Chronique des mystagogues, 6

ÊTRE UN CHRETIEN RADICAL

 25 août 2013

Jésus était un radical qui n’avait peur de rien. Jésus était un radical qui se battait contre tout : l’oppression, la pauvreté, l’hypocrisie, la religiosité. Jésus n’a pas hésité à tout abandonner, à tout sacrifier. Si vous êtes disciple de Jésus, vous devez être comme lui. Jésus revient bientôt, ne vous endormez pas. Soyez radicaux pour Jésus ! Sortez de votre zone de confort. La vie chrétienne, ce n’est pas attendre sagement le retour de Christ, mais tout laisser pour le suivre. La vie chrétienne c’est suivre Christ en agissant de manière radicale. Ce que Dieu recherche ce sont des chrétiens qui sont radicaux pour lui : des chrétiens qui pourront tout laisser pour aller en mission dans les pays les plus dangereux ; des chrétiens qui iront vivre avec les pauvres des ghettos des métropoles abandonnées ; des chrétiens radicaux qui nourriront les pauvres comme mère Thérésa. Sortez donc de cette habitude chrétienne, de cette tradition qui vous enferme et qui n’a rien à voir avec la foi que Christ est venu donner. Soyez radicaux comme Jésus, Paul et les autres. Ce sont les chrétiens radicaux qui ont un impact sur le monde, un impact pour Dieu. Sortez de l’ordinaire d’une foi morte et soyez animés par le feu et le zèle radical de Dieu !

*

Il y a un « nouveau » mouvement ces dernières années, un mouvement certes mineur en France mais qui est déjà assez fort outre-atlantique et qui fait parler de lui par certains ouvrages traduits en français. À cause des critiques ci-dessous, et par soucis de respect des auteurs, je ne citerait aucun des auteurs en question. D’ailleurs, les remarques qui suivent sont plus dirigées vers une interprétation populaire de ces ouvrages que vers les auteurs eux-mêmes. C’est malheureusement souvent le cas : en devenant populaire et à la mode, un tel mouvement est simplifié, et en étant simplifié il devient caricatural, et donc dangereux pour l’intégrité de l’évangile. Ce mouvement, c’est celui du « christianisme radical ». Etre un « chrétien radical », c’est le nouveau mot d’ordre, même s’il est assez difficile de définir précisément ce que cela veut dire d’être « radical ». Le plus souvent ce « christianisme radical » post évangélique se caractérise par plusieurs traits :

(1) une condamnation du reste de l’histoire de l’église : l’Eglise n’a jamais auparavant, ou très peu, témoigné d’une fidélité à Christ ;
(2) nous nous sommes contentés de vivre notre vie sans obéir à l’envoi missionnaire ;
(3) nous devons montrer notre foi en agissant de manière radicale : en servant les pauvres, les opprimés, les affamés du monde.

Le « christianisme radical » exhorte tous les chrétiens à ne pas s’asseoir sur leurs lauriers et à ne pas se satisfaire du rêve « occidental » : bon travail, TV satellite et tout ce qui va avec, bonnes vacances une fois par an. Le « christianisme radical » exhorte tous les chrétiens à agir pour Dieu.

Une vie simple

Ce serait oublier plusieurs choses. De nombreux textes évangéliques (comprenez : tirés des évangiles) soulignent en effet la radicalité de l’engagement chrétien et les sacrifices que cela suppose. Suivre Christ ce n’est pas toujours un long fleuve tranquille. Lorsque les « chrétiens radicaux » mettent l’accent sur ces mêmes textes (que je ne mentionnerai pas : vous les connaissez aussi bien que moi), il veulent bien faire. Ils désirent que les disciples de Christ soient de vrais disciples : des chrétiens qui n’hésitent devant rien pour témoigner de cette foi qui transforme les vies. En cela ils veulent « bien », comme certains de leurs critiques l’ont reconnu à juste titre1.

