Nouveaux marchands du temple

Je suis récemment tombé sur cette pub sur un site que je ne nommerai pas. Ce n’est d’ailleurs pas leur faute : pour « maintenir » leur site, ils font rentrer l’argent comme ils peuvent. C’est d’ailleurs bien là le problème. Éthiquement d’accord ou pas, il faut trouver l’argent quelque part. D’où le règne de la pression financière. Mais je m’égare.

Nouveaux Marchands du Temples

J’avoue ne pas encore avoir intégré la légitimité de faire payer l’accès à des prédications, seraient-elles mêmes les prédications de quelqu’un qui est certainement l »un des meilleurs prédicateurs actuels.  Je sais que beaucoup d’entre vous me diront qu’il faut bien payer ceux qui s’occupent d’enregistrer, de traiter l’audio, et de mettre en ligne toutes ces prédications. Certainement. Enregistrer des prédications avec une qualité plus qu’acceptable ne se fait pas tout seul. Mais à $200 le « volume », il y a intérêt à ce qu’un énorme travail soit fait dessus. Parce que rien que 1000 souscriptions pour cette offre (et il y en a certainement beaucoup plus), cela nous fait déjà un beau pactole de $200 000 ! Ce qui semble être une bonne marge pour « simplement » mettre en format 1200 fichiers audio. Ou alors il y a des techniciens bien payés.

Mais même si le prix était acceptable, le simple fait de faire payer l’accès à des prédications, des expositions de la Parole, me dérange profondément. Je suis peut-être en décalage total avec mon époque, je suis peut-être un « déroissant » invétéré, que sais-je… En tous cas ce qui est certain, c’est qu’à  tord ou à raison, la vue d’une telle offre ne peut que me faire penser aux marchands du temple.

Chronique des mystagogues, 8

L’ILLUSION DE LA CONCRÉTUDE

20 octobre 2013

 

Samedi matin, milieu de réunion pastorale.

Vous venez de discuter pendant près de 45 minutes du sujet général de la série de prédications et d’études bibliques sur lesquels va se concentrer votre église l’année suivante. Pour ce faire, vous avez discuté théologie, interprétation biblique et livres bibliques, vous avez évalué la stratégie et la vision de votre église et discuté la mise en place d’un programme de discipulat. Vous avez parlé des problèmes dans votre églises, de ce que le « légalisme » des Galates pourrait être maintenant, de l’application de cette lettre au contexte de votre église. Puis, alors que l’heure syndicale de la pause café s’approche, décomptant ses secondes fatidiques, quelqu’un lance un salutaire : « Bon, alors concrètement, on fait quoi ? ».

Semaine suivante. Vous venez de faire une prédication sur Galates 5 et la liberté en Christ. Vous avez rappelé, tant bien que mal, que cette liberté était une liberté de service, une liberté difficile car elle demandait à chacun de trouver et de vivre cette liberté. À la sortie du culte, quelqu’un vient vous voir et, après les banales félicitations pour votre prédication édifiante, vous fais la remarque suivante : « Mais j’aurais bien aimé que ce soit plus concret ». 

*

Voilà en quelques lignes l’illusion de la concrétude.

C’est l’illusion selon laquelle la qualité de vos prédications, de vos réunions pastorales, de vos études bibliques, de la vie d’église et de la vie chrétienne, est définie par leur aspect concret. Si ce n’est pas concret, cela ne vaut pas grand chose. Ou si ce n’est pas dit aussi directement, ce le sera avec un sourire et de grands encouragements, mais la conclusion sera la même : si ce n’est pas concret, vous avez raté quelque chose. Notez que cette concrétude se retrouve à toutes les étapes, dans tous les domaines de la formation théologique, mais aussi dans tous les ministères. Pasteurs, professeurs, étudiants, missionnaires, membres d’églises, prédicateurs laïques, diacres et autres implanteurs d’églises, tous courent le danger d’idolâtrer cette concrétude.

Prenez l’exemple des prédications – sujet sur lequel nous reviendrons plus loin. Vous pouvez faire ce que vous voulez, il y aura toujours quelqu’un pour vous dire que ce n’était pas assez concret… quoi que vous fassiez. Donnez quelques bons exemples, mais ce ne sera pas assez concret. Si vous donnez deux ou trois exemples bien concrets, il n’y en aura pas eu tout à fait assez. Si vous donnez assez d’exemples, ils auront été trop sérieux, ou pas assez sérieux, au choix. Si vous donnez des exemples pendant la moitié de votre prédication, ceux-ci n’auront toujours pas été assez concrets, ce par quoi on veut peut-être dire que ces exemples ne sont pas assez tirés de la vie quotidienne. Et puis de toute façon, même si vous prenez des exemples concrets tirés de la vie quotidienne, le problème c’est qu’ils ne sont pas assez tirés de votre expérience personnelle. Et parfois cela ne suffira pas non plus. Mais que faut-il d’autre pour que des exemples pratiques de la vie quotidienne correspondent à ce que l’on demande de vous ? Très souvent, cela demeure un mystère et vous vous contentez de sourire poliment coincé entre la porte du temple et la file d’attente des remarques presque pertinentes.

Voilà : en tous cas, il faut des exemples pratiques concrètement tirés de votre vie quotidienne de tous les jours. Je suis assez concret là ou je donne des exemple pratiques ?
Donc soyez : concrets ; pratiques ; quotidiens ; personnels.
Et vous aurez réglé le problème.

Non, loin de là. Car le problème ce n’est pas les exemples que vous donnez. Ce ne sont pas leur qualité, pas même de savoir s’ils sont assez personnels. Le problème c’est l’idée même qu’il faut donner des « exemples concrets ». Comprenez-moi bien, il est tout à fait légitime, bon et nécessaire de donner des exemples dans vos prédications. Il est tout à fait nécessaire de garder un tant soit peu les pieds sur terre dans les réunions pastorales. Mais la complexité et la précision théologique sont de belles (notez, pas bonnes, mais belles, c’est à dire, désirables) choses et doivent être recherchées et appréciées en elles-mêmes. Et pourtant, cette mise en valeur théologique est souvent mise en danger par les appels répétés à la concrétude.

La théologie à l’épreuve de la concrétude

En effet, l’exigence du « concret », règne dans tous les domaines de la foi, mais plus sérieuse il me semble est la situation des facultés et plus particulièrement des étudiants en théologie. Plus sérieuse car il s’agit des futurs responsables d’églises, des futurs évangélistes et implanteurs. Et si eux ne savent pas faire le lien entre la théorie et la pratique, entre la théologie et la vie quotidienne, entre foi et piété… comment pourront-ils servir d’exemples, de modèles, comment seront-ils vraiment les leaders de demain ? Ils ne le pourront pas car ils seront sans cesse entrain de poursuivre la concrétude et risqueront ainsi de sélectionner les aspects « concrets » de l’évangile en oubliant tout le reste. Cela signera la fin de la force évangélique des églises en France.

Je serais toujours surpris, après une prédication sur le salut par la foi, d’entendre la remarque désormais habituelle : « Ça manquait de concret quand même ! ». Oui j’oubliais, être sauvé en Christ ce n’est pas concret assez concret ! Désolé, moi et mon obsession théologico-rationnelle… j’était resté sur l’impression naïve qu’au contraire il ne pouvait rien y avoir de plus concret que d’être sauvé, d’être transformé par l’Esprit de Christ, l’Esprit de réconciliation. Ou est-ce que nous ne voyons pas dans nos vies quotidienne la transformation concrète de l’Esprit ? Mais je ne voudrais pas avoir de poser des questions qui nous mettraient tous mal-à-l’aise. Donc le salut en Christ : pas assez personnel.

Alors… la divinité de Christ ? Mauvaise pioche : pas assez concret ! Parce que finalement, la personne de Jésus n’est pas assez concrète ! Vraiment, je suis incorrigible… j’oubliais de toute évidence que « Jésus », ce n’est qu’une idée, bien sûr. Jésus est devenu une idée, et une idée ce n’est pas assez concret ! Quant à savoir comment les deux natures de Christ sont unies, c’est une question théologique abstraite n’est-ce pas ? Cela ne fait aucune différence concrète que Christ soit une seule personne dont les natures sont « hypostatiquement » unies. Qui voudrait comprendre cela ? Personne ! Du moment que je connais les « dix clés pour réussir ma vie spirituelle », je n’ai vraiment pas besoin de m’intéresser à toutes ces questions abstraites. Il est vrai que l’union de deux natures de Christ est une position qui ne fait aucune différence par rapport à une théologie qui dirait que Christ a deux natures mais que la nature humaine est seulement un vêtement que prendrait la nature divine. Vraiment, aucune différence concrète ? Attendez de poser la question suivante : que recevons-nous de la vie et de la mort de Christ ? Le seul salut de l’âme ou la restauration de toute notre personne ? Si la nature humaine de Christ n’est qu’un voile, notre propre humanité est-elle vraiment transformée en Christ ? Si ses deux natures sont intimement liées, alors nous sommes intégralement transformés. Mais bien sûr c’est la même chose !

