Andy Crouch, Playing God: Redeeming the Gift of Power, Downers Grove, IVP, 2013

playing godAndy Crouch est probablement inconnu du monde évangélique français, à tort.Crouch est le directeur exécutif de Christianity Today, sans conteste l’un des magazines évangélique les plus connus. Crouch est auteur et conférencier de renommée… mondiale si vous êtes anglo-saxon, et auteur de Culture Making, un livre qui avait reçu les plus grandes éloges lors de sa publication en 2008.

Avec Playing God, Crouch renouvelle cet exploit. Il est vrai que cette étude sur le pouvoir, l’une des rares études récentes sur ce sujet, est excellente, ce qui a conduit à certaines… éloges presque trop forcées pour êtres vraies : « Comment décrire l’un des meilleurs livres de l’année ? Comment puis-je parler d’un livre qui est si riche, qui nous fait voyager dans de nombreux domaines d’études, et qui est si merveilleusement, magnifiquement, écrit ? Les mots me manquent presque. »1 Modérons nos propos ! On dirait presque que l’auteur ci-dessus va s’évanouir à la simple mention du titre de ce livre.

L’étude de Crouch se veut un croisement fertile entre la sociologie et la théologie et, plus encore qu’avec Culture Making, envers lequel j’ai quelques réserves, c’est en cela un succès relatif – nous verrons plus tard pourquoi ce succès n’est que relatif. La thèse principale de Crouch est simple, et claire : Le pouvoir (puissance) est un élément constitutif de notre monde. Et plus encore, le pouvoir est un don. Nous ne pouvons pas plus échapper à la présence du pouvoir que nous pouvons nous passer d’air. Le pouvoir est partout :

« Un thème de Culture Making était que nous tous, pas seulement les élites culturelles, avons la possibilité et la responsabilité de créer et de cultiver la culture ; un thème clé de Playing God est que nous tous, pas seulement les ‘puissants’, ont un réel pouvoir et la responsabilité de bien l’utiliser. »2

Pour soutenir sa thèse centrale, Crouch adopte une définition du « pouvoir » basée sur une définition préalable de la culture empruntée à Ken Myers (créateur du programme Mars Hill Audio) : « La culture, c’est ce que nous faisons du monde ». Si nous passons sur la dimension trop participative et consciente de cette définition (nous vivons souvent dans une culture dont nous n’avons pas conscience, nous ne le « faisons pas », c’est elle aussi qui nous fait), nous arrivons à la définition suivante du pouvoir :

« Le pouvoir c’est simplement (et à la fois ce n’est pas aussi simple) la capacité à participer à ce processus de création, des choses et du sens, qui est la chose la plus distinctive que les êtres humains puissent accomplir » (p. 17).

Nous touchons là à l’un des premiers problèmes de ce livre : l’absence de définition biblique du pouvoir.

Il est vrai que Crouch amène un grand nombre de points théologiques très pertinents à l’étude biblique du pouvoir. Il nous faut apprécier la volonté très marquée d’analyser ce thème sous un angle historico-rédemtpif. Convaincu que cette approche est l’une des meilleures méthodes d’étude thématique dans la Bible, je ne peux qu’être reconnaissant du résultat auquel Crouch arrive. Mais ce résultat final a aussi ses limites. Le tout aurait mérité que la théologie biblique du pouvoir, que Crouch essaie d’exposer, puisse se fonder sur une attention plus particulière portée à l’expression du « pouvoir » dans le contexte linguistique et social dans lesquels les textes bibliques, particulièrement ceux de l’Ancien Testament, ont été écrits. Dès le début, Crouch parle indistinctement de la « puissance » nécessaire pour produire quelque chose et du pouvoir lui-même. Peut-être ici y a-t-il aussi un problème de langue, l’anglais utilisant power pour signifier les deux choses. Au-delà de cela, la définition du pouvoir est à mon sens trop limitée. On le voit par exemple dans sa caractérisation de l’absence de pouvoir, de l’aliénation, comme « ne pas pouvoir donner de sens à quelque chose ». Certains demanderont alors si cette définition du pouvoir n’est pas un peu trop limitée. Je me posais aussi cette question avant de terminer la lecture du livre de Crouch. Si h’ai encore de nombreuses questions, je dois avouer que n’importe quel autre livre sur le sujet n’aurait aiguisé ma curiosité théologique d’une petite heure. Il en va différemment ici. Toute argument me conduit à plus de questions. Et toujours je reviens à cette question du pouvoir qui est partout présent, reflet probable de la structure du monde créé.

De là, Crouch conclu que le pouvoir a été doublement perverti par les conséquences du péché, ce qui se voit à travers les deux manifestations de ce détournement du pouvoir : l’idolâtrie et l’injustice. Toute la relation établie par Crouch entre idolâtrie et pouvoir est l’un des aspect les plus fascinants de l’étude de Crouch.

1) Au début, le pouvoir n’était pas corrompu ;
2) Le pouvoir est dans notre monde déchu étroitement lié à la notion d’idolâtrie.

Crouch présente d’ailleurs une excellent exposition du lien entre injustice et idolâtrie. La deuxième (idolâtrie) tend à nous transformer en dieux qui rendront les autres esclaves (injustice). Si la relation entre idolâtrie et pouvoir est cruciale, la définition de l’idolâtrie laisserait à désirer : « l’idolâtrie est le terme biblique pour la capacité créative humaine à perdre les pédales » (p. 55) Ce n’est pas tant que cette définition est erronée mais qu’elle est largement incomplète. Crouch met en effet beaucoup trop l’accent sur l’idole comme création humaine sans s’attarder autant qu’il le faudrait sur l’idole comme servitude.

