Pierre Bordage, « Chronique des ombres », Au diable vauvert, 2013

chroniques des ombres-bordageQue nous réserve l’avenir ? Un monde d’utopies et de rêves enfin devenus réalité ? Un monde dans lequel les robots nous auront anéantis ? Dans sa Chronique des ombres, Pierre Bordage, l’un des auteurs de SF français les plus connus, nous donne ici l’un de ses meilleurs livres de dix dernières années. Même si je n’ai jamais été un grand fan de Bordage, j’ai eu du mal à apprécier « La trilogie des prophéties », je trouve ici Bordage au mieux de son écriture.

Chronique des ombres met en scène un monde post-nucléaire dans lequel une partie du reste de l’humanité (pour une fois un grand reste) s’est confinée à l’intérieur de méga-cités « unifiées » protégées par des frontières infranchissables. Rien de bien étonnant jusque là. Le récit se développe dans ces quasi 800 pp. autour de deux centres narratifs suivant deux évènements parallèles : deux destructions, deux tentatives de survie, deux raisons de vivre.

À l’intérieur des murs, nous suivons des « fouineurs », des détectives sélectionnés pour leur capacités analytique et leur disposition physiologique rendant possible l’utilisation d’une biopuce d’une efficacité sans mesure. Nous découvrons ici une partie de l’humanité : celle qui peut vivre confortablement informée et maintenue dans un état de contrôle social par les nanopuces régulant finalement elles-mêmes l’ordre des cités unifiées. Dans ces villes surprotégées un danger invisible commence cependant une œuvre de destruction massive. Des centaines, puis des milliers et centaines de milliers, de meurtres, de massacres se produisent, inexpliqués, et inexplicables. Les fouineurs commencent alors l’enquête sur les Ombres : d’une enquête politique au sein de la structure même de la cité unifiée de New-York/Londres/Paris à une enquête scientifique, les fouineurs en viendront à une conclusion que tout humain devra prendre pour lui-même. Nous devons vivre pour découvrir ce que cela signifie vraiment d’être humain.

À l’extérieur des murs, des mutations génétiques ont affecté les humains de manière plus ou moins sérieuses. Par suite de mutations, les déchets nucléaires sont presque devenus humains… ou est-ce l’inverse ? Dans cette jungle dévastée survivent comme ils le peuvent des clans en guerre constante. Dans ces mondes horcite (entendre « hors-cité ») sans pitié, les clans utilisent au mieux ces mutations imprévues. Parmi tous ces « mutants », certains ont acquis des facultés quasi prophétiques. Pour Josp, l’un de ces étranges personnages que nous suivons jusqu’au dénouement et fin ultime de ce monde, la direction du temps n’existe plus de manière aussi distincte que pour nous. Le passé et le futur envahissent parfois le présent, comme si les lois de la thermodynamique ne s’appliquaient plus. Josp bientôt accueilli par d’autres égarés de ce monde de l’extérieur tente alors une épique descente vers des terres plus accueillantes, après leur face à face presque mortel avec une horde apocalyptique détruisant toute trace de vie humaine… de manière systématique.

Les deux récits convergeront donc vers le lieu–mémoire–origine de ces deux vagues destructrices, là où toute fin a commencé. Bordage dévoilera dans ses derniers chapitres la motivation derrière la volonté affichée de se débarrasser des derniers vestiges de l’humanité. L’humanité ? Une rareté disparue. Ce thème, Bordage l’a traité de nombreuses fois, menant toujours sa réflexion humaniste vers une fin quasi tragique, avec toutefois une persistante eucatastrophe nous présentant avec un choix important : celui de vouloir rester humain, malgré les situations humaines désespérantes dans lesquelles Bordage nous plonge. Il n’en est pas autrement avec cette Chronique des ombres. La question s’incarne alors de manière diverse : Que ferons-nous de notre humanité ? Prendrons-nous la décision de la protéger au risque de nous perdre ? Prendrons-nous la décision de la perdre afin de nous protéger ? Cela dépendra beaucoup du monde que nous créerons.