Je ne parlerai même pas de la trinité. Concrètement ça veut dire quoi ? Et l’union des trois personnes de la trinité, quelle importance concrète ? Il n’y a pas vraiment, n’est-ce pas ? Que la trinité soit un mot artificiel attaché à « Dieu » ou soit une description réelle de qui est Dieu, cela ne fait pas une grande différence dans notre vie quotidienne, n’est-ce pas ? Bien sûr ce serait oublier que si la trinité est description de la nature de Dieu, elle est donc description de la nature du Créateur, et ainsi définit la nature de la création. Si Dieu est trinitaire, la création reflètera sa nature, comme saint Augustin l’avait déjà bien compris, tout comme de nombreux pères de l’Eglise – comme par exemple les trois Cappadociens (Basile et les deux Grégoire). Si la « trinité » n’est qu’un mot et ne décrit aucune réalité, alors comment comprendre la réalité de l’Esprit-Saint ? N’est-il alors lui aussi qu’un mot ? D’ailleurs parlant de Dieu et de la trinité, que voulons-nous dire lorsque nous affirmons que Dieu est une « nature » et trois « personnes ». Que veut dire le mot nature ? Devons-nous nous y intéresser ? Bien sûr que non ! Cela ne changera pas ma vie quotidienne, donc ce n’est pas important. Cela ne fait aucune différence que le mot « nature » décrive la réalité de Dieu ou que ce terme désigne une relation. « Une nature et trois personnes » ou « trois personnes en une relation », c’est bien la même chose !1 Mais je m’égare : je fais encore de la théologie. Restons les pieds sur terre.

Les questions théologiques, c’est bien connu, c’est bon pour les professeurs de théologie et pour ceux qui n’ont pas bien les pieds sur terre. Parce que ce genre de questions, dans l’église, cela ne fait aucune différence, cela n’a aucune importance, car ce n’est pas assez concret. C’est certainement pour cela que quasiment tous les pasteurs que je connais se plaisent à dire : « Vous savez je ne suis pas théologien ! », comme s’ils s’en faisaient une gloire. Et généralement d’enchaîner : « Je suis beaucoup plus dans le concret, avec des personnes réelles et des vrais problèmes ». Oui, parce qu’au cas où vous ne connaitriez pas de professeur de théologie (ou de théologien), nous sommes tous des ermites perdus dans leur monde sans aucune connexion avec la réalité. D’autant plus que nous n’avons que faire des « vrais » problèmes des « vraies » personnes dans nos églises. D’ailleurs c’est un signe : si nous nous en inquiétions, nous serions plus concrets. Pauvre de moi ! Pourquoi Dieu m’a-t-il appelé à une telle absence de concrétude dans la pauvre vie intellectuelle ? C’est à rien n’y comprendre !

Et j’ai beau marteler, avec mes étudiants, que la théologie a des conséquences concrètes, sociales même, rien n’y fait. On continue à séparer le « concret » du « théologique ». Et pourtant ! Même le film Le roi Arthur d’Antoine Fuqua (2004) avait conscience de l’union du théologique et du concret2. Lorsque nous rencontrons le jeune Arthur voyant la colonne d’« esclaves » avancer sur la colline, une courte conversation avec son maître Pélagius (350 – 420) mentionne plusieurs choses, dont la responsabilité qu’à Arthur de défendre ceux qui sont sous son commandement, et plus important encore, la simple référence au libre-arbitre. Voilà encore bien une question théologique. Mais même pour Antoine Fuqua, la théologie est intrinsèquement concrète. Il n’y a même pas à se poser la question. Ce n’est probablement pas le moment du film dont la plupart se rappelleront, mais dans l’interaction d’Arthur avec l’évêque Germanus (personnage historique, 378 – 448)3, il est clair que, de la table ronde, symbole du libre-arbitre4, à l’affirmation constante que tous les hommes sont égaux à cause du libre-arbitre que tous ont reçus de Dieu, la théologie est concrète.

Encore et toujours la concrétude revient au galop. Rien ne semble pouvoir l’anéantir pour de bon. Toujours elle régénère, toujours elle revient, plus forte qu’avant. Sa tête, une fois tranchée, repousse sans cesse. Le seul moyen de s’en débarrasser serait de prendre conscience que la concrétude n’est qu’une illusion. Elle n’est pas réelle. C’est parce que personne ne peut vraiment la définir, que tout le monde s’en réclame. C’est parce qu’elle est tellement floue que tout le monde peut s’en réclamer. Finalement, c’est une mystagogie : c’est parce qu’elle ne veut rien dire, que tout le monde l’adopte.

Illusion du légalisme

Le première problème avec la concrétude, c’est qu’elle peut facilement dégénérer en légalisme. « Comment ? », demanderons certains ? C’est très simple en réalité. La demande de concrétude ne peut en fin de compte conduire qu’à une seule chose : indiquer aux chrétiens comment se conduire, comment se comporter, comment faire leurs choix, voire que dire et que penser. Faire ainsi ne peut qu’avoir des effets néfastes. C’est en effet une chose que d’expliquer en prédication comment tel ou tel texte biblique continue à nous remettre en question, à nous sanctifier, et à nous transformer. Mais c’est une toute autre chose que de dire aux croyants comment ils doivent vivre. Si nous ne prenons pas garde, nous pouvons très vite facilement oublier que la concrétude met en danger la liberté elle-même. En effet, devenir esclaves de la concrétude, c’est prendre le risque de transformer une foi vivante en série de comportements moralisants. C’est risquer de transformer une vie de liberté en vie d’esclavage. C’est risquer de transformer une vie de responsabilité en assistanat. Les chrétiens ne seront plus capables de lire leur Bible par eux-mêmes, encore moins de la comprendre, et mois encore de la vivre (de l’appliquer).

Malheureusement l’essence de la concrétude, c’est dire aux chrétiens ce qu’ils doivent faire. Mais il faut parfois s’y refuser afin de responsabiliser les chrétiens, car c’est à chacun de trouver comment vivre sa foi, car l’Esprit œuvre en chacun de ceux qui sont unis à Christ. La concrétude, c’est finalement la porte ouverte à un nouvel esclavage. Un esclavage pieux, mais un esclavage quand même. Car, en fin de compte, dès que nous disons à nos frères et sœurs en Christ comment se comporter, que faire, ne remplaçons-nous pas pour eux l’oeuvre que l’Esprit fait d’ordinaire en nous ? Car c’est bien le ministère de l’Esprit que d’éclairer, « d’illuminer » les croyants pour rendre vivant en eux la Parole révélée de Dieu. La responsabilité des pasteurs, responsables d’églises, professeurs de théologie, c’est de faire en sorte que tous les chrétiens puissent par eux-même comprendre et appliquer cette Parole qui libère.

C’est la raison pour laquelle Ellul maintenait que la Bible n’est pas un livre de réponses mais de questions. Il faut dire qu’Ellul avait tout aussi peur du légalisme qu’un hobbit a peur d’un Nazgûl. Même si je ne limiterai pas la Bible à un « livre de questions », comprenons ce qu’Ellul essaie de montrer ici. Si nous sommes transformés par la vie de Christ que l’Esprit fait vivre en nous, nous avons chacun – chacun de nous – la responsabilité de l’incarner dans nos vies. Personne ne peut vivre à la place de son voisin. Personne ne peut vivre la foi d’un autre croyant. Prétendre le contraire c’est, une fois encore, imposer ma vie chrétienne à un autre croyant. C’est donc le priver à la fois de sa liberté et de sa responsabilité. Malgré cette proclamation libératrice, nous revenons toujours vers la concrétude, car il est tellement plus facile de s’entendre dire comment vivre plutôt que d’avoir à trouver comment vivre. Répétons-le : la concrétude c’est une perte de liberté et de responsabilité chrétienne, et donc, par implication, c’est rétablir une hiérarchie épiscopale dans nos églises. Déresponsabiliser les chrétiens, c’est détruire le sacerdoce universel des croyants sur lequel nombre de théologiens protestants ont insisté et qui est si caractéristique de l’ecclésiologie réformée.

Psychologie de la concrétude

Mais la concrétude trahit une maladie beaucoup plus profonde : une défiance psychologique de beaucoup de nos églises. Une maladie psycho-spirituelle commune chez beaucoup d’entre nous. Car il ne faut pas s’y tromper : la concrétude est une maladie psychologique apparentée à la schizophrénie. Comme le psychanalyste Paul-Claude Racamier le rappelle :

« Les schizophrènes ont un besoin absolu de concret. Plus vif est le désaveu qu’ils font de leur réalité – psychique de l’existence même de cette réalité intérieure propre – et plus grand leur appétit de concrétude »5.

