Comment ne pas publier un article. Recension de Graham Tomlin « Saint-Esprit et identité », Ḥokhma, 104, 2013, pp. 98-116.

Il y a des articles qui valent la peine d’être publiés, d’autres qui devraient être publiés. Et puis il y a ceux qui ne devraient pas être publiés. L’article de Graham Tomlin dans le dernier numéro de okhma sur la Trinité en fait partie. Ce volume de okhma est au demeurant excellent et les articles publiés sont de grande qualité. Le problème ne tient donc pas à la revue elle-même – revue dont je n’ai jamais douté de la qualité, une bonne moitié du comité de rédaction est composé d’amis et anciens étudiants que je connais relativement bien. Le choix de publier cet article m’étonne d’autant plus. De plus, cet article est en quelque sorte l’archétype de l’article qu’il ne fallait pas écrire.

1) Un texte qui ne parle pas du sujet annoncé

Tout d’abord, le texte de l’article n’a pas grand rapport avec le sujet proposé. Le titre, assez simple, lit « Saint-Esprit et identité », et on s’attendrait donc assez logiquement à ce que l’auteur traite de ce sujet, et de celui-ci uniquement. Malheureusement, l’auteur ne donne en guise d’introduction qu’une remise en question de la place traditionnellement accordée au Saint-Esprit dans la théologie, particulièrement dans la théologie occidentale. On regrette alors un peu le titre peu évocateur et, pour ceux qui voulaient quelque chose « collant » au titre, l’envie de poursuivre la lecture avec l’article suivant (Thierry Huser, « Nos relations aux personnes de la Trinité dans notre vie de piété »),  beaucoup plus intéressant, est énorme.

Mais peut-être aurez-vous des envies de poursuivre, coûte que coûte, la lecture de l’article en question vous disant que ce n’est qu’une question de temps avant que l’auteur n’en vienne au fait. Erreur fatale. Car l’objet de l’auteur n’est pas de parler de « Saint-Esprit et identité » mais de « La place de l’Esprit dans une théologie trinitaire ». Il y a donc bien erreur quant au titre, ou au texte. Au choix. La seule référence à une question « d’identité » est la conclusion : « nous sommes les enfants bien aimés du Père, dans le Christ, par l’Esprit ». Soit. Mais conclure en parlant de notre identité en/avec Dieu ne veut pas dire que l’article lui-même est centré sur cette question.

Sur ce point l’article de Tomlin est un cas d’étude. On me répondra alors que cet article est tiré d’un chapitre de livre, ce qui peut expliquer le décalage entre le titre et le contenu. Peut-être. Cela ne change rien au fait que titre et contenu ne sont pas en accord. Règle importante dont chacun doit se souvenir : un titre = un contenu. Et inversement.

2) Un article qui ne trouve pas sa place dans le volume

Autre constat : cet article n’a pas vraiment de place cohérente dans ce numéro de okhma. À la suite des autres articles tous issus de la dernière conférence de l’AFETE (Association Francophone Européenne des Théologiens Evangéliques), l’article de Tomlin peine à trouver sa place. Il ne fait en effet pas le poids face aux articles d’ordre systématique d’Henri Blocher ou d’Emmanuel Durand. Entre nous soit dit, celui de Blocher sur les « appropriations » est sans nul doute le plus original du volume ainsi que celui qui peut donner lieu à plus de réflexions. Côté biblique, là aussi le constat me semble clair. Mis côte à côte avec les articles à portée néo-testamentaire (Cobb) et vétéro-testamentaire (Romerowski), l’article de Tomlin s’efface. Je reviendrais d’ailleurs sur cela plus tard. Ceci est regrettable car la publication du colloque de l’AFETE dans sa forme originale aurait apporté une certaine cohérence d’ensemble qui me semble affectée par la publication de cet article de Tomlin.

3) Le mythe de la réponse ultime

Écrivez un bon article. Écrivez un bon article dont le titre reflète le contenu.

Mais ne croyez pas avoir réussi à trouver, à proposer la solution théologique « miracle » là où vous pensez les siècles précédents avoir lamentablement échoué. C’est une preuve de manque de conscience historique, et parfois même d’une légère (ou pas) dose d’orgueil spirituel. Je ne connais pas Tomlin et ne risquerai pas de juger (dans le sens « discerner ») de son caractère.