Quelle est la solution à cette double perversion du pouvoir selon Crouch ? Premièrement, nous devons nous rappeler que la notion d’image de Dieu est une notion théologique dont nous ne devons jamais sous-estimer l’importance :

« L’argument général de l’ouvrage est que nous ne pourrons jamais comprendre ce qu’est le pouvoir – ses possibilités ou ses distorsions – à moins que nous ne comprenions l’importance de l’être humain créé à l’image de Dieu. »3

Sans commenter plus sur cela, je mettrai en avant une raison essentielle pour laquelle cette intuition devrait être beaucoup mieux prises en compte lorsque nous parlons de l’importance et du danger du « pouvoir » et de la manière dont la foi peut renouveler radicalement cette capacité… et je laisse à Crouch le soin de l’expliquer lui-même :

« Le vrai pouvoir est en recherche de relations. Le pouvoir idolâtre et dominateur évite et a peur des relations. Mais le vrai pouvoir est destiné à être intégré dans des relations de confiance mutuelle, de soumission et de créativité. »4

Un aspect très intéressant sur lequel on mériterait de s’arrêter, mais que je ne ferais que mentionner est le constat que le pouvoir existe toujours dans une relation asymétrique. Cela signifie-t-il alors que le pouvoir est nécessairement mauvais ? Souvent nous pensons cela parce que cette nature asymétrique du pouvoir est l’occasion de toutes les exploitations. À voir…

Quelques réflexions pour aller plus loin. Tout d’abord les conclusions de Crouch concernant l’exercice du pouvoir manquent de contestation – ou mieux, de « pouvoir contestataire ». Un tout petit exemple qui m’intéresse particulièrement en ce moment, celui des royalties (pp. 151-152). Crouch, peut-être par habitude et parce que c’est sa source de subsistance essentielle considère que c’est un privilège, mais que ce privilège est neutre. Si je suis de plus en plus convaincu que le système même de royalties est une démonstration d’un système problématique, je regrette que le point de départ de Crouch ne lui permette pas (je ne dirai pas « jamais ») d’être plus anti-conformiste qu’il ne l’est. D’ailleurs, je contesterai ici la conclusion selon laquelle le privilège est neutre5. Voire que le privilège n’est pas mauvais. Au contraire, le privilège est très souvent l’exercice d’une domination destructrice du pouvoir (cf. Jacques 2).

Il est d’ailleurs assez ironique de voir Crouch arriver à la même conclusion dans son commentaire sur le « lavement des pieds », lorsqu’il souligne que Jésus ne se défait pas de son pouvoir mais de son privilège. Là aussi Crouch aurait pu aller plus loin. Il ne dit pas ce qu’est ce « pouvoir » de Jésus. Quel est-il, d’où vient-il ? C’est une question métaphysique et éthique finalement, et on pourrit dire que le « pouvoir », c’est la manifestation dans les relations de l’essence, de la nature, d’une personne ou d’une institution. C’est l’une des choses cruciales qui manque dans le livre de Crouch : le lien entre nature et pouvoir. Nous utilisons tous le pouvoir que nous avons par nature. C’est pour cela que le pouvoir perverti est aussi destructeur : il détruit ce que nous sommes. C’est aussi pour cela que la domination ou l’injustice sont une déshumanisation.

Enfin, on aurait pu attendre, et souhaiter un peu moins d’exemples culturels et un peu plus de profondeur biblique. J’aime beaucoup les exemples trouvés dans notre culture occidentale, mais les exemples me semblent bien trop présents et trop culturellement orientés. D’ailleurs, qu’en est-il de l’exercice du pouvoir dans d’autres cultures ? Qu’en dire ? Comment l’Ecriture transfigure-t-elle ces autres conceptions du pouvoir ? L’absence de considération biblique de la diversité des incarnation du pouvoir dans les sociétés humaines est aussi une grande faiblesse de cette étude. Non pas qu’il y ait de l’anti-biblique, loin de là. Après tout, la conclusion, c’est que le pouvoir est perverti, et à une telle conclusion, il est bien difficile de s’opposer tant elle s’ancre dans une considération historico-rédemptive du pouvoir de Dieu qui amène le monde de la création à la restauration en passant par la rédemption. Mais le livre aurait gagné en pertinence s’il avait pris en compte la diversité des expressions du pouvoir dans la Bible.

Terminons sur un autre problème récurrent – problème aussi présent dans son précédent Culture Making – est l’absence de justification ou d’explication. Cela le conduit à faire des affirmations à l’emporte-pièce difficiles à justifier bibliquement ou théologiquement comme par exemple : « La nature est bonne, la culture est très bonne » (p. 104). Même si cela était correct, ce dont je ne suis personnellement pas convaincu, il faudrait un minimum de justification biblique. De même lorsqu’il affirme que le pouvoir sert à l’embellissement du monde. Pourquoi, comment ? Bien sûr ce concept « d’embellisement » (human flourishing6) est le principe régulateur de Crouch, probablement le principe par excellence par lequel il faudrait étudier quasiment tous ses écrits.

C’est à cause de tout cela que je pense que les conclusions de Crouch auraient du aller beaucoup plus loin dans une mise en valeur du pouvoir bien exercé, mais aussi du refus de l’exercice du pouvoir. Cela sous estime-t-il le fait que l’absence de pouvoir est aussi esclavage ? Non, certainement pas, car Crouch est très conscient des effets serviles d’un mauvais exercice du pouvoir. Cependant, je reste convaincu qu’il aurait pu aller beaucoup plus dans cette direction pour que l’ensemble de sa présentation porte les fruits mérités. J’en profite pour souligner que c’est souvent les livres qui nous posent le plus de questions, et dans lesquels nous soulevons le plus de « problèmes » (le mot est un peu fort) qui sont les livres qui ont le plus de mérités et nous aideront à progresser dans notre théologie et dans notre compréhension biblique. Pour cela, cette étude de Crouch est plus importante que son précédent livre. La difficulté du sujet, l’équilibre qu’il essaie d’atteindre et sa volonté d’ancrer son analyse sur l’histoire de la révélation sont exemplaires7.

Le péché qui nous a mené vers l’idolâtrie donne l’illusion du pouvoir. Cette illusion du pouvoir nous mène vers l’exercice de l’injustice, c’est à dire de nier toute signification aux autres. La solution au problème du pouvoir, c’est donc l’amour (la communion). Reprenant un proverbe que tout le monde connaît maintenant, Crouch peut conclure : « L’amour absolu transfigure le pouvoir absolu » (p. 45). Je laisserait à un autre théologien le mot de la fin : « L’amour, c’est le pouvoir de défendre ce que nous savons ne pas être défendable. L’espérance c’est le pouvoir d’être joyeux dans les circonstances en lesquelles nous savons que nous devrions désespérer. » G.K. Chesterton, Hérétiques.