Mais ce serait oublier que le Nouveau Testament n’est pas composé que des quatre évangiles mais d’un ensemble de lettres adressées à des églises ou des individus. Parmi elles bien sûr, celles de l’apôtre Paul ont toujours eu une place privilégiée. Or, et c’est assez surprenant, de telles exhortations radicales sont moins présentes, ou moins évidentes, dans les lettres de Paul. Pire encore pour les « chrétiens radicaux », Paul semble même peu intéressé par faire de tout chrétien un « radical » qui partirait sur les routes. Par exemple, que dire du passage suivant en 1 Thess 4 :

« 9 Pour ce qui concerne l’affection fraternelle, vous n’avez pas besoin qu’on vous écrive, car vous êtes vous-mêmes instruits par Dieu de façon à vous aimer les uns les autres ; 10 c’est ainsi que vous agissez aussi envers tous les frères dans l’ensemble de la Macédoine. Mais nous vous encourageons, frères, à progresser encore, 11 à mettre un point d’honneur à vivre en paix, à vous occuper de vos propres affaires et à travailler de vos mains, comme nous vous en avons donné l’injonction, 12 afin que vous vous comportiez convenablement envers ceux du dehors et que vous n’ayez besoin de personne. »

Sans vouloir jouer le réactionnaire, Paul semble bien s’adresser ici à des chrétiens, de vrais chrétiens, pas des croyants de seconde zone, à qui il recommande, non pas de tout laisser, de sortir de leur zone de confort, mais simplement, tout simplement de vivre fidèlement leur foi et à mettre en pratique cette foi, d’où l’exhortation à manifester extérieurement une vie de grâce et d’amour. À quoi Paul encourage-t-il donc les croyants de Thessalonique ? À participer à des implantations d’églises ? À partir nourrir les pauvres de Calcutta ? À partir dans les pays les plus nécessiteux pour « faire une différence » ? Non. Paul les exhorte, nous exhorte, à exceller toujours plus dans l’amour fraternel. Paul nous exhorte à démontrer la vérité de cette parole : « A ceci tous verront que vous êtes mes disciples : si vous vous aimez les uns les autres ».

Mais peut-être que cette simplicité de la vie humaine nous fait peur. Peut-être que ce n’est pas assez « extraordinaire » pour nous. Peut-être que simplement nous aimer les uns les autres n’est pas assez démonstratif, pas assez radical. Peut-être que trop souvent nous voulons plus de difficulté pour nous sentir vivants, pour nous donner de l’importance ? Faire de grandes choses, de choses un peu folles, « radicales » cela nous met en valeur, cela nous met en avant. Cela nourrit notre orgueil. Là est probablement l’un des dangers potentiels : nourrir cette satisfaction de nous-mêmes dont nous devons nous méfier à chaque minute de notre vie. Quoiqu’il en soit, ici Paul encourage simplement «  à vivre en paix, à vous occuper de vos propres affaires et à travailler de vos mains ». Une telle exhortation est bien loin des appels urgentissimes des « chrétiens radicaux ».

Cependant, pour Paul ce qui est nécessaire c’est de suivre, sans nécessairement partir. C’est suivre de cœur et de foi. C’est respecter et s’abandonner à une volonté de Dieu qui ne se révèle que progressivement. C’est être fidèle à la foi en Christ quelque soit les conditions, quelque soit l’appel. C’est être fidèle même si son appel ne se manifestera peut-être jamais autrement que par une vie chrétienne pleine en entière incarnée dans une vie somme toute ordinaire. Car ce n’est pas le caractère extraordinaire qui fait la valeur de la vie chrétienne mais son caractère ordinaire au sein duquel prennent racine la patience, la persévérance, la bonté, etc. Et surtout l’amour. L’amour fraternel en tout temps, en toutes choses, et pas seulement lorsque nous faisons des choses extraordinaires ! L’amour fraternel dans les situations les plus simples comme le changement des couches du dernier né, le soin porté à sa famille (et surtout à ses parents), ou encore la visite des frères et sœurs de l’église.

Alors qu’est-ce qu’un chrétien radical ?