Je suis toutefois frappé par ce qu’il présente quand même comme étant une réponse équilibrée au défi que n’ont su résoudre les théologies occidentales et orientales:accorder une vraie place au Saint-Esprit dans la théologie trinitaire. Je ne souhaite même pas commenter sur le fait qu’il est assez remarquable de la part de n’importe quel théologien de pouvoir conclure qu’aucune des deux grandes traditions chrétiennes n’ont pas su accorder à l’Esprit la place qui lui revient. Si c’était le cas, encore faudrait-il le justifier autrement que par les clichés théologiques que l’auteur nous présente :

« La théologie occidentale insiste sur le lien vital entre le Fils et l’Esprit, mais a tendance à subordonner l’Esprit au Fils [] la théologie orientale a la bonne idée de souligner la primauté du Père, sans parvenir pour autant parvenir à établir un rapport clair entre le Fils et l’Esprit » (p. 105)

Sans démonstration poussée pour soutenir cette conclusion, on est en droit de se demander si l’auteur a bien lu toutes les diverses théologies orientales et occidentales de ces 2 000 dernières années pour vérifier qu’effectivement sa conclusion est justifiée…

Il est évidemment attendu que Tomlin propose « sa » solution, probablement à ses yeux la seule viable, au problème épineux de la place de l’Esprit en théologie trinitaire. Sans la résumer, il me semble que ladite soution est beaucoup moins originale que l’auteur ne le souhaiterait.

4) Comment ne pas interpréter un texte

Le plus troublant est cependant l’interprétation proposée de la parabole du fils prodigue. Car en réalité cette interprétation est un exemple de manque de considération flagrant pour le texte biblique. Confronté au texte de cette parabole si connue, que commence en effet par faire notre auteur ? Par prendre comme point de départ une intuition de Karl Barth selon laquelle le fils de la parabole pourrait nous faire penser au Fils (Christ) envoyé dans le monde pour revenir ensuite vers le Père avec le pardon. De cela, l’auteur « saute » directement et sans raison biblique (ou textuelle), à la conclusion qu’il est possible de remplacer Christ (le fils prodigue) par l’Esprit (l’Esprit prodigue). Tout simplement en faisant un peu place à notre imagination.

À aucun moment l’auteur ne fait attention au texte. Il fait bien au contraire dire au texte ce qu’il souhaite. Il ne fait pas preuve de « créativité » dans l’interprétation mais de « détournement » du texte. Nous connaissons tous cette parabole et ne me lancerai pas dans une étude de celle-ci. Pour mentionner seulement un exemple, il faut faire preuve de beaucoup d’imagination pour comparer le fils prodigue qui, permettez-moi l’expression, envoie purement et simplement balader son père pour aller prendre du bon temps de par le monde avec la mission du Fils envoyé par le Père. Le fils prodigue, lui n’est pas envoyé par son père : au contraire. Ensuite, si le fils prodige est pardonné, Christ nous acquiert le pardon du Père : lui-même n’est pas pardonné.

L’auteur ne fait pas plus attention à la structure du passage, qu’à sa place dans l’évangile. Il ne porte aucune attention à la signification du texte lui-même, ce qui est pourtant le fondement, la base même d’une compréhension de la Bible, voire de n’importe quel texte. Il est en fait difficile de voir en quoi cette interprétation de la parabole est plus qu’un simple prétexte cherchant à avancer un argument biblique pour soutenir une position exégétiquement indéfendable.

En conclusion. Et bien en conclusion je ne sais pas. En tous cas je ne sais pas comment conclure plus charitablement qu’en disant : c’est un mauvais article. Encore une fois, cela ne dit rien de l’auteur lui-même. Cela ne dit même rien de la valeur du livre dont cet article est tiré. Peut-être que le livre est en fin de compte au moins décent. Mais sous sa présente forme c’est un très mauvais article qui n’aurait jamais du être publié, et ce à cause des raisons mentionnés. okhma nous a habitué à bien choisir ses articles. Là encore, pourquoi changer de procédé ? Non, décidément, le choix de cet article de Tomlin demeure pour moi un mystère, comme celui du mal, un mystère opaque.

Copyright (C) 2013 Yannick Imbert
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