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Notes :

2 Justin Taylor, « An Interview with Andy Crouch about the Idol and Gift of Power », Gospel Coalition, http://thegospelcoalition.org

3 Justin Taylor, « An Interview with Andy Crouch about the Idol and Gift of Power », Gospel Coalition, http://thegospelcoalition.org

4 Justin Taylor, « An Interview with Andy Crouch about the Idol and Gift of Power », Gospel Coalition, http://thegospelcoalition.org

5 L’absence de note est une erreur presque voulue !

6 « I think of flourishing as fullness of being—the “life, and that abundantly” that Jesus spoke of. Flourishing refers to what you find when all the latent potential and possibility within any created thing or person are fully expressed. In both Culture Making and Playing God I talk about the transition from nature to culture as a move from “good” to “very good.” » Justin Taylor, « An Interview with Andy Crouch about the Idol and Gift of Power », Gospel Coalition, http://thegospelcoalition.org

7 J’en profite aussi pour faire référence à un autre livre excellent portant sur un thème inhabituel : l’ambition. Dave Harvey, Rescuing Ambition, Crossway 2010.

Théologie antifragile. Recension de Nassim Nicholas Taleb, « Antifragile : Les bienfaits du désordre », Paris, Les Belles Lettres, 2013

antifragileEn 2007, quelques mois avant la crise financière, un auteur dont peu avaient déjà entendu le nom (présent auteur y compris), publiait Le cygne noir : La puissance de l’imprévisible. Depuis, Nassim Taleb n’a cessé de répéter sa conclusion la plus importante : nos systèmes (financiers, politiques, statistiques) sont défectueux car ils font entrer dans un système « normatif » des évènements purement imprévisibles qui doivent (devraient) le rester.

Avec Antifragile, le philosophe et statisticien américano-libanais1, s’est donné la tâche d’écrire ce qui doit servir de fondement, de préalable à son Cygne noir. Dans ce nouveau livre qui se veut une présentation de ce que Taleb appelle l’« antifragilité », nous trouvons aussi un livre grandiloquent, pédant, une sorte d’hagiographique officieuse d’un auteur qui utilise la moindre occasion, la moindre anecdote afin de promouvoir ses théories, ses capacités physiques, intellectuelles, etc. En fin de lecture, on doit d’ailleurs conclure que ce livre de 524 pp. (excluant les annexes et la bibliographie) aurait pu tenir en 200 pp. Le tout aurait été plus pertinent, direct, et aurait donné moins d’opportunité à Taleb de régler ses comptes et d’exercer son ton acerbe sur des lecteurs un peu frustrés. Cependant, un certain nombre de passages restent pertinents.

L’antifragilité

La thèse centrale de taleb tient en ce constat : il y a des choses, des institutions, des personnes, qui sont fragiles et d’autres qui sont solides. Cependant, ces deux adjectifs ne suffisent pas à épuiser les attitudes en face des situations difficiles et imprévisibles. De l’opinion de Taleb, il devrait exister une troisième catégorie : l’antifragilité. En effet, le contraire de la fragilité n’est pas ce qui est solide mais ce qui, en risquant de se casser se renforce. Ce phénomène de « plus solide » n’a pas de nom, mais est nécessaire à la constitution de toute société. Si on admet le point de départ de Taleb, le reste du livre suit sans trop de problèmes, malgré les nombreuses répétitions.

Bien sûr, on peut toujours discuter sur l’opposition finalement artificielle entre « solide » et « antifragile », car rien ne dit vraiment que ce qui est solide ne peut pas devenir plus solide. Cette définition de la solidité est l’un des a priori principaux de Taleb, définition très certainement prise de son milieu académique et professionnel (statistique, modèles économiques). Pour sa défense, Taleb essaie de construire sa distinction sur une approche philosophico-historique qui aurait mérité d’être développée. Pour lui, l’exemple par excellence de la solidité, c’est la modernité et la prétention à tout pouvoir prévoir, rationaliser et systématiser :

« Ce que je nomme modernité est la domination qu’exerce l’homme sur l’environnement à grande échelle, le polissage systématique des irrégularités du monde et la répression de la volatilité et des pressions » (p. 136).

Ce sont de telles conclusions, éparpillées dans les 500 pp., qui auraient mérité d’être expliquées de manière un peu plus didactique.

Un autre point central de la notion d’antifragilité est le constat que, finalement, tout est vivant. Tout système se comporte, non de manière mécanique, mais de manière vivante, à force d’interaction et d’imprévu. Par contraste, une approche « robuste » ou solide est de nature mécanique. Le moindre choc, et tout tombe en panne. C’est l’un des problèmes principaux des projections et statistiques des système économiques selon Taleb : ils oublient que tout dans la vie est… et bien, vivant ! Y compris l’économie. D’où la conclusion de l’auteur : on confond parfois les propriétés d’un lecteur CD avec celle du corps humain. On compare l’économie (relations entre êtres humains !) avec le fonctionnement mécanique d’une montre (comme le faisait Adam Smith). Cet effort de systématisation est le reflet d’une époque, d’une humanité qui, plus fragile qu’elle ne le croit, essaie de faire disparaître tout imprévu afin de contrôler son destin.

La nécessité du hasard

Ce serait oublier le monde est fait de hasard, de choses que nous ne pouvons pas, et ne devons pas, prévoir. Si nous aimons le monde domestiqué, si nous aimons tout contrôler et tout raisonner, le monde, lui, n’aime pas l’ordre et lui préfère un désordre source de création et de progrès. Au cours de cette démonstration, Taleb introduit plusieurs distinction dont la différence entre le « complexe » et le « compliqué ». Quelque chose est complexe parce qu’elle met en relation d’interdépendance plusieurs éléments d’un système (ou du monde). Le « compliqué » se réfère uniquement au nombre multiple de ces éléments. Quelque chose de compliqué n’est donc pas nécessairement complexe, et l’erreur de nos système est d’assimiler les deux notions. Nous avons donc l’illusion que si nous avons prit en compte toute les éléments d’un système (économique, social, ou politique), alors nous avons comprit ce système. Ce n’est pas le cas. Nous comprenons un système lorsque nous comprenons l’interdépendance de toutes ses composantes, ce qui devrait nous conduire à refuser la notion de « sacrifice pour le plus grand nombre », car sacrifier une partie c’est sacrifier le tout.