Et si la schizophrénie consiste, comme le rappelle certains, à vivre « hors de soi », la schizophrénie spirituelle consiste elle aussi à vivre sa foi « hors de soi » ou à interpréter sa foi par et pour quelqu’un qui est « hors de soi ». Ainsi, ivres de schizophrénie spirituelle, nous nous mettons à l’écoute d’un leader, d’un pasteur, d’un auteur chrétiens expert de la réussite spirituelle. Nous devenons alors incapables de vivre notre vie sans en appeler à quelqu’un d’autre. Nous nous assujettissons à un autre être humain alors que nous ne devrions être esclaves que de Christ.

De plus, la schizophrénie théologique/spirituelle commence au moment où le chrétien devient adulte. Dès qu’il laisse de côté son lait spirituel, le chrétien peut potentiellement être diagnostiqué de « schizophrénie théologique ». Car dès qu’il devient adulte, dès ce moment après lequel il devrait être « en lui même » et extérioriser la foi par l’oeuvre de l’Esprit qui est « en lui-même », le chrétien peut se décharger de cette responsabilité en vivant constamment hors de soi sa vie chrétienne. Et là, le croyant se trouve bien vite dans la même position que le schizophrène de Racamier : il se trouve face à l’impossibilité de vivre, voire même de comprendre, la réalité de sa foi.

Or, si nous faisons de nos prédications l’incarnation de la concrétude, les chrétiens dans nos églises ne sauront plus, ni lire, ni interpréter, et encore moins, vivre, l’Ecriture. Ils ne pourrons plus observer le monde extérieur sans être étreint par ce sentiment, cette angoisse d’inadéquation, de « désaveu ». Le résultat sera une dissociation de la personne et de la vie chrétienne : il y aura d’un côté le croyant et sa foi, qu’il considèrera comme étant essentiellement une « rencontre avec Jésus » – malgré les connotations mystiques de cette expression – et de l’autre côté il y aura la vie quotidienne, « concrète », pour laquelle le croyant attendra du prédicateur des règles à suivre précises le déchargeant de toute responsabilité. Foi et vie chrétienne deviendront séparée. Le chrétien sera un schizophrène nourri de l’illusion de la concrétude.

Le but de la prédication

Venons-en à ce qui est pour moi le cœur du problème – au moins pour ce qui concerne la concrétude de la prédication. S’il y a une telle demande de « concret » dans nos prédications, n’est-ce pas finalement parce que nous avons fait du « concret » (des exemples, des applications) le but de la prédication ? La prédication devient exclusivement l’application du texte biblique à notre situation actuelle. Voilà le cœur du problème

Reprenons Calvin, qui comme prédicateur de la Parole, n’est pas plus mauvais qu’un de nos prédicateurs contemporains. Pour Calvin, comme pour Luther, et pour la plupart des théologiens du premier siècle de la Réforme, la prédication se doit d’être essentiellement biblique. Je sais que la plupart de mes lecteurs auront un geste d’approbation. Mais quelles sont les implications de cela ? Laissez moi en mentionner plusieurs :

(1) nos prédications doivent contenir plus d’exposition biblique – sola scriptura – que d’exemples, d’applications ou de « concréatisations » – le sola experientia contemporain ;
(2) nos prédications doivent avoir comme objectif primordial une explication du texte biblique6. L’application doit être seconde, voire secondaire.
(3) nos prédications doivent avoir comme objectif d’apprendre à nos églises à lire et interpréter l’Écriture. Nos prédications ne doivent pas passer trop facilement et rapidement à l’application.
(4) nos prédications doivent avoir un objectif pastoral – quelque soit l’application envisagée. Nous devons donc éviter des applications qui n’ont d’autre objectif que de remplir le 5e point de notre cours d’homilétique. Si l’application n’a pas d’objectif pastoral (c’est à dire qu’elle s’adresse à notre audience), elle est un artifice.

Après, et seulement après, vient l’application, qui n’est même parfois pas nécessaire. Car l’idée selon laquelle une application concrète est nécessaire à une bonne prédication est une illusion. L’objectif premier ce n’est pas l’application du texte, mais comme le dirait Luther, de discerner dans l’Écriture la présence vivante du Christ crucifié7. La plus grande application de l’Écriture n’est-elle pas, en effet, de recevoir « concrètement » Christ à travers l’exposition de la Parole ? Cela ne faisait, pour Luther, aucun doute, et il reliait ainsi intimement les sacrements – notamment la Sainte Cène – à la proclamation évangélique8.

Pour Calvin, la prédication était une proclamation nourricière en sa qualité d’exposition d’une Parole qui nourrit la foi des croyants. De fait, la prédication n’a pas comme premier objectif de nous dire comment vivre aujourd’hui cette Parole divine, mais de nous faire entendre Dieu lui-même à travers l’exposition de sa Parole9. Spurgeon, beaucoup plus porté sur les images et exemples que Luther et Calvin, faisait cependant de ces derniers des servantes de la prédication qui, pour lui, avait plus directement pour but la prédication de la conversion. L’exposition de l’Écriture, et d’elle seule, s’accompagnait des moyens et instrument nécessaires pour cette proclamation du salut. Mais jamais ces images et exemples ne seraient venu, chez Spurgeon, se mettre au travers de la la transmission claire et puissante de ce message simple : celui de la réconciliation par Christ10.

Lorsque Calvin et Luther utilisaient des exemples, des images, c’était la plupart du temps – et je n’ai certainement pas tout lu des commentaires et prédication de ces deux réformateurs – afin d’aider leurs auditeurs à la compréhension du texte. Plus récemment, certains ont réaffirmé que le but de la prédication était identique à celui de la Parole11 :

« 16 Toute Ecriture est inspirée de Dieu et utile pour enseigner, pour réfuter, pour redresser, pour éduquer dans la justice, 17 afin que l’homme de Dieu soit à la hauteur, parfaitement équipé pour toute œuvre bonne ».

L’illusion de la concrétude, c’est le règne tyrannique de la pratique sur le réflexif. Ce serait facilement oublier que le but d’une bonne prédication n’est pas premièrement d’appliquer l’Écriture à nos situations particulières mais d’interpréter et d’expliquer l’Écriture. Laissez-moi rappeler une fois encore que je ne remet pas en cause la « pratique » ou la nécessité de montrer comment la théologie s’incarne dans nos vies quotidiennes, bien au contraire. Ce que je désire souligner, c’est que lorsque notre seul horizon est une pratique sans théologie, notre condition est aussi dangereuse que lorsque nous avons une théologie sans pratique. Nous sommes bien conscients du deuxième danger. Savons-nous que le premier est tout aussi périlleux pour l’Eglise de Christ ?

Malheureusement il est parfois plus facile de se précipiter vers l’application que de se plonger dans l’interprétation et dans l’exégèse, d’autant plus que dans nos temps hypermodernes, on vous répètera que toute interprétation est subjective. Conclusion : il vaut mieux parler de la pratique puisque du côté « doctrine » on ne peut jamais vraiment être sûrs de rien ! Une étude sérieuse du texte est certainement plus exigeante, plus difficile qu’une petite anecdote bien placée, qu’un exemple personnel bien trouvé.

Alors bien sûr, toute application n’est pas à rejeter car la proclamation évangélique se doit d’être pastorale et donc d’être l’instrument qu’utilise l’Esprit pour continuer à sanctifier le cœur et la vie des croyants. Bien qu’assez critique, au total, quant aux discours actuels sur la qualité « concrète » des prédications au détriment de leur qualité exégétique, je n’en crois pas moins à la nécessité d’une prédication qui ne soit pas un simple exercice intellectuel. Ce qu’il m’importait de montrer, c’est que le « test » d’une bonne prédication n’est donc jamais sa « concrétude » mais sa théologie. Ce n’est pas la force et la pertinence des exemples employés qui font la qualité d’une prédication mais sa fidélité au texte biblique et à Christ qui est le centre de l’Écriture12.

Notre art de la prédication ne doit pas oublier, malgré la pression de la concrétude, que notre exposition de la Parole est première. C’est notre responsabilité principale. C’est en exposant cette Parole que nous pourrons y montrer la présence de la Parole incarnée, Christ, et de l’Esprit qui libère et qui nous conduit. En faisant ainsi, nous montrerons que la Bible ne fait pas que répondre à nos questions. Peut-être même que ce n’est pas son premier rôle. Peut-être même pourrions-nous dire que la Bible ne répond pas à nos problèmes, mais qu’elle définit nos problèmes13.

Conclusion

Mais tout cela, c’est la théorie, et pour être complet, il faudrait que je vous dise concrètement ce que cela veut dire pour vous. Ce que je ne ferai pas, bien entendu. Ce serait, à ce stade, bien paradoxal ! Il nous faut donc vivre avec la concrétude, car elle est malheureusement là pour rester. D’ailleurs, après l’une de mes dernières prédications sur 1 Thess 4.1-12, je me serais presque attendu à ce que quelqu’un me demander comment « concrètement » comprendre l’exhortation de Paul à « travailler de nos mains ». Peut-être est-ce le seul verset du Nouveau Testament à être assez concret ?

