’inonde,
Je t’aime, ô Jésus !

D’autant plus que souvent, la musique qui va avec ces chants serait digne de certains « tubes » romantiques en vogue chez les adolescents boutonneux dont les hormones sont hors de contrôle. L’association vocabulaire-musique devient alors insoutenable. À la limite, je préfèrerais presque le travers « Jésus mon meilleur ami » que notre nouveau « Jésus, mon amoureux » :

Je veux chanter un chant d’amour
Pour mon sauveur, pour toi Jésus.
Merci pour ce que tu as fait,
Tu es si précieux, Jésus, mon sauveur.

Je suis heureux/se, tu m’as donné ton nom.
Je ne veux pas être ailleurs
Que dans tes bras d’amour, dans tes bras d’amour,
Tout près de toi, contre ton cœur, dans tes bras d’amour.

Mais les critiques faites à l’encontre de ces chants en particulier ne doivent pas faire oublier que l’amour pour Dieu demeure une réalité essentielle de notre louange. J.K.A. Smith remarque :

« Bien que nous devions être, à juste titre, critique de la grammaire centrée sur le « moi » utilisée par ces chants, je ne pense pas que nous devrions si rapidement effacer leurs éléments « romantique » ou même « érotiques ». Ceci aussi est un témoignage au « pourquoi et comment » nous sommes si profondément émus par certains de nos chants. »3

Bien que j’apprécie particulièrement les ouvrages de Jaimie Smith (recension de l’ouvrage cité, à venir), je soulignerai icii mon hésitation à prendre le Cantique des cantiques pour justifier l’érotisation de Jésus. Pourquoi ? A priori le langage du Cantique des cantiques est pour le moins… romantique, pour ne pas aller plus loin ! En soi, que le langage utilisé pour parler de notre amour de Dieu soit assez romantique ne me pose pas plus de problème que ça… lorsque son utilisation est modérée. Mais le problème n’est pas un problème de langage mais d’application. Le Cantique des cantiques nous rappelle des choses essentielles quant à l’amour qui nous lie à Dieu. Mais dans sa forme comme dans son application, c’est un livre essentiellement personnel. Le langage de ce livre biblique est intime : ce qui est en jeu, de manière analogique, c’est l’intimité spirituelle entre Dieu et le croyant. Son langage peut difficilement être le modèle de notre louange communautaire (publique). C’est une louange personnelle. Par contraste, le modèle de la louange communautaire est bien plutôt le livre des Psaumes.

C’est aussi la raison pour laquelle je serais assez hésitant à faire de l’expérience des mystiques comme Thérèse d’Avila ou Thérèse de Lisieux (ou d’autres !) une règne ou modèle d’adoration communautaire. Jaimie Smith4 considère que la critique de la sur-sentimentalisation de ces chants (voire leur érotisation) est une conséquence d’un rationalisme moderne. Il conclue aussi que ce même rationalisme a conduit au rejet pur et simple de l’expérience spirituelle des femmes, notamment des grandes mystique de la période médiévale. Ainsi pour Smith, en rejetant les chants en question, nous ferions preuve d’un rejet viscérale de l’expérience spirituelle féminine faisant de notre adoration quelque chose d’essentiellement masculin.

Mais comme je l’ai noté, ce qui pose à mon sens problème c’est de prendre la démonstration d’une expérience spirituelle personnelle comme modèle d’adoration communautaire. Non pas que le Cantique des cantiques, livre canonique d’autant plus, ne soit pas un modèle de vie spirituelle. Il peut l’être. Mais je doute encore qu’il puisse modeler, comme le font les Psaumes, les chants que nous entonnons dans nos cultes.