Taleb n’a donc de cesse, dans tous les chapitres ou presque, de marteler que nous devons avoir une « soif secrète de hasard » afin d’être entraînés en avant et d’être vraiment vivant :

« Il existe des gens pour qui la vie est une espèce de projet. Quand on leur parle, on se sent mal pendant quelques heures et la vie commence à avoir le goût d’un plat insipide. » (p. 83)

Le fait que nous soyons obsédés par les systèmes est une manière de nous protéger contre la nécessiter de puiser au fond de nous-mêmes pour avancer. C’est cette absence de risque qui est pour l’auteur la source de bien des maux dans les sociétés actuelles. Car si le système ou l’individu ne prend pas de risques, les problèmes qu’il finira par rencontrer devront trouver une solution aux dépends d’autres individus. Ainsi, dans un système solide ou robuste, la société se construit nécessairement aux dépends de certains. Les autres en profitent passivement, voire activement. La solution ?

« Nous avons vu qu’une mauvaise compréhension de l’antifragilité permettait à certaines catégories de personnes de se servir des options cachées et de porter préjudice à la collectivité dans que personne ne s’en aperçoive. Nous avons également vu que la solution consistait à les obliger à mettre leur peau en jeu » (p. 492).

Se remettre en cause, « mettre sa en en jeu », figurativement, bien sûr !

Ce qui me tue renforce les autres

Ou plutôt ce qui renforce les autres me tue.
Taleb essaie là de montrer que très souvent la stratification de l’antifragilité se fait au détriment de l’individu :

« C’est pourquoi il est peut-être indispensable que certaines parties intrinsèques d’un système se doivent d’être fragiles afin de rendre le système antifragile … Qui plus est, nous avons parlé de « sacrifice » quelques paragraphes plus haut. Malheureusement, les bénéfices des erreurs sont souvent accordées aux autres, au collectif, comme si les individus étaient conçus pour faire des erreurs pour le bien général et non le leur. » (p. 86)

Malheureusement, Taleb ne donne pas de solution à cet effritement de l’intégrité personnelle au sein d’un système en constante évolution, probablement parce qu’un système évolutif, politique par exemple, se doit pour survivre de phagocyter certains des éléments qui le composent (vous et moi). La seule solution, d’après l’auteur, ce serait de se volontairement devenir antifragile. Il nous faudrait donc faire preuve de « sacrifice » (mettre sa vie en jeu) au profit des autres, ou au moins, au profit du système dont on fait partie. Cela signifie aussi que l’état de fragilité est nécessaire mais peut/doit être dépassé par ce phénomène commun qu’on appelle « apprendre de ses erreurs ». Ce choix doit cependant rester celui des individus et ne peut être imposé.

Quelques applications

1) L’imprévisibilité de la volonté de Dieu

Toute la démonstration concernant l’imprévisibilité « absolue » de certaines choses, de certains évènements, laisse entrevoir un parallèle avec la théologie. Cet exhortation à respecter l’imprévu et l’imprévisible est particulièrement frappant dans un contexte théologique évangélique trop souvent occupé à déterminer si tel ou tel événement est une manifestation de la volonté de Dieu. Comme si nous voulions essayer de lire dans chaque minutes les traces d’une volonté qui se manifesterait visiblement à nous.

Il ne s’agit pas de nier la réalité de la volonté de Dieu, ni de nier la possibilité de la découvrir, mais il nous faut aussi respecter notre non-compréhension de cette volonté lorsque nous la rencontrons. Nous ferons donc une prudente distinction entre la souveraineté constate de Dieu que nous affirmons et sa manifestation quotidienne qu’à vue humaine nous ne distinguons pas toujours. Loin d’être un scepticisme, il s’agit ici d’équilibrer confiance en la souveraineté de Dieu et découverte de sa volonté.

2) Une théologie antifragile ?

Une application plus importante porterait sur la définition d’une théologie antifragile. Une telle théologie fonctionnerait ainsi : vous lui proposez d’ouvrages scientifiques, économiques, sociologiques, ou philosophiques démontrant son impossibilité, plus elle les intègre afin d’en sortir toujours plus « réformée ». En restant la même, elle gagnerait en pertinence, en force, en présence prophétique au sein du monde :

« L’information est antifragile ; elle se nourrit davantage des tentatives de lui porter préjudice que des efforts que l’on fait pour la promouvoir. Il suffit par exemple de s’évertuer à défendre sa réputation pour la ruiner. » (66)

Si l’information est antifragile (ce dont je doute personnellement), la théologie l’est bien elle aussi.

Une théologie antifragile serait prophétique parce que, justement, elle reconnaîtrait qu’elle ne peut faire de prédictions totalement valables sur ce que va être notre société. Elle s’y essaie cependant, en se basant sur sa confiance en le Dieu de la révélation biblique. Fondée sur cette révélation, elle appliquerait avec discernement la sagesse reçue à des situations en constante évolution.

Taleb conclu que quelque chose devient fragile (ou solide, donc figé) parce que cette chose ne sert pas. Un théologie antifragile est donc une théologie qui ne vieillit pas car elle est constamment utilisée, à l’image de l’évangile dont elle se nourrit. Comme le disait Chesterton, ce n’est pas l’évangile qui est passé de mode : c’est nous qui sommes devenus vieux ; l’évangile, lui, est toujours resté aussi jeune. De même, si la tradition réformée (calviniste) est pour certains vieillie, c’est que je ne l’ai pas assez utilisée. Une théologie est fragile, par défaut d’usage, non pas par nature.

En conclusion …

Il y a ainsi quelques passages très intéressant dans ce pavé. Malheureusement, pour un livre qui défend la liberté des erreurs et des non généralisations, Taleb fait lui-même de nombreuses généralisations – normal dans un livre de plus de 500 pp. qui se donne la tâche de s’intéresser à tout ce qui fait la vie humaine (sauf la religion). Ou alors, notez la relative incohérence à tenter des essais de prédictions alors que l’un des arguments forts fait par Taleb dans les dix dernières années est précisément qu’il faut se méfier des prédictions. Quant à d’autres jugements, je les considère quelque peu hâtifs et « hasardeux », comme la démonstration que la France est finalement plus amoureuse de désordre que ce qu’on croit2. Malgré ces incohérences, malgré des jugements à l’emporte-pièce et quelques exagérations personnelles – mais que l’auteur qui ne se soit jamais sur-valorisé lui jette le premier livre – il y a ici quelques exhortations importantes pour une société obsédée par le contrôle et le bien-être prête à sacrifier une partie de sa population pour que certains puissent satisfaire un bonheur illusoire.