Soyons donc concrets, puisqu’il le faut. Mais n’oublions pas que la concrétude peut être dangereuse pour celui qui la demande. Exemple concret. Je prêche sur 1 Co 13… Vous voulez vraiment, « concrètement », que je vous dise que si vous venez au culte sans amour pour tous ceux qui sont rassemblés – y compris pour ceux que vous détestez vraiment, et il y en a – votre foi est comme une casserole qui résonne ?14 Vous voulez que je prenne des exemples personnels parmi vous ?

Je ne crois pas.

 

1Cf. par exemple Catherine LaCugna. God For Us, San Francisco, Harper San Francisco, 1991 ; John Zizioulas, Being as Communion, Crestwood, St. Vladimir’s Press, 1985.

2Antoine Fuqua, Le roi Arthur, Touchstone Picture, 2004.

3E. A. Thompson, Saint Germanus of Auxerre and the End of Roman Britain, Woodbridge, Boydell, 1984.

4Le serviteur de Germanus ne s’y trompe pas : « Une table ronde, quel genre de mal est-ce là ? »

5Paul-Claude Racamier, Les Schizophrènes, Paris, Payot, 2001, p. 68.

6Tiré entre autre de Bryan Chapel, Prêcher, l’art et la manière, Excelsis, 2009.

7Fred W. Meuser, Luther the Preacher, Minneapolis, Augsburg Publishing House, 1983, p. 13.

8Martin Luther, Concerning the Ministry [1523] dans Luther’s Works: Church and Ministry II, Philadelphie, Fortress Press, 1958, pp. 21-23 ; Defense and Explanation of All the Articles [1521] in Luther’s Works: vol. 32, Philadelphie, Fortress Press, 1958, p. 15.

9Jean Calvin, Commentaire sur Jean 10:4 ; Institution de la Religion Chrétienne, IV.1.v.

10Voir par exemple Charles Spurgeon, Lectures to My Students, Second Series, Londres, Passmore et Alabaster, 1882, pp. 179-192.

11Rick Warren, « The Purpose of Preaching », The Christian Post, 30 juillet 2008.

12Jean Calvin, Commentaire sur Jérémie 1:9.

13Matt McCullough, « Steve Jobs and the Goal of Preaching », 9Marks, 4 août 2013.

14Pour faire encore plus « concret », Jésus appelle cela de l’hypocrisie,

 

L’instrumentalisation de l’Ecriture par les idéologies

Pour un texte complet, voir le pdf Bible face ideologie. Une version plus courte de la conférence a été publiée dans le dernier numéro de la Revue Réformée. Dans les paragraphes suivant je ne donne que certains passages importants ayant été édités pour l’impression.

INTRODUCTION
(Texte complet de l’introduction)

Avant de nous lancer directement dans le sujet présenté à nous cet après-midi, il convient d’abord de définir en quelques minutes ce qu’est l’idéologie1. Cette courte présentation nous servira d’introduction, à la suite de quoi nous verront comment l’Ecriture a été utilisée pour justifier l’idéologie. Nous procèderont ensuite par deux exemples et à l’issu de chacun nous continueront à construire une présentation générale de l’idéologie. Cela nous conduira vers une conclusion dans laquelle nous essaierons ensemble de déterminer commence la foi chrétienne procure le fondement méthodologique d’une critique radicale de l’idéologie.

Définir l’idéologie

Commençons d’abord par une brève tentative de définir l’idéologie. Répondre à la question est malheureusement très difficile, la définition de l’idéologie étant complexe, allant de la plus précise à la plus générale2. L’une des définitions les plus représentatives et synthétiques est la suivante : « l’idéologie est l’étude des manières par lesquelles une signification sert à nourrir des relations de domination »3. Cependant, l’association entre idéologie d’un côté et le pouvoir et la domination de l’autre est peut-être ici un peu trop fort car toutes les idéologies ne sont pas en position de domination4. Certaines idéologies ne sont pas dominantes, elles sont même minoritaires. Une certaine idéologie marxiste, par exemple, est minoritaire : elle ne cesse pas d’être idéologique pour autant.

Pour avancer dans notre définition sommaire de l’idéologie, remarquons que celle-ci peut aussi être (1) un système qui conditionne les conduites sociales et individuelles, mais aussi les structures politiques ; (2) une clé d’interprétation et se présente donc comme grande théorie explicative, englobante du monde ; mais aussi (3) un processus de conservation ou de transformation de l’ordre social. Ici, le trait saillant est le lien entre idéologie et interprétation du monde. Ceci est en effet l’un des éléments clefs de l’idéologie : elle est une herméneutique de l’histoire et du monde. L’idéologie serait ainsi un processus de conditionnement, d’interprétation et de transformation du monde—ou dans notre cas de la Bible. L’idéologie conditionnerait notre lecture de la Bible ; l’idéologie serait la clé d’interprétation de la Bible ; l’idéologie transformerait notre lecture de la Bible.

De plus, certains ont voulu voir dans l’idéologie l’expression d’une mauvaise représentation du monde, de quelque chose de fondamentalement faux, tordu, perverti. Par exemple, chez Marx, « l’idéologie désigne la fausse conscience qu’engendrent chez l’homme aliéné les contradictions de la base économique et sociale. »5 L’idéologie se situera donc toujours dans et en contraste avec un contexte social bien défini. C’est ce contexte social que l’idéologie essaiera de justifier, ou de délégitimer, en unissant le plus souvent interprétation et distorsion de la réalité sociale6. Ainsi, il est incorrect de considérer que l’idéologie est définie par une dissimulation volontaire de la réalité, ce qui serait un contraste sensible par rapport à la position, par exemple, d’un Ricoeur, qui considérait l’idéologie comme dissimulation, justification et enfin intégration sociale7.

Cependant l’idéologie n’est pas que le fruit d’une pensée, d’une représentation raisonnée du monde. Comme le remarque justement Ellul, l’idéologie naît souvent par opposition à une pratique considérée elle comme non idéologisée8. Ellul indique par exemple que le socialisme et le marxisme sont des idéologies qui naissent en face d’une pratique non idéologique, le capitalisme—ce dernier n’en est pas moins considéré comme négatif9. En fin de compte la force de l’idéologie n’est pas qu’elle est consciemment fausse ou erronée mais qu’elle n’est pas nécessairement expression consciente d’une mauvaise représentation du monde10. Ellul est encore utile ici lorsqu’il précise :

L’idéologie n’est pas seulement reflet, voile et justification de la réalité … mais aussi compensation, c’est-à-dire défoulement devant l’intolérable … Car il n’est pas possible de produire un système aussi difficile à vivre sans une idéologie qui en même temps voile la réalité du système, et conduit à en supporter les conséquences11.

Ellul parlait bien sûr spécifiquement du système technicien, mais sa caractérisation de l’idéologie est tout à fait pertinente. L’idéologie voile ainsi la réalité, et en ce faisant, force l’homme à se construire une représentation d’un monde dont il n’a qu’une vue et une expérience fragmentaires. En se pliant à une vue partielle du monde, l’homme en arrive ainsi à construire une illusion de monde, c’est à dire à s’aliéner le monde tel qu’il est. En effet, c’est un monde illusoire que l’idéologie construit, illusion à cause de laquelle l’homme devient aliéné, étranger à la réalité12.

Ce phénomène d’aliénation sur de plus soutenu et nourri par la présence d’une autre terme essentiel à la construction idéologique : le pouvoir, la puissance ou la domination, qu’elle soit physique, philosophique ou même simplement symbolique13. Nous essaierons donc de porter une attention particulière à la manière dont l’idéologisation de la Bible porte les marques d’une imposition de puissance.

Autrement dit nous discernons qu’il y a un discours purement idéologique lorsqu’il est le produit d’un courant important de gens (qui justifient leur conduite par ce discours) qui exprime purement et simplement une tendance majeure du corps social. Autrement dit encore, c’est le conformisme au « monde » qui est le mal par rapport à la libération en Christ, et sa traduction en idéologie qu’il faut combattre14.

La seule précision qu’il faudrait apporter dans cette définition d’Ellul est que l’idéologie n’est pas nécessairement l’expression d’une tendance majeure du corps social. Elle représente une position de puissance, quelque soit la statut social15.

Des lectures idéologiques de la Bible ?

Après ces courtes définitions, il faut passer au sujet de cette conférence : comment la Bible a-t-elle été lue de manière idéologique afin de justifier des positions économiques, politiques, ou même théologiques ? Nous avons certainement tous des exemples personnels de lecture idéologique de la Bible. Pour certains ce sera l’idéologie à laquelle Ellul s’est fortement opposé, celle de l’idéologie Marxiste-chrétienne, d’où sa trilogie consacrée à la révolution16. Pour certains une lecture idéologique de la Bible rappellera la tentative de justification de l’apartheid en Afrique du Sud. Nous pourrions discuter de la manière dont nous avons tous, le plus souvent, utilisé la Bible pour justifier d’une position politique. C’est en effet une règle générale de la vie chrétienne que d’essayer de justifier bibliquement sa position, ce qui est normal et même nécessaire ! Cependant nous franchissons un autre pas lorsque nous essayons d’enfermer le discours biblique au sujet, par exemple, de la « politique », dans un schéma de gouvernance bien particulier.