Le monde créé ici par Bordage est sans pitié : deux mondes s’affrontent sans le savoir ; deux mondes sont en voie d’extinction dans un conflit qui met aux prises un monde désabusé conduit vers sa perte par un groupe de « moins qu’humains » voulant présider à la renaissance d’une humanité qui serait moins qu’humaine. On rejoint ici les grands thèmes chers à Bordage, bien que le thème de la spiritualité soit moins présent dans ce dernier Bordage qu’il ne l’a été dans de nombreuses autres œuvres du géant français de la SF. On retrouvera cependant la critique modérée de la suprématie technicienne, du libéralisme économique ou encore de la cruauté-moralité humaine. Bordage a dans le passé montré que la SF pouvait être politique, qu’elle pouvait nous mettre face à nos propres démons, comme avec son Ange de l’Abîme.

Dans Chronique des ombres, on retrouve une certaine méfiance à l’égard d’une démocratie pouvant tout justifier, même les plus grandes manipulations. Comme le rappelle l’un des personnages-clés : « Le pouvoir des cités… se pique de démocratie, d’égalité, d’humanisme, mais il est basé sur la discrimination » (p. 588). Entre l’anarchie des clans et la technodémocratie totalitaire, Bordage nous met une fois encore face à un avenir possible de l’humanité. Si Bordage lui-même a une personnalité finalement assez optimiste, la plupart de ses ouvrages sont eux assez pessimiste quant au futur d’une humanité auto-destructrice. Mais ce qui frappe dans cette SF, c’est la relative absence des utopies technologiques qui ont laissé une empreinte assez distincte dans ce genre littéraire.

Oubliez les cyborgs et autre machines vivantes. Oubliez les guerres nucléaires, oubliez le « nouvel ordre mondial » des Cités Unifiées. Oubliez le « tube » sous l’atlantique permettant de relier Londres à New York en quelques heures. Oubliez tous les gadgets littéraires possibles seulement dans la SF.

Que reste-t-il ?

Il nous reste une démocratie totalitaire manipulant ses citoyens avec une parfaite précision.
Il nous reste une technologie qui, plus qu’auparavant, asservit et déshumanise l’être humain.
Il nous reste une transformation forcée en posthumanité, transformation
Il nous reste l’un des avenir possibles pour notre humanité.

Cet avenir possible c’est celui de l’humanité augmentée, d’une humanité disparue sous sa forme matérielle pour être comme transférée dans une conscience désincarnée contrôlant un monde de machines : « Une ère commence : celle de l’humanité augmentée, ou, ainsi que l’ont appelée certains philosophes et auteurs de science-fiction du 20e siècle, la post-humanité. Nous sommes sur le point de devenir des plus qu’humains » (p. 707).

Bien sûr, la contrepartie, c’est que devenir plus qu’humains c’est faire disparaître les « particuliers » de l’humanité : vous et moi. Pour faire de l’humanité en général quelque chose de supérieur, il faut perdre l’humanité particulière et ainsi conclure que « nous sommes parvenus au terme de la longue marche qui nous a conduits à la dissolution de notre individualité » (p. 719). En interprétant cela de manière philosophique on pourrait discerner ici la grande question philosophique de l’un et du multiple, ou de l’unité et de la diversité. Pourrons-nous préserver les deux ou devrons-nous choisir : sacrifier la diversité pour préserver l’humanité au sens général ou sacrifier l’humanité en général pour ne préserver que quelques rares individus ?

Mais cet avenir finalement moins qu’humain n’est pas une fatalité.

Quel autre avenir ? Un avenir à imaginer, ou à conter :

« À présent, mesdames et messieurs, l’heure est venue pour moi de me retirer. Je reviendrai bientôt pour vous raconter une nouvelle histoire et caresser le grand rêve humain » (p. 751).