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Notes :

1 Taleb est actuellement professeur en ingénierie des risques à l’université polytechnique de New York. Site personnel, http://www.fooledbyrandomness.com.

2 Je crois pour la part avec Ellul que les français (et pas qu’eux) sont prêts à tout sacrifier (y compris leur liberté politique) pour leur confort, et donc leur ordre et sécurité.

Francis Spufford, « Unapologetic. Why, Despite Everything, Christianity Can Still Make Surprising Emotional Sense », New York, HarperOne, 2013

 Voilà un livre qui ne partait pas gagnant, qu’on se le dise.

Après tout, allez voir la réaction qu’aurait un professeur de physique nucléaire si vous lui demandiez d’écrire une recommandation pour un livre au titre peu ambigu de Anti nucléaire. On comprendrait son hésitation. Ce livre, Unapologetic, est, pour un professeur d’apologétique, du même genre. D’autant plus que l’auteur ne s’est jamais caché de son grand scepticisme face à toutes les tentatives de démontrer la foi chrétienne ou, pire, de démontrer l’existence de Dieu.

D’un autre côté, il y avait une petite intrigue là-dessous, en la personne de l’auteur. Lire Francis Spufford, écrivain de renom (il a reçu plusieurs prix littéraires et même l’éloge d’un Neil Gaiman, en plus d’être membre du Royal Society of Literature) et lui-même revenu, après trente ans d’athéisme, à une foi qu’il qualifie d’orthodoxe (et confessionnelle !)… voilà une occasion qui ne se rate pas ! Laissant de côté mon scepticisme viscéral envers tout ce qui n’est pas elfique, je me demandais ce qui pourrait sortir de ce bouquin décidément pas ordinairement apologétique.

Résonance émotionnelle

Le point de départ de Spufford, c’est la nécessité de faire face à la réalité. Beaucoup de nos concitoyens pensent que nous sommes bornés et obsédés par le jugement, que nous attendons un monde angélique fait de harpes et de musiques mielleuses, que nous sommes hypocrites, que nous faisons de la souffrance un moyen de rédemption, que nous sommes oppresseurs et trop stupides pour comprendre les limites de noter propre foi.

C’est à ceux-là que Unapologetic s’adresse pour présenter la vie non-apologétique de la foi. Et pour ce qui est du Nouvel Athéisme, pourquoi se soucier d’un groupe en mal d’audience pensant que Dieu n’existe probablement pas ! Comment « diable » le saurait-ils ? (p. 7) De là, Spufford poser une question que tout chrétien, en tout cas toute apologète s’est posé. Comment inviter ceux qui nous entourent à faire un petit pas avec nous. Ou même, soyons fous, deux pas ? Comment essayer de leur faire vivre ce que nous croyons ? En leur expliquant en des termes que tout le monde vit. Ces termes ce ne sont pas « ontologie », « épistémologie ou encore « espérance eschatologique ». Ces mots se sont : échec, émerveillement, peur, angoisse, culpabilité, consolation, amour, pardon. Ces mots, pour beaucoup d’entre eux, sont des émotions. Ainsi :

« Ceci est une défense des émotions chrétiennes – de leur intelligibilité, et de leur mature dignité. Ce livre est intitulé Non-apologétique parce qu’il ne présente pas une « apologie », le terme technique pour la défense des idées. Et aussi parce que je ne m’excuse pas. »

Bien sûr l’apologétique, ce n’est pas présenter des excuses, et l’auteur le sait bien. C’est bien plutôt démontrer en paroles et en actes la vérité du Dieu de la Bible. Et ainsi ce livre est un livre d’apologétique car il présente et défend quelque chose qui fait partie intégrante de la foi : nos émotions et leur place dans notre vie chrétienne. Ce livre est donc foncièrement apologétique, et l’apologétique a ses problèmes.

L’un des principaux problèmes pour l’auteur, c’est que notre monde est rempli d’expressions, d’idées, de clichés qui obscurcissent notre proclamation. L’un des problèmes, c’est que notre apologétique se concentre tellement sur la parole et l’argument qu’elle oublie l’être, la personne et ses émotions. Convaincu que la foi chrétienne encore et toujours, produit une résonance émotionnelle en ceux qui croient, voire même chez ceux qui ne croient pas, Spufford choisit de commencer son apologétique avec un point de contact émotionnel que nous pourrions appeler la mélancolie1.

Cette mélancolie de l’agnosticisme, c’est celui-là qui transparaît dans les rencontres de Spufford, dans la non-apologétique de ce lettré anglais. Le résultat, c’est que ce livre est très narratif. Ne cherchez pas une analyse des définitions précise du terme « apologétique », ou d’une discussion sur la « nécessité métaphysique de Dieu ». Sa défense de la foi prend comme point de départ non pas la nécessité de l’expliquer philosophiquement, ni en partant de la foi et en l’expliquant par la suite. Son approche est plus inductive : elle part de l’expérience humaine. Celle de nombreux de nos concitoyens qui appellent et à qui personne ne répond. « Dieu ? Il ne répond pas plus que les autres ! » Spufford par de cette expérience humaine pour laquelle Dieu n’est pas tant une explication qu’une réponse (p. 54).

Spufford procède ensuite à la présentation, pas à pas, de sa foi. Après avoir essayé de présenter, avec un certain succès, le « péché » en termes que nos contemporains peuvent comprendre (« l’inclination humaine à tout faire foirer »), il met l’accent sur plusieurs points apologétiques cruciaux : Christ est venu pour tous, en dépassant les barrières humaines, en mettant en évidence qu’il n’y a pas de « bonnes » personnes. Décidément en procédant ainsi, Spufford fait de l’apologétique une discipline encore plus vivante qu’on ne l’aurait pensé. Vivante, et tout simplement personnelle.