Il faudrait même aller jusqu’à qualifier de lecture idéologique de la Bible toute tentative de justifier herméneutiquement n’importe quelle position politique, qu’elle soit anarchiste, monarchiste, ou même démocratique. Cela signifie paradoxalement que dans un système démocratique, les chrétiens seront facilement tentés par une lecture idéologique de la Bible par laquelle ils défendront l’ancrage biblique de la démocratie, envers et contre toute autre position politique—voire envers et contre tout autre chrétien !

Cette idéologisation de la Bible est aussi visible dans beaucoup d’autres domaines de la vie sociale, y compris en science économique. Je ne veux cependant pas prendre des exemples politiques et économiques, mais plutôt des exemples qui sont beaucoup plus proches de nous. En effet, il serait trop facile de croire que la construction idéologique s’applique toujours à quelque chose qui nous est étranger. Il serait bien trop illusoire de croire que nous sommes exempts de la tentation idéologique. Au contraire, une simple observation des idéologies conduit au constat suivant : c’est ce qui nous tient le plus à coeur que nous avons tendance à idéologiser.

En ce qui nous concerne, il est vraisemblable que ce soit la Bible que nous risquions d’idéologiser, et à travers elle, il se peut que nous tentions de justifier des combats théologiques qui nous sont importants. C’est vers deux de ces combats théologiques que je voudrais me tourner maintenant. Une dernière précision en forme de mise en garde : le choix de ces deux sujets est motivé par leur importance et par leur pertinence. En aucun cas je ne désire sous-entendre qu’un engagement dans ces deux domaines n’est pas nécessaire.

LA FOI AFFRONTÉE À L’IDÉOLOGIE MISSIONNELLE

De l’église missionnaire à une herméneutique missionnelle
(Les deux paragraphes sont des notes de bas de pages qui ont disparu
de la version publiée)

Voici une brève sélection de livres « missionnels » publiés cette dernière décennie : Reggie McNeal, Missional Renaissance: Changing the Scorecard for the Church, San Francisco, Jossey Bass, 2009 ; Reggie McNeal, Missional Communities: The Rise of the Post-Congregational Church, San Francisco, Jossey Bass, 2011 ; Ed Stetzer, Planting Missional Churches, Nashville, Broadman & Holman, 2006 ; Alan Roxburgh et Fred Romanuk, The Missional Leader: Equipping Your Church to Reach a Changing World, San Francisco, Jossey Bass, 2006 ; Ed Stetzer et David Putman, Breaking the Missional Code: Your Church Can Become a Missionary in Your Community, Nashville, Broadman & Holman, 2006 ; Alan J. Roxburgh et M. Scott Boren, Introducing the Missional Church: What It Is, Why It Matters, How to Become One, Grand Rapids, Baker, 2009 ; Craig Van Gelder, The Missional Church and Denominations: Helping Congregations Develop a Missional Identity, Grand Rapids, Eerdmans, 2008 ; Cathy Townley, Missional Worship: Increasing Attendance and Expanding the Boundaries of your Church, Chalice Press, 2011 ; Will Mancini, Church Unique: How Missional Leaders Cast Vision, Capture Culture, and Create Movement, Jossey Bass, 2008 ; Ross Hastings, Missional God, Missional Church: Hope for Re-evangelizing the West, Downers Grove, IVP, 2012 ; Michael Frost, Road to Missional: The Journey to the Center of the Church, Grand Rapids, Baker, 2011.

Timothy Michael Sheridan dans sa thèse, « Being a hermeneutic of the gospel: Hermeneutical and epistemological foundations for a missional ecclesiology », identifie trois « écoles » d’herméneutique missionnelle (University of Stellenbosch, 2012, p. 26). Il convient, puisque nous parlerons longuement dans cette partie c’herméneutique missionnelle, de résumer ces trois positions. La première, représentée par Christopher Wright, Michael Goheen ou encore Dan Beeby, met l’accent sur la mission comme étant la clé de compréhension de l’histoire biblique. La mission défini la direction, la nature de la révélation biblique [cf. H. D. Beeby, « A Missional Approach to Renewed Interpretation », Renewing Biblical Interpretation, eds. Craig Bartholomew, Colin Greene, and Karl Moller, Grand Rapids, Zondervan, 2000 ou encore Michael Goheen, « Continuing Steps Toward a Missional Hermeneutic », Fideles, 3, 2008, pp. 49-99].

La deuxième école, représentée elle par Darrell Guder par exemple, considère que la révélation biblique a comme objectif d’équiper et de former les disciples de Christ en vue de la mission [cf. Darrell L. Guder, « Unlikely Ambassador : Clay Jar Christian in God’s Service », A Bible Study for the 214th General Assembly of the Presbyterian Church (USA), Louisville, Office of the General Assembly, Presbyterian Church (USA), 2002, p. 5 ou encore Darrell Guder, « Missional Hermeneutics: The Missional Vocation of the Congregation – and How Scripture Shapes That Calling », Mission Focus: Annual Review, 15, 2007, pp. 125-142].

Enfin la troisième école, représentée par Miachel Barram, affirme que l’élément essentiel de l’herméneutique est la « localisation » missionnelle de l’auditeur. Ainsi, ce sera l’engagement « missionnel » des auditeurs (et donc des lecteurs contemporains) qui dirigera l’herméneutique de la Bible [cf. Michael Barram, « Questions for a Missional Hermeneutic », Paper presented at the annual meetings of the American Academy of Religion and the Society of Biblical Literature, Washington DC, 18 November 2006 ou encore Michael Barram, « The Bible, Mission, and Social Location: Toward a Missional Hermeneutic », Interpretation, 2007, pp. 42-58].

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Notes :

1Il faut rappeler que l’ « idéologie » est un terme assez récent, utilisé pour la première fois par le philosophe et homme politique français Antoine Destutt de Tracy (1754-1836) dans son Mémoire sur la faculté de penser écrit en 1796. Dans la perspective de De Tracy, l’idéologie n’avait pas de connotation négative, bien au contraire. Opposé par De Tracy à la notion de psychologie, à l’époque jugé de nature trop religieuse (!), l’idéologie désignait la science de la pensée ou d’organisation des idées, et donc de la systématisation intellectuelle (Antoine de Tracy, Projet d’éléments d’idéologie, Paris, Pierre Didot, 1801. Voir aussi Antoine de Tracy, Éléments d’idéologie, 1803-1815). Il définit ainsi la nécessité de l’idéologie car, « on n’a qu’une connaissance incomplète d’un animal, si l’on ne connaît pas ses facultés intellectuelles » (De Tracy, Projet d’éléments d’idéologie, p. 1). Pendant toute la période des Lumières, le terme « idéologie » continua à désigner la neutralité absolue et positiviste de la raison humaine. Mais dans son usage courant, c’est au cours du 19e siècle que l’idéologie prit une coloration négative sous l’impulsion de la critique marxiste. C’est en effet Karl Marx qui, dans son évaluation critique de la philosophie de Hegel, montrera que l’idéologie est une organisation conceptuelle qui « masque l’impuissance de toute spéculation à transformer les conditions réelles de la vie sociale et politique » (Gabriel-Ph. Widmer, « Parole de la croix et langage idéologique », dans Gabriel-Ph. Widmer, et al, Les idéologies et la Parole, Lausanne, Presses Bibliques Universitaires, 1981, p. 12. Cf. Karl Marx et Friedrich Engels, L’idéologie allemande, Editions sociales, 1976).En d’autres termes, ce que Marx chercha à montrer c’est que la pensée humaine n’était jamais libre des pression sociales qui structurent l’homme. Ce dernier est donc toujours le fruit des affrontements internes d’une société, particulièrement pour lui des affrontements économiques—la lutte des classes. L’idéologie sert donc pour Marx les intérêts d’un groupe social particulier. L’idéologie, pourrions-nous dire en simplifiant, c’est donc une imposition social d’un groupe dominant sur un groupe dominé. Marx n’est pas le seul à avoir questionner cette utopique neutralité humaine. Le théologien allemand Reinhold Nieburh a aussi contesté la possibilité que l’homme pensait avoir de se préserver, par sa seule raison, de toute erreur : « Le philosophe qui s’imagine être capable de présenter une vérité finale simplement parce qu’il pense avoir assez de perspective sur le passé afin de se garder des erreurs philosophiques précédentes est clairement la victime de l’ignorance de son ignorance » (Reinhold Nieburh, The Nature and Destiny of Man: A Christian Interpretation, New York, Charles Scribner’s Sons, 1946, p. 195).Cette ignorance peut en effet rapidement devenir la cause d’une imposition idéologique.