L’adoration du dieu binitaire

Si la gêne occasionnée par l’érotisation de Jésus est l’une des raisons qui conduit à la capitulation de nombreux chanteurs, d’autres ont avancé une autre raison : l’effacement de la personne de Dieu-Père. Nous chantons en effet beaucoup à propos de Jésus. Avec raison. Nous chantons l’amour que nous avons pour lui, son amour pour nous. Mais nous oublions que, le plus souvent dans le langage biblique, l’amour qui nous a sauvé est décrit comme étant celui du Père. Je ne veux pas dire qu’il est totalement illégitime de parler de l’amour que Jésus a eu pour nous – ce langage est possible au regard de ce que l’Ecriture dit de son œuvre en notre faveur. Je souhaite simplement souligner que c’est Dieu-Père ou Dieu (trinitaire) qui « montre son amour pour nous ». Le célèbre verset de Jean 3.16 parle de cet amour du Père : « Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle. » Ou encore l’apôtre Paul, dans le début de sa lettre aux Romains : « Mais Dieu prouve son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore des pécheurs, Christ est mort pour nous. »

Pourquoi l’amour pour Dieu s’est-il focalisé sur Jésus au lieu de prendre en compte toute la diversité de l’amour trinitaire ? Peut-être parce que notre érotisation amoureuse doit se porter sur une personne que nous pouvons imaginer, visualiser, la deuxième personne trinitaire : Jésus. Il y aurait aussi une difficulté psychologique à érotiser notre amour pour Dieu-Père, et on comprendra facilement pourquoi ! Nous touchons d’ailleurs là à une autre difficulté : le déclin de la figure paternelle. Il est clair que dans nos sociétés il y a une perte de modèles paternels. Avons-nous alors suivi ce déclin sans en être conscients ? Une fois encore, peut-être. La faute n’est à personne en particulier : nous avons juste retranché une partie importante de notre louange à cause d’un déclin socio-démographique importante.

D’ailleurs symptomatique de cette « binarité divine », c’est la confusion des personnes. Si nous chantons – je laisse le soin à chacun de décider – « dans tes bras d’amour », posons-nous la question : qui nous tient dans ses bras, dans ses mains ? Jésus ! Oui, parce que comme tout le monde le sait, la bonne réponses, c’est toujours Jésus ! Et bien non, au risque d’en décevoir certains. Celui qui nous tient dans sa main, celui qui nous prend dans ses bras, c’est Dieu le Père qui accueille ses enfants revenus vers lui. C’est le père de la fameuse parabole, c’est le père dans l’Ancien Testament qui ramène son peuple d’exil.

Cela n’entraîne pas, bien sûr, que le Père soit le seul dont l’amour soit exprimé dans notre rédemption. Ce que je voulais noter en particulier, c’est que ce qui s’exprime dans cette fidélité de Dieu en vue de notre salut, c’est l’amour du Dieu trinitaire. Or, nous avons tendance à parler de notre amour pour Jésus, et très peu des autres personnes de la trinité. De l’Esprit, nous parlons beaucoup, mais nous parlons essentiellement de sa puissance, de ses dons, de son onction. N’en reste pas moins que l’amour de Dieu, celui que nous lui portons, est le plus souvent porté sur l’image de Jésus.

Pour conclure

Alors, pourquoi plusieurs de ces messieurs ont arrêté de chanter ? Certains diront que c’est parce que les hommes ont plus de problème à montrer leurs émotions. D’autres poursuivront en soulignant qu’il était temps que nous prenions en compte la nature maternelle de Dieu. Soit. Il est beaucoup plus simple de faire de la psychologie de bas étage plutôt que de nous remettre en cause. D’un autre côté, j’aurais toujours quelques doutes quant à la pertinence de l’érotisation de Jésus dans nos chants de louange (c’est à dire dans notre adoration communautaire).

À ce sujet, un petit principe directeur : si, dans tel ou tel chant, vous pouvez inter-changer le nom de Jésus avec celui de votre époux (ou « autre »), sans noter une différence essentielle, alors il y a un problème. Quelques lignes d’exemple :

Mon époux, je t’aime,
Je te sais à moi.
Oh ! quel charme extrême
Me retient à toi !

OK. Vous voyez ce que je veux dire, pas la peine que j’en dise plus.