De temps en temps, la verve britannique s’attaque avec une virtuosité toute littéraire aux objections contre la foi chrétienne. Ne parlons pas du Nouvel Athéisme, Spufford n’en fait pas grand cas et place quelques piques bien placées à l’encontre des non-arguments d’un Richard Dawkins. Prenons alors un autre exemple. Contre l’argument qui dirait que nos conversions ne sont que des processus chimiques produisant une réaction émotionnelle (positive ou négative) à ce qui nous est dit (on a cru parce qu’on était émotionnellement attaché à la personne, ou parce que nous « écoutions nos émotions » ou étions dans un état émotionnel de suggestibilité), l’auteur réplique qu’il y a effectivement toujours un mécanisme chimique à l’oeuvre du moment qu’il y a des émotions. Mais cela ne prouve rien ! Cela ne dit rien sur le pourquoi des émotions, ni sur le fait qu’il existe ou non un objet (un sujet) vers lequel se porte nos émotions : Dieu (p. 67). D’où la conclusion de l’auteur :

« C’est quand même une erreur de supposer que c’est l’assentiment à une proposition qui fait de vous un croyant. Ce sont les émotions qui sont premières. Je donne mon assentiment à une idée parce que j’ai certaines émotions ; je n’ai pas d’émotions parce que j’ai donné mon assentiment à cette idée ».

Si l’argument a tendance à être simpliste, il souligne cependant quelque chose qui questionne toute apologétique : quelle est la place et l’importance de nos émotions dans la conversion et dans notre vie chrétienne. Quelle est la relation entre les émotions que notre foi nourrit et les « propositions » (affirmations) que nous faisons au sujet de cette même foi ? Sachant d’ailleurs que les deux, émotions et affirmation, font partie de la définition traditionnelle de la foi (on rappelle, la foi c’est : connaissance, assentiment, confiance).

Les émotions chrétiennes face au mal

L’un des tests de la méthode apologétique de Spufford, comme de beaucoup de méthodes théologiques, c’est la question du mal2. Partant de la présence du « Dieu de tout », Spufford demande, avec la mémoire de l’athée trentenaire, « Si la présence de Dieu » est partout, si elle peut être ressentie de part le monde par des croyants, elle est présente dans un monde qui, il faut le reconnaître est un monde de mal, de cruauté, et souvent pas très plaisant. Dans un monde de mal.

Passant en revue plusieurs explications à l’existence du mal, Spufford s’arrête sur celle-ci : le mal existe parce que ce monde n’est pas celui que Dieu désire. Avant de sauteur sur la critique évidente : alors il croit que Dieu n’est pas tout-puissant, faites une petite pause pour regarder le monde. Ce n’est pas le monde que Dieu désirait. Non, le monde que Dieu désire est celui dans lequel nous sommes en communion. C’est l’amour de Dieu qui est la seule « théodicée » (défense de Dieu contre le problème du mal) possible. On a beau essayer d’expliquer, conclu Spufford, on ne le peut pas, mais nous devons vivre avec : vivre avec le mal, et avec les émotions qu’il crée en nous.

Pour la plupart des croyants, on ne résout jamais cette contradiction entre l’expérience du mal et la bonté de Dieu. Même si je pense qu’il s’arrête bien trop tôt sur cette question, il y a une certaine force à la présentation. La vie quotidienne est assez faite de contradictions : lorsqu’on en vient à mal-Dieu, très souvent on choisit simplement la confiance en un Dieu de bonté. Quelle que soit la réponse théologique possible (pp. 102-103). Je suis cependant obligé de remarquer que l’une des faiblesses du livre c’est que son auteur met beaucoup d’accent sur des contradictions que nous ne pouvons expliquer.

Alors, comment est-ce qu’on survit émotionnellement au mal? On se rappelle de qui Dieu est. Et ce Dieu n’est pas enfermé dans son ciel : il s’est incarné. C’est ce problème du mal qui est le point de départ de sa présentation de Christ, qui à elle seule vaut le détour. Pourquoi ? Pas à cause de sa présentation théologique, quoique. Pas à cause de son exhaustivité (résumer les 4 évangiles en 35 pages, vraiment?). Non, mais à cause de toute l’émotion qui s’en dégage et dont la foi est la source. Spufford met là ses talents d’écrivains au service de Christ. La foi s’incarne dans nos émotions. La foi produit en nous des émotions, et quoi de plus à même de créer en nous des émotions que l’eucatastrophe de l’histoire humaine, Christ ? C’est lui la source, fondement, de notre consolation, émotion qui nous construit et nous soutient.

Un style, bien apologétique

L’un des grands mérites de ce livre c’est la tentative de donner une réponse émotionnelle aux question de nos contemporains. Et je comprends très bien les hésitations de ceux qui seraient sceptiques. Cependant, c’est une tentative assez rare pour être remarquée. D’autant plus que… c’ets bien écrit. Et il est tellement rare de trouver un livre aussi bien écrit, avec juste la dose d’humour et de proximité établie avec le lecteur. La plupart des auteurs s’efforcent de faire rire, ou d’établir une familiarité un peu trop forcée avec le lecteur. Ce à quoi on serait tenté de répondre : « Et oh, de l’air ! On a pas gardé les Nazgûls ensemble ! ». Et voilà, en forçant le trait, forcent le lecteur à s’éloigner de lui. C’est un peu comme si, pour mieux entendre celui avec qui vous discutez, vous vous approchiez à cinq centimètres de lui (un peu comme dans Lie to me). Votre interlocuteur ne mettre pas trente secondes avant de mettre de la distance entre lui et vous.

Pas de cela ici. Probablement parce que Spufford n’a pas à forcer le trait. Il s’est trouvé de l’autre côté. Il comprend les doutes, et questions de nos contemporains. À ce sujet, si l’auteur souligne avec raison les différences énormes qui existent entre la situation de la foi chrétienne en Angleterre et aux Etats-Unis, le lecteur francophone trouvera ses remarques d’autant plus pertinentes qu’elles correspondent aussi à notre société.