2François Châtelet est lui représentatif d’une définition très globale de l’idéologie : « Est qualifiée ici d’idéologie le système plus ou moins cohérent d’images, d’idées, de principes éthiques, de représentations globales et, aussi, de gestes collectifs, de rituels religieux, de structures de parenté, de technique de survie (et de développement), d’expressions que nous appelons maintenant artistiques, de discours mythiques ou philosophiques, d’organisation des pouvoirs, d’institutions et des énoncés et des forces que celles-ci mettent en jeu, système ayant pour fin de régler au sein d’une collectivité, d’un peuple, d’une nation, d’un État les relations que les individus entretiennent avec les leurs, avec les hommes étrangers, avec la nature, avec l’imaginaire, avec le symbolique, les dieux, les espoirs, la vie et la mort ». François Châtelet, Histoire des idéologies, vol. 1, Paris, Hachette, 1978, p. 11.

3John B. Thompson, Studies in the Theory of Ideology, Berkeley, Los Angeles, University of California Press, 1984, p. 4.

4Comme le rappelle bien à propos Terry Eagleton, Ideology: An Introduction, London, New York, Verso, 2007, p. 6.

5Charles Wackenheim, Christianisme et idéologie, Paris, Gallimard, 1974, p. 28.

6Il est donc crucial de voir que l’idéologie n’est pas une fausse construction de la réalité, comme Žižek le conclut avec pertinence : « L’idéologie n’a rien à voir avec une « illusion », avec une représentation erronée, distordue, de son contenu social. » Slavoj Žižek, « The spectre of ideology », in Slavoj Žižek, ed., Mapping Ideology, London, New York, Verso, 2012, p. 7. Quelques pages plus tard, il précise : « Le point de départ d’une critique de l’idéologie doit être la pleine reconnaissance du fait qu’il est très facile de mentir sous couvert de vérité. », Idem, p. 8. Il n’est pas évident de savoir si Žižek pense ici à une volonté de faire passé une erreur pour la vérité, mais tout semble indiquer que pour Žižek, il s’agit plutôt de reconnaître que l’idéologie est inconsciemment persuadée de réprésentée correctement la réalité sociale.

7Cf. Paul Ricoeur, « L’idéologie et l’utopie : deux expressions de l’imaginaire social », in Du texte à l’action. Essais d’Herméneutique II , pp. 417-431. Cf. aussi Paul Ricoeur, L’idéologie et l’utopie, Paris, Le Seuil, 1997.

8Jacques Ellul, L’idéologie marxiste chrétienne, Paris, La Table Ronde, 2006, p. 6.

9Cela ne signifie bien sûr pas pour Ellul que, parce qu’il n’est pas idéologie, le capitalisme est meilleur que le socialisme !

10Sur cette dimension consciente ou inconsciente de la construction idéologique il y a aussi débat. La remarque d’Engels selon laquelle « la vraie force motrice de l’idéologie demeure inconsciente sinon ce ne serait plus un processus idéologique. » semble toujours pertinente. Friedrich Engels, cité d’une lettre à F. Mehring dans Sidney Hook, Toward an Understanding of Karl Marx: A Revolutionary Interpretation, Amherst, Prometheus Books, 2002, p. 415.

11Frédéric Rognon, Jacques Ellul : Une pensée en dialogue, Genève, Labor et Fides, 2007, p. 64. Cité de Jacques Ellul,L’empire du non sens, 1980, pp. 106-108.

12C’est une fois de plus Ellul qui commente sur ce point. Ellul, L’idéologie marxiste chrétienne, p. 7.

13Nous construisons ici sur la remarque d’Eagleton : « Car s’il n’y a pas des valeurs ou croyances liées au pouvoir, alors le terme idéologie serait sur le point de s’étendre jusqu’à devenir néant », Eagleton, Ideology, p. 7.

14Ellul, L’idéologie marxiste chrétienne, p. 9.

15Terminons sur une courte remarque : l’idéologie n’est pas morte. Beaucoup l’ont cru après la Deuxième Guerre Mondiale. Beaucoup l’ont cru après l’effondrement du bloc communiste. Force est de constater que l’idéologie politique auxquelles se réfèrent ces deux « morts de l’idéologie » a bien effectivement disparu. Mais si l’idéologie n’est pas restreinte à son expression politique, il est difficile de voir comment elle pourrait ne pas s’incarner dans d’autres structures sociales. Pour une discussion plus précise sur l’idéologie de la mort de l’idéologie, voir Eagleton, Idéologie, chapitre1, particulièrement pp. 5-16.

16Jacques Ellul, De la révolution aux révoltes, Paris, La Table Ronde, 2011 ; Autopsie de la révolution , Paris, La Table Ronde, 2008 ; Changer de révolution – L’inéluctable prolétariat , Paris, Le Seuil, 1982.

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Chronique des mystagogues, 7

TU N’AS PAS D’HUMOUR

 30 septembre 2013

 

Le rire. Il sert à détendre une atmosphère bien tendue. Vous avez probablement assisté à l’une de ces réunions qui semblait bien mal engagée. Chacun essaie tant qu’il peut de ne pas regarder les autres. Les lèvres fermées, chacun murmure pour lui-même. Et si par malheur c’est à votre tour de diriger cette petite bataille rangée, alors bon courage. Mais… Il suffit que quelqu’un fasse une petite blague, juste un trait d’humour, l’air de rien, pour que l’atmosphère se détende. Et n’avez vous jamais fait une blague, vous savez, une blague parfaite : bien recherchée, avec un timing impeccable et qui en plus vient naturellement ? Probablement. Et vous avez aussi probablement fait ce genre d’humour qui vous met plus dans l’embarras qu’autre chose lorsque vous réalisez que pour l’un de vos amis… ce n’est plus une blague, mais la réalité?Dans ce cas, vous avez probablement dit quelque chose comme : « T’as pas d’humour »…

*

Il faut rire de tout

On entend souvent dire qu’il faut rire de tout, que la capacité à tout tourner en dérision est le signe d’un grand sens de l’humour, d’une personnalité charismatique. Il est vrai qu’un bon sens de l’humour est une chose remarquable. Remarquons que rire des choses de la vie est un moyen de s’en distancer, un moyen de les dépasser. Comme le disait Boris Vian, « l’humour est la politesse du désespoir ». C’est aussi un instrument utilisé par la société pour stigmatiser ceux qui s’écartent de la norme1 ; mais c’est aussi un moyen de contester la société elle-même. C’est enfin aussi le rire qui, pour plusieurs grands philosophes, est ce qui distingue l’être humain de l’animal (pour le Pantagrua de Rabelais aussi!), même si Platon était très critique de l’humour qui trahissait souvent pour lui un manque de maîtrise de soi2. Cependant, tous les philosophes n’ont pas été critiques de l’humour. Aristote a par exemple analysé les diverses formes d’humour et leurs fonctions. D’après ce que nous pouvons reconstruire du texte perdu d’Aristote sur la Comédie (la 2e partie, jamais retrouvée, de sa Poétique) il percevait l’une des fonctions principales de l’humour, du rire produit par des situations comiques, comme étant un processus purifiant.

Selon Proclus (412–485 av. J-C), Aristote pensait que la tragédie et la comédie « satisfaisaient des émotions dûment mesurées »3. Pour l’ancien philosophe syrien Iamblichus (245–325 ap. J-C) « dans la tragédie et la comédie, en regardant les émotions des autres nous sommes capables d’apaiser nos propres émotions, de les rendre plus modérées, et de les éloigner (ἀpokaqaίromen) »4. Le rire devrait donc être vu comme une catharsis purifiant les émotions de désirs incontrôlable, un processus par lequel ce n’est pas l’autre qui est l’objet de l’humour, mais bien soi-même. Ainsi, même le ridicule est défini comme une forme d’humour puisant dans l’incongruité d’une situation sans cependant infliger de la peine ou douleur aux autres5. C’est certainement cet objectif qui est le plus difficile à atteindre. Faire preuve d’humour est à la portée de n’importe qui ; faire preuve d’humour sans blesser qui que ce soit est ma foi beaucoup plus rare.

Plus rare, parce que plus compliqué, beaucoup plus compliqué. Notre rire doit avoir un objet, et malheureusement il prend très souvent comme objet une personne plus qu’une situation. Les chrétiens font de même : nous nous blessons les uns les autres sans le vouloir, mais nous le faisons tout de même. Parfois nous le faisons sans bien nous en rendre compte, comme le fit par exemple il y a quelques semaines Rick Warren, pasteur de Saddleback Church en Californie. Son « trait d’humour », comme il se doit, était transmis via Facebook : « L’attitude typique du staff de Saddleback tous les matins avant de commencer leur travail » :

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Mais cette fois-ci, son humour ne trouva pas audience. Les réactions ne se firent pas attendre, particulièrement de la part des communautés asiatiques. L’un d’entre eux reprend par exemple le méga-pasteur lui reprochant son manque de sensibilité. Ce qui ne devait que faire rire (le staff de l’église commençant leur journée par des exercices physiques, cliché à la chinoise), clairement était offensant pour d’autres personnes. L’image utilisée rappelle en effet un passage traumatisant de l’histoire de nombreux chrétiens chinois, qu’ils soient nés aux États-Unis ou qu’ils aient émigré, et elle a soulevé une vague de protestations :

« Savez-vous ce qui est derrière cette image que vous venez de mettre en ligne ? Un Garde Rouge, a-t-il jamais violé votre mère ? Vous venez juste de rappeler aux immigrants le cauchemar qu’ils ont laissé derrière eux, et pour quoi ? Pour une blague un lundi matin ? »6

 Sans revenir sur toutes les réactions qui ont suivi la publication de Warren, il est certain que Warren n’a simplement pas eu conscience de ce qu’il faisait, ce qui est symptomatique de notre état d’esprit lorsque nous faisons de l’humour. Nous oublions les autres. Nous oublions que si notre humour a comme sujet des personnes, il s’agit premièrement d’être humains, de personnes avec leurs propres émotions, histoire, difficultés. Vous me direz peut-être maintenant qu’on ne peut pas faire attention à tout le monde et que finalement il faut rire de tout. Mais que veut dire cette phrase exactement ?