Je confesse, avant même de commencer ce petit article : fermer les yeux sur une mélodie romantique et chanter que « j’aime la beauté de Jésus »… c’est largement trop me demander ! Je reconnais aussi avoir forcé le trait, et j’espère donc ne pas avoir donné l’impression que toute expression d »amour envers Christ était illégitime. Je voulais simplement souligner le fait que notre vocabulaire était en danger de se conformer au vocabulaire de notre société. Je reste convaincu que l’érotisation de nos chants de louange ne sont pas dus à l’exemple des grandes mystiques comme Thérèse ou Hildegarde5. Je doute que le monde évangélique soit aussi cultivé. Non, je reste persuadé que cette érotisation de Jésus est l’image de l’érotisation de l’amour sans une société obsédée par le corps.

Que nous reste-t-il donc ? Il nous reste à revoir nos chants, notre vocabulaire et bien prendre en compte la richesse et la diversité du langage biblique. Quelques suggestions :

1) Définir de manière biblique l’amour.
2) Souligner la nature trinitaire de l’amour divin.
3) Distinguer l’expression personnelle et communautaire de notre amour pour Dieu.
4) Porter attention aux nécessaires expressions masculines et féminines dans notre adoration. C’est probablement ce point en particulier qui exigera le plus de réflexion afin de faire justice à tous.

______________________________________ 

Notes :

1 Mais cette professionnalisation du culte ne touche pas que les chanteurs ! Les chanteuses aussi peuvent être tentées de laisser faire les « pro » !

2 On observait déjà cela dans le monde publicitaire dans les années 1960. Voir par exemple Gérard Blanchard, De l’érotisation publicitaire, 21, 1968, pp. 65-75.

3 James K. A. Smith,Desiring the Kingdom: Worship, Worldview, and Cultural Formation, Grand Rapids, Baker, 2009, p. 79, note 7.

4 Idem.

5 On oublie aussi très souvent que le langage « romantique » que beaucoup soulignent comme étant l’un des aspects distinctifs de l’expérience spirituelle de ces femmes se double le plus souvent d’une forte adoration eucharistique. Le rapport entre les deux mériterait d’être explicité.

Anthologie G.K. Chesterton en ePub

Comme beaucoup le savent, l’auteur, journaliste, apologète et métaphysicien elfique Gilbert Keith Chesterton est l’un des auteurs que je me plaît à citer. Il est à l’origine, notamment, de mon intérêt pour toute chose imaginaire, y compris les licornes, ainsi que père ontologique de la chronique des mystagogues (cf. son article).

La plupart des oeuvres de Chesterton relevant depuis un bon moment (techniquement depuis 1973) du domaine public, hormis en France et aux États-Unis (comme il se doit), voici un petit ePub rassemblant tous les livres de Chesterton qui sont dans le domaine public :

  • Orthodoxy
  • What’s Wrong with the World
  • A Short History of England
  • Heretics
  • The Flying Inn
  • The Ball and the Cross
  • The Napoleon of Notting Hill
  • Magic: A Fantastic Comedy
  • The Man Who Was Thursday: A Nightmare
  • The Club of Queer Trades
  • Manalive
  • Alarms and Discursions
  • The Wisdom of Father Brown
  • The Innocence of Father Brown
  • The Defendant
  • The Crimes of England
  • The Appetite of Tyranny
  • All Things Considered
  • A Miscellany of Men
  • Letters to an Old Garibaldian
  • Irish Impressions
  • Eugenics and other Evils
  • Divorce vs. Democracy
  • Varied Types
  • Twelve Types
  • Tremendous Trifles
  • The Superstition of Divorce
  • The New Jerusalem
  • George Bernard Shaw
  • Appreciations and Criticisms of the Works of Charles Dickens
  • The Victorian Age in Literature
  • Greybeards at Play
  • G.F. Watts
  • Gloria in Profundis
  • The Ballad of the White Horse
  • The Wild Knight and Other Poems

Le document final est loin d’être parfait. Les livres disponibles sur Wikisource (en anglais) ont été générés par WSExport et ensuite assemblés sous Calibre. Il manque juste les pages de titre de chaque livre mais les textes sont, eux, complets.

Bien sûr, tout ces livres sont en anglais. Le jour où la France sera plus respectueuse du droit de la paternité des oeuvres en question, et du droit des lecteurs, nous auront la chance de pouvoir diffuser largement les oeuvres d’un tel auteur !