Quelques faiblesses

La seule chose où il y aurait peut-être à vraiment redire, c’est l’opinion de l’auteur pour lequel Dieu n’est pas un objet de connaissance, d’où la conclusion que nous ne pouvons pas dire si Dieu existe ou non. Nous ne pouvons qu’affirmer que son existence produit en nous le type d’émotions qui n’a de sens que s’il existe. Alors là, j’ai personnellement l’impression qu’on joue sur les mots comme une assemblée jésuite discutant de l’angéologie thomiste. Parce qu’entre dire « Dieu existe » et dire « Mes émotions n’ont de sens que si Dieu existe », ça me semble finalement assez proche3. Mais bon, ça ne tien qu’à moi !

Et puis en dehors des passages où l’auteur accorde trop de crédit aux « contradictions », ses quelques pages sur la Genèse sont probablement les pages les moins convaincantes du livre. Par exemple, pages 101-102 l’auteur congédie un peu rapidement les explications exégétiques voyant une grande unité entre les « deux » récits de la création. Il aussi congédie un peu trop rapidement et ironiquement le créationnisme, n’en saisissant probablement pas les enjeux exégétiques. Mais de cela, on ne peut pas vraiment lui en vouloir, étant, comme l’était C.S. Lewis, un théologien amateur.

En conclusion

En conclusion, le scepticisme elfique est tombé. Vive les hobbits anglais ! Plus sérieusement, si le livre, dans son style et sa méthode apologétique, peut surprendre, il amène une bouffée d’oxygène dans un monde apologétique schizophrène prit entre la philosophie, la science et l’apologétique culturelle. Voilà quelque chose de neuf, et d’inspirant. Quelles que soient les faiblesses de ce livre, il m’encourage à voir plus loin, à porter ma propre apologétique, et celle de mes étudiants, toujours plus loin : de la Bible, toujours de la Bible, vers le monde. Et là, en n’oubliant jamais que les personnes à qui nous désirons expliquer et faire connaître notre foi, ont besoin de voir que nous vivons les mêmes émotions, mais que la foi les renouvelle en nous. Alors, lorsque nous conclurons comme l’auteur (mais avec des mots différents) : « J’ai été surpris par la grâce, alors que j’avais royalement foiré dans ma trentaine. »4, la foi nourrira des émotions empreintes de grâce.

Pour ce qui est de la conclusion, elle est typique d’un auteur anglican, diront certains. Je dirais plutôt qu’elle est typique d’une foi nourrie de l’Ecriture et vécue dans l’église : « Nous mangeons le pain. Nous buvons le vin. Nous nous sentons pardonnés. Et, avec ce sentiment, nous nous repartons pour essayer d’aimer le monde, nous mêmes, et les autres ». (p. 200)

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 Notes :

1 On pourrait se demander s’il n’y a pas finalement de grands parallèles entre Unapologetic et Surpris par la Joie de C.S. Lewis.

2 Là dessus, cf. Arthur C. McGill, Suffering: A Test of Theological Method, Wipf & Stock, 2007.

3 Euh… d’autant plus que dans une interview, Spufford nous dit clairement que si Dieu n’existait pas la foi chrétienne ressemblerait à une échelle vers… rien ! CF. John Williams, « Despite Everything: Francis Spufford Talks About ‘Unapologetic’ » The New York Times, en ligne, http://artsbeat.blogs.nytimes.com/2013/10/24/despite-everything-francis-spufford-talks-about-unapologetic/?_php=true&_type=blogs&_r=0, accédé le 20janvier 2014.

4 Idem.

Pierre Bordage, « Chronique des ombres », Au diable vauvert, 2013

chroniques des ombres-bordageQue nous réserve l’avenir ? Un monde d’utopies et de rêves enfin devenus réalité ? Un monde dans lequel les robots nous auront anéantis ? Dans sa Chronique des ombres, Pierre Bordage, l’un des auteurs de SF français les plus connus, nous donne ici l’un de ses meilleurs livres de dix dernières années. Même si je n’ai jamais été un grand fan de Bordage, j’ai eu du mal à apprécier « La trilogie des prophéties », je trouve ici Bordage au mieux de son écriture.

Chronique des ombres met en scène un monde post-nucléaire dans lequel une partie du reste de l’humanité (pour une fois un grand reste) s’est confinée à l’intérieur de méga-cités « unifiées » protégées par des frontières infranchissables. Rien de bien étonnant jusque là. Le récit se développe dans ces quasi 800 pp. autour de deux centres narratifs suivant deux évènements parallèles : deux destructions, deux tentatives de survie, deux raisons de vivre.

À l’intérieur des murs, nous suivons des « fouineurs », des détectives sélectionnés pour leur capacités analytique et leur disposition physiologique rendant possible l’utilisation d’une biopuce d’une efficacité sans mesure. Nous découvrons ici une partie de l’humanité : celle qui peut vivre confortablement informée et maintenue dans un état de contrôle social par les nanopuces régulant finalement elles-mêmes l’ordre des cités unifiées. Dans ces villes surprotégées un danger invisible commence cependant une œuvre de destruction massive. Des centaines, puis des milliers et centaines de milliers, de meurtres, de massacres se produisent, inexpliqués, et inexplicables. Les fouineurs commencent alors l’enquête sur les Ombres : d’une enquête politique au sein de la structure même de la cité unifiée de New-York/Londres/Paris à une enquête scientifique, les fouineurs en viendront à une conclusion que tout humain devra prendre pour lui-même. Nous devons vivre pour découvrir ce que cela signifie vraiment d’être humain.

À l’extérieur des murs, des mutations génétiques ont affecté les humains de manière plus ou moins sérieuses. Par suite de mutations, les déchets nucléaires sont presque devenus humains… ou est-ce l’inverse ? Dans cette jungle dévastée survivent comme ils le peuvent des clans en guerre constante. Dans ces mondes horcite (entendre « hors-cité ») sans pitié, les clans utilisent au mieux ces mutations imprévues. Parmi tous ces « mutants », certains ont acquis des facultés quasi prophétiques. Pour Josp, l’un de ces étranges personnages que nous suivons jusqu’au dénouement et fin ultime de ce monde, la direction du temps n’existe plus de manière aussi distincte que pour nous. Le passé et le futur envahissent parfois le présent, comme si les lois de la thermodynamique ne s’appliquaient plus. Josp bientôt accueilli par d’autres égarés de ce monde de l’extérieur tente alors une épique descente vers des terres plus accueillantes, après leur face à face presque mortel avec une horde apocalyptique détruisant toute trace de vie humaine… de manière systématique.