Prenons Jésus. Imaginez-le faisant la blague suivante : un beau dimanche matin il se lève, et comme à son habitude, il va prier sur la montagne ou la colline du coin pendant que ses disciples font la grasse matinée. À son retour, il voit les disciples entrain de faire cuire un bon rôti, car c’est déjà la fin de matinée. Et là, pensant bien commencer sa semaine (oui, il commençait sa semaine un dimanche, et pas un lundi), il fait une blague du genre : « Et les gars, on dirait Antiochus faisant cuire un porc dans le temple !… Lol !» ; le tout en référence aux actions d’Antiochus rapportées dans les livres des Macchabées.

La référence à Antiochus Epiphane aurait-elle été bien accueillie ? Les disciples, et ceux assemblés autour, auraient-ils répondu à l’humour de Jésus en s’exclamant : « Elle est bonne celle-là Jésus ! ». Ou « T’as raison Jésus, il faut pas trop se prendre au sérieux ! ». Considérant que ce fut l’un des évènements les plus traumatiques du peuple après l’esclavage en Egypte et l’Exil à Babylone, et faisant 80 000 morts en trois jours d’après le texte des Macchabées (2 Mcc 5:11–14), je ne suis pas certain que les disciples auraient apprécié7. Combien de <pensez-vous que Jésus aurait eu ? Pas beaucoup. Par contre il aurait reçu pas mal de pierres.

Le rire de Dieu

 Le rire et l’humour sont, finalement, une question sérieuse. Les théologiens médiévaux se sont le plus souvent méfiés de l’humour et du rire. Certains se souviendront du roman et du film Le nom de la rose qui mettait en scène un « thriller monastique » centré sur un livre mystérieux et interdit : le livre perdu d’Aristote sur la comédie8. Après tout, Jésus n’était-il pas un homme de douleur, familier de la souffrance ? Les règles monastiques étaient assez sévères à l’encontre du rire. Les premières communautés cénobitiques (formes de monachisme dans le désert), interdisaient toute forme de rire (ou de blague). L’humour était totalement proscrit9. La règle de Saint Benoît mentionne plusieurs fois la légèreté du rire ; dans son « échelle de l’humilité », c’est à un vrai contrôle des paroles, et donc de l’humour et du rire, que Benoît appelle. Les Pères de l’Eglise et les grands pères monastiques conclurent que le rire, l’humour, est indéfendable et qu’il caractérise une âme troublée. Pour le grand Jean Chrysostome :

« Le rire donne souvent naissance à des discours répréhensibles, et ce discours à des actions encore plus répréhensibles. Souvent, des paroles et des rires viennent railleries et insultes, coups et blessures, carnage et meurtre. Si alors vous voulez un bon conseil pour vous-même, n’évitez pas seulement des mots et des actes répréhensibles, les blessures et les meurtres, mais aussi le rire lui-même »10.

Mais avant de conclure que seuls les théologiens médiévaux ont « condamné » l’humour, mentionnons aussi la méfiance manifestée à son encontre par Thomas Hobbes et René Descartes.

Alors, comme le remarquaient les théologiens médiévaux, avons-nous même un seul verset dans lequel Jésus a rit ? La remarque semble superficielle, mais elle a finalement beaucoup de poids. Jésus est allé aux noces de Cana. Bien. Mais rien ne dit qu’il s’est bien amusé lors de ce mariage, qu’il a fait la fête et a sorti quelques bonnes blagues sous l’effet d’un bon verre de vin (miraculeux bien sûr!). Que Jésus ait rit, j’aime à le penser. Rien ne le confirme ; rien ne l’infirme.

Vous me direz que Jésus lui-même a utilisé des formes d’humour, comme le sarcasme. Il s’est rit des attitudes de cœur des pharisiens, il a fait des commentaires sarcastiques mettant en cause le cœur des pharisiens qui faisaient le contraire de ce qu’ils disaient. C’est l’une des défenses que Warren a essayé lorsqu’il s’est fait reprendre après son regrettable commentaire. Mais notons tout d’abord que, de ce qui nous est rapporté dans les évangiles, Jésus n’a finalement employé que des formes d’humour « négatives », comme le sarcasme. Jésus riait, mais il se « riait » des Pharisiens et de leur hypocrisie.

D’accord sur ce point. Mais n’allons pas trop vite en essayant justifier notre sarcasme et notre cynisme grâce à celui de Jésus. Il y a des différences majeures entre cet humour de Christ et le notre, et toutes ces différences tiennent à sa personne.

  • Premièrement, nos frères et sœurs en Christ ne sont pas des pharisiens, ils sont des personnes pour lesquelles nous devons démontrer le plus grand amour, compassion, et même protection. Blesser l’un d’entre eux, c’est blesser Christ lui-même.
  • Deuxièmement, Christ connaît les cœurs. Et à preuve du contraire, nous ne le pouvons pas. Christ « riait » des pharisiens et de leur cœur tortueux. Nous ne pouvons rire du cœur de quelqu’un car nous ne le connaissons pas. Que Christ se soit rit des pharisiens parce qu’il connaissait leurs cœurs ne suffit pas à justifier notre pauvre sens de l’humour.

L’exemple de Jésus ne suffit donc pas à savoir « comment » rire. D’ailleurs, il y a plus de références bibliques parlant du rire de Dieu dans l’Ancien Testament que de celui de Jésus dans le Nouveau Testament. Cependant, ces versets seuls ne suffisent as non plus. La plupart en effet parlent du rire de dérision de Dieu en face de ceux qui s’opposent à lui (Ps 2.2-5, Ps 44.13, Ps 59.8, Jr 48.26, Ez 23.32, Os 7.16). Tout cela ne veut pas dire pour autant que le seul rire qui nous est permis soit un rire de dérision en face de ceux qui ne croient pas en Dieu. En effet remarquez que la dérision de Dieu est très particulière à l’Ancien Testament.

Il faut prendre garde à ne pas aller trop vite en justifiant notre humour avec quelques versets trop rapidement tirés de l’Ancien ou du Nouveau Testament. Si nous pouvons rire, si l’humour est une manifestation de notre humanité, il doit faire l’objet d’une attention particulière si nous voulons en faire un instrument glorifiant Dieu.

 Ne le prend pas personnellement…

Mais le plus souvent, nous sommes maladroits dans notre humour et nous sommes rappelés à la réalité : nous blessons les autres. Que faisons-nous alors ? Nous essayons de nous justifier. La première réaction de Warren est exactement celle que nous avons tous lorsque nous réalisons subitement que nous venons de faire une mauvaise blague :

Capture d’écran 2013-09-29 à 14.22.30

« Les gens passent souvent à côté de l’ironie sur Internet. C’est une blague les gars ! Si vous prenez cela au sérieux, vous ne devriez vraiment pas me suivre [sur Facebook] ! … Saviez-vous que, utilisant l’humour et l’ironique hébraïque, Jésus introduisit plusieurs traits d’humour dans le Sermon sur la Montagne ? Les bien-pensants sont tous passés à côté alors que les disciples , sans doute, rigolaient bien ! »

Donc sur Internet toute ironie, même la plus inexcusable, est permise ? En d’autres termes, parce que nous sommes sur Internet ou sur Facebook, nous pouvons nous permettre des choses que nous ne nous serions pas permises si nous avions quelqu’un en chair et en os en face de nous ? Ce n’est certes pas ce que Warren dit, mais c’est cependant l’une des implications. Le laisser-aller avec lequel nous brandissons notre humour a des conséquences pastorales. Que nous soyons étudiants en théologie, pasteurs (ou autre), nous devenons un exemple, pour le meilleur et pour le pire. Ainsi notre humour devient un exemple et, dans le cas évoqué, nous pouvons lire des commentaires tels que :

 « Pasteur, vous êtes un telle inspiration. C’était vraiment drôle. Vous autres ne devez pas vous prendre au sérieux. Vous n’avez pas d’humour. On dirait que dans notre société on ne peut rien dire de drôle sans finir par offenser quelqu’un. »

Et voilà ! Vous n’avez pas d’humour. J’ai pu être blessant, j’ai pu tourner en dérision une histoire dramatique, j’ai pu vous prendre pour cible de mon humour douteux ou de mon sarcasme destructeur. Mais de toute évidence, c’est vous qui n’avez pas d’humour. N’est-ce pas une forme d’excuse tout à fait classique : « c’est pas ma faute, c’est celui qui est à côté de moi qui… » Excuse qui remonte à la nuit des temps, n’est-ce pas Adam ? Alors oui, c’est celui dont nous rions, cyniquement, sarcastiquement, qui est coupable. Avoir tourné quelqu’un en ridicule ? Ce n’est pas très grave. Et puis franchement, il ne fallait pas qu’il le prenne si personnellement.

Mais alors comment devait-il le prendre ? Ce trait d’humour, lui était bien destiné… ou en tous cas il en était bien l’objet : il ne pouvait donc que le prendre personnellement. Tout ce que nous disons est personnel car il vient d’une personne et est entendu par d’autres personnes. Rien dans la communication humaine n’est impersonnel ! Rien d’ailleurs ne peut faire abstraction de nos émotions. On ne peut prendre l’humour que personnellement et émotionnellement. Personne ne s’arrête, après une bonne blague, pour voir si elle était philosophiquement logique !

Finalement cette réponse ne fait que trahir notre réalisation d’une erreur commise, mais dont noue ne voulons pas admettre la responsabilité. Le « tu n’as pas d’humour » ou « il ne faut pas le -prendre personnellement » devient alors le voile de notre non repentance. Nous ne voulons pas admettre notre responsabilité et préférons sous-entendre que c’est celui qui a fait l’objet de notre « humour » qui est en cause. C’est tellement facile : je ne me remet pas en cause, je m’excuse. Je ne cherche pas à sonder mon cœur, je cherche à accuser les autres. Alors l’humour, quelque chose à prendre « personnellement » ? Il ne peut jamais en être autrement. Même si effectivement certaines formes d’humour s’adressent à des situations (le comique ou l’incongru) plutôt qu’à des personnes, rappelons-nous bien que nous avons en face de nous d’autres personnes dont nous ne connaissons pas les drames et les problèmes. Peut-être Pierre Desproges avait-il raison de répondre à la question « Peut-on rire de tout » ainsi : « Oui, mais pas avec tout le monde ».

Prenons très personnellement et sérieusement notre humour pour qu’il soit un moyen d’édifier les autres en apportant une brève libération d’une tension vécue. Portons attention à ceux qui entendrons ou seront l’objet de notre humour. Et surtout rejetons les plates excuses. D’autant plus que nous dirons aux autres de ne rien prendre « si personnellement » jusqu’au jour où c’est nous qui feront l’objet du rire. Et là, nous le prendrons très personnellement ! D’où la conclusion du philosophe Héraclite : « Ne faites pas rire au point de prêter à rire. »

Pastorale de l’humour

 Que faire de l’humour dans nos églises et au quotidien dans notre vie chrétienne ? Tout d’abord, en dehors de l’humour comique, les autres formes d’humour témoigne de l’état d’esprit de la personne . Prenons par exemple les trois formes d’humour suivantes :

  • Le sarcasme, c’est tourner en dérision une personne ou une situation.
  • L’ironie, c’est exprimer le contraire de ce qu’on pense tout en manifestant clairement qu’on pense bien le contraire. Le plus souvent l’ironie conteste les valeurs sociales.
  • Le cynisme est une suspicion quasi radicale des paroles, attitudes, et motivations des autres. C’est une absence de confiance dans ce qui est affirmé. Le plus souvent le cynique sera convaincu que les autres ne disent jamais ce qu’ils pensent et font toujours double jeu. Un bon livre sur le cynisme de notre société est Dick Keyes, Seeing Through Cynicism: A Reconsideration of the Power of Suspicion, Downers Grove, IVP, 2006.

Même si la plupart du temps, notre humour est sarcastique, notre société est extrêmement cynique. Celui-ci, même s’il peut avoir son utilité (cf. Keyes) révèle aussi un problème d’ordre pastoral : la confiance dans notre relation aux autres. Le sarcasme lui aussi dévoile une attitude de cœur pouvant créer de nombreuses tensions entre les personnes. Cela peut aussi montrer un certain mal-être personnel. Les pasteurs et responsables d’églises devraient donc prendre au sérieux ces signes révélant notre condition spirituelle. Pour cela, une solide pastorale de l’humour serait nécessaire. Je n’en ai malheureusement pas encore trouvé de satisfaisante qui prenne au sérieux, à la fois l’humour naturel de l’être humain, et son détournement qui le plus souvent blesse, offense, et détruit notre prochain, car la « langue » est quelque chose qui peut détruire aussi facilement que le feu ravage une forêt (Jc 3.5).

N’oublions pas que le moindre trait d’humour trahit quelque chose que nous considérons comme profondément vrai. « Alors c’est toujours les vacances au bureau ?… je rigole ». Oui, enfin même si je pense que clairement cet ami ne fait vraiment rien au boulot. Et s’il y a bien quelque chose que nous oublions, c’est que même si la personne en face de nous semble en rire, c’est parfois (souvent?) plus un rire de politesse embarrassée qu’un rire naturel. Or toute vérité qui sort de ma bouche doit être transmise dans l’amour et la douceur. Mon humour se doit aussi de refléter les qualités de ma vie chrétienne, particulièrement de l’amour / charité chrétienne. L’humour doit être patient (1Co 13.4), il doit être « maîtrisé », il doit être plein de bonté, il doit être compatissant.

Notre société pense qu’avoir de l’humour, c’est avoir cette capacité à rire de tout, même des choses les plus graves. Qu’avoir de l’humour, c’est être capable de ne rien prendre au sérieux, de douter de tous et de tout le monde, d’être cynique en toutes circonstances. Ce serait oublier que l’humour chrétien doit être anti-confirmiste. C’est un humour qui éclate de joie devant la bonté de Dieu ; c’est un humour qui, les rares fois où il est cynique, sert à dévoiler l’absurdité de notre péché et doit nous faire revenir vers Dieu ; c’est un humour qui, les rares fois où il est sarcastique, il tourne en dérisions certaines de nos propres attitudes. Mon humour trop souvent ne sert que moi-même : il me donne une bonne image aux yeux des autres ; alors qu’il devrait servir les autres11.

Trop souvent nous « faisons de l’humour » sans considération pour ceux qui nous entourent. Or tout ce que nous faisons, et disons, doit servir à l’encouragement, à l’édification, à l’exhortation de nos frères et sœurs. Et si parfois nous hésitons, si nous doutons de l’humour de notre petite blague, peut-être vaut-il mieux garder le silence. Dans ces cas, la seule question à nous poser n’est pas de savoir ce que les autres vont penser de nous, mais de savoir ce qui glorifie le plus Dieu : mon silence ou mon humour ? Si ce n’est pas clair alors adoptons l’adage : dans le doute abstiens-toi. Car il ne doit pas y avoir de doutes : notre humour diot glorifier Dieu : en riant de notre ignorance, en étant cyniques de notre péché (donc en le discernant), et en purifiant ces émotions qui souvent nous contrôlent. Rappelons-nous aussi de cette sage parole de l’Ecclésiaste : « Il y a un temps pour tout, un temps pour pleurer, un temps pour rire, un temps pour se lamenter et un temps pour danser. » (Ecc 3.4). Dans ce sens, l’humour peut être un instrument de l’Esprit… mais probablement moins souvent que nous ne le pensons.

L’humour est un don précieux. Il nous rappelle qu’aucun de nous n’est parfait. Il nous permet de ne pas nous prendre au sérieux et de considérer les autres comme plus importants que nous, car comme le remarquait Chesterton : « La raison pour laquelle les anges peuvent voler, c’est qu’ils ne se prennent pas au sérieux ». Il nous permet de rire de nous-mêmes au lieu de rire des autres et d’ainsi oeuvrer pour notre édification, sanctification et amour fraternel.

Notes :

1 C’est l’une des conclusions de l’un des rares ouvrages consacré au rire, celui d’Henri Bergson. Henri Bergson, Le Rire. Essai sur la signification du comique, Paris, Payot, 2012.

2 Platon, Le Philèbe, §48–50 ; cf. La République, 388e.

3 Proclus, Comm. In Plat. Remp., 1.49.

4 Iamblichus, De Mysteriis, 1.11.

5 Aristote, La Poétique, chapitre 5, 1449a.

6 Sam Tsang, « Rick Warren, Cultural Sensitivity, and Mission », en ligne, http://engagethepews.wordpress.com, accédé le 30 septembre 2013.

7 L’importance de ces événements est souligné par le fait que la fête de Ḥănukkāh célèbre la re-dédicace du Temple

8 Umberto Eco, Le nom de la rose,

9 Adkin 1985, 151–152

10 Dans Schaff, 1889, p. 442.

11 Lindsey Carlson, « Battling Sinful Sarcasm », en libne, http://thegospelcoalition.org/blogs/tgc/2013/03/07/battling-sinful-sarcasm, accédé le 30 septembre 2013.

 

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