Les deux récits convergeront donc vers le lieu–mémoire–origine de ces deux vagues destructrices, là où toute fin a commencé. Bordage dévoilera dans ses derniers chapitres la motivation derrière la volonté affichée de se débarrasser des derniers vestiges de l’humanité. L’humanité ? Une rareté disparue. Ce thème, Bordage l’a traité de nombreuses fois, menant toujours sa réflexion humaniste vers une fin quasi tragique, avec toutefois une persistante eucatastrophe nous présentant avec un choix important : celui de vouloir rester humain, malgré les situations humaines désespérantes dans lesquelles Bordage nous plonge. Il n’en est pas autrement avec cette Chronique des ombres. La question s’incarne alors de manière diverse : Que ferons-nous de notre humanité ? Prendrons-nous la décision de la protéger au risque de nous perdre ? Prendrons-nous la décision de la perdre afin de nous protéger ? Cela dépendra beaucoup du monde que nous créerons.

Le monde créé ici par Bordage est sans pitié : deux mondes s’affrontent sans le savoir ; deux mondes sont en voie d’extinction dans un conflit qui met aux prises un monde désabusé conduit vers sa perte par un groupe de « moins qu’humains » voulant présider à la renaissance d’une humanité qui serait moins qu’humaine. On rejoint ici les grands thèmes chers à Bordage, bien que le thème de la spiritualité soit moins présent dans ce dernier Bordage qu’il ne l’a été dans de nombreuses autres œuvres du géant français de la SF. On retrouvera cependant la critique modérée de la suprématie technicienne, du libéralisme économique ou encore de la cruauté-moralité humaine. Bordage a dans le passé montré que la SF pouvait être politique, qu’elle pouvait nous mettre face à nos propres démons, comme avec son Ange de l’Abîme.

Dans Chronique des ombres, on retrouve une certaine méfiance à l’égard d’une démocratie pouvant tout justifier, même les plus grandes manipulations. Comme le rappelle l’un des personnages-clés : « Le pouvoir des cités… se pique de démocratie, d’égalité, d’humanisme, mais il est basé sur la discrimination » (p. 588). Entre l’anarchie des clans et la technodémocratie totalitaire, Bordage nous met une fois encore face à un avenir possible de l’humanité. Si Bordage lui-même a une personnalité finalement assez optimiste, la plupart de ses ouvrages sont eux assez pessimiste quant au futur d’une humanité auto-destructrice. Mais ce qui frappe dans cette SF, c’est la relative absence des utopies technologiques qui ont laissé une empreinte assez distincte dans ce genre littéraire.

Oubliez les cyborgs et autre machines vivantes. Oubliez les guerres nucléaires, oubliez le « nouvel ordre mondial » des Cités Unifiées. Oubliez le « tube » sous l’atlantique permettant de relier Londres à New York en quelques heures. Oubliez tous les gadgets littéraires possibles seulement dans la SF.

Que reste-t-il ?

Il nous reste une démocratie totalitaire manipulant ses citoyens avec une parfaite précision.
Il nous reste une technologie qui, plus qu’auparavant, asservit et déshumanise l’être humain.
Il nous reste une transformation forcée en posthumanité, transformation
Il nous reste l’un des avenir possibles pour notre humanité.

Cet avenir possible c’est celui de l’humanité augmentée, d’une humanité disparue sous sa forme matérielle pour être comme transférée dans une conscience désincarnée contrôlant un monde de machines : « Une ère commence : celle de l’humanité augmentée, ou, ainsi que l’ont appelée certains philosophes et auteurs de science-fiction du 20e siècle, la post-humanité. Nous sommes sur le point de devenir des plus qu’humains » (p. 707).

Bien sûr, la contrepartie, c’est que devenir plus qu’humains c’est faire disparaître les « particuliers » de l’humanité : vous et moi. Pour faire de l’humanité en général quelque chose de supérieur, il faut perdre l’humanité particulière et ainsi conclure que « nous sommes parvenus au terme de la longue marche qui nous a conduits à la dissolution de notre individualité » (p. 719). En interprétant cela de manière philosophique on pourrait discerner ici la grande question philosophique de l’un et du multiple, ou de l’unité et de la diversité. Pourrons-nous préserver les deux ou devrons-nous choisir : sacrifier la diversité pour préserver l’humanité au sens général ou sacrifier l’humanité en général pour ne préserver que quelques rares individus ?

Mais cet avenir finalement moins qu’humain n’est pas une fatalité.

Quel autre avenir ? Un avenir à imaginer, ou à conter :

« À présent, mesdames et messieurs, l’heure est venue pour moi de me retirer. Je reviendrai bientôt pour vous raconter une nouvelle histoire et caresser le grand rêve humain » (p. 751).

Quatre blogs à suivre…

En ce début d’année, on attend généralement de tout le monde la prise de « bonnes résolutions ». Je ne citerai pas ici mon « Calvin » préféré de crainte de présenter des signes précoces de perte de mémoire, même si on gagnerait beaucoup à s’en inspirer. Je préfère largement revenir en arrière pour voir dans l’empreinte de l’année 2013 la fidélité d’un Dieu réconciliateur et créateur (création et créativité). 

En ce début d’année, donc, je suis extrêmement reconnaissant pour la fidélité divine envers tous mes étudiants, et en particulier pour cet « accompagnement pneumatologique » visible dans leurs ministères. Il n’y a rien de mieux pour un professeur que de voir des anciens étudiants trouver et affermir leur propre théologie, et ici, leur propre apologétique. Je suis reconnaissant pour quatre sites en particulier, pour quatre anciens étudiants de la faculté (parmi tant d’autres !), même si je n’ai pas eu le privilège de tous les avoir en cours. Chacun a trouvé sa créativité, son style, pour la plus grande richesse de la théologie francophone, et pour la plus grande démonstration de la richesse de notre foi.

Je partage certains intérêts avec chacun d’entre eux. Je « partage » aussi, heureusement certains désaccords. Dans les deux cas, je me réjouis de l’opportunité de pouvoir échanger, travailler, ou même écrire, avec et/ou pour eux. Voici donc quatre blogs/sites parmi d’autres :