Charles était un chrétien radical dont la foi radicale en Dieu l’a conduit … à mener une vie très simple de cultivateur dans un coin perdu de la Drôme. Cela suffit pour être un chrétien radical. Qui rêverait de cette radicalité ? Personne. Pourquoi ? Ce n’est pas assez glorieux, aux yeux des hommes. Heureusement, Dieu ne regarde pas aux paillettes. Charles était un chrétien radical car il venait radicalement aux réunions communautaires du Corps de Christ. Oui, en d’autres termes « il allait au culte ». Tout simplement. Mais il ne venait pas par habitude ou automatisme. Cette communion était radicale. Un jour d’hiver, ne me demandez plus quand, ma mémoire est un désastre, Charles était avec nous dans notre grand temple rassemblant peu de monde. Ce n’est pas qu’il y avait des mètres de neige mais que personne n’aime sortir par un temps pareil. Et puis il faut déneiger la voiture, l’allée, etc. C’est quand même beaucoup trop de tracas pour seulement quelques heures de culte. Charles était là. Mais Charles n’a jamais conduit : c’est sa sœur qui le conduisait d’ordinaire au culte. Mais sa sœur, ce dimanche neigeux, était malade, clouée au lit. Mais Charles était là : à plus de 70 ans, ce chrétien radical avait fait près de 3 km à pied dans la neige, seulement pour être avec le Corps de Christ un dimanche de Sainte Cène. Être radical c’est être en communion. Charles était un chrétien radical.

Pour faire preuve d’un total chauvinisme drômois pleinement assumé, je prendrais un deuxième exemple. L’église réformée dans laquelle j’ai grandit était décidément pleine de « chrétiens radicaux ». Sammy était un autre de ces chrétiens radicaux. Sammy n’a pas eu une vie très facile, en tous cas selon nos standards actuels. Subvenir aux besoins de sa famille dans la période de l’après guerre, monter son entreprise dans une période où il fallait investir énormément de temps et d’énergie pour de maigres résultats. Et c’est sans compter les décès, notamment d’enfants en bas âge. Et malgré tout cela, Sammy est resté fidèle au Dieu de Jésus-Christ. Il n’est jamais parti sur les routes, il n’a jamais nourri les sans abri ou les populations en Inde, Afrique, ou que sais-je.

Le chrétien radical n’est donc jamais, jamais, défini par sa capacité à franchir ses barrières, à dépasser les frontières ni même à accomplir de « grandes choses » pour Dieu. Comme une autre réaction à ce nouveau « christianisme radical » l’exprime très bien :

« Comment se fait-il que le commandement de Christ d’aimer Dieu et son prochain ne soit pas suffisant pour ces responsables d’églises ? Peut-être que les chrétiens sont simplement appelés à bien vivre et à inviter les autres à faire de même selon ce que Dieu a ordonné dans l’univers. »2

Certainement. En 1 Thess 4, Paul nous encourage à ne pas délaisser notre vie quotidienne pour tous nous lancer dans des actions « spirituelles ». Paul nous exhorte à continuer notre vie quotidienne, fidèlement et dans la foi. Sans plus : d’où son appel un peu surprenant à nous occuper chacun de nos propres affaires car c’est dans la plus petite chose quotidienne que nous démontrerons notre fidélité à Christ. Ce n’est pas dans les grandes choses, ce n’est pas à travers des actions « radicales » que nous démontrerons notre foi mais dans les petites choses.

Il en va un peu comme de cette parabole en Luc 19.11-27. Les intendants fidèles à leur maître parti en voyage d’affaire sont ceux qui sont fidèles dans les petites choses et qui continuent fidèlement à s’occuper des affaires de ce maître. Ce n’est qu’après que de grandes responsabilités leur sont confiées. Le « christianisme radical » nourrit cette illusion selon laquelle nous démontrons notre foi par de grandes actions. En fait, nous démontrons notre foi en vivant la patience, la paix, et la persévérance de la foi. La foi dans les petites choses du quotidien : « J’essaie toujours de comprendre ce qu’il veut dire. Mes journées sont remplies de choses qui feraient mourir d’ennui (le pasteur X) : je change des couches. » Et oui : vous avez beau être, ou vouloir être, un chrétien « radical », lorsqu’il faut changer une couche, c’est difficile d’avoir l’air « radical ». Et pourtant, c’est lorsque nous vivons fidèlement et nous vivons l’amour fraternel que nous sommes vraiment radicaux.

Si parfois nous avons effectivement laissé notre foi se séparer de la pratique chrétienne, si parfois nous avons pu pouvoir croire sans vivre, l’inverse serait tout aussi problématique. Lorsque les « radicaux » critiquent l’église pour avoir parfois accepté le « rêve » de la classe moyenne occidentale en en faisant le consensus de la vie chrétienne … la tentation serait maintenant de faire du rejet de cette même « classe moyenne » le critère de la vie chrétienne. C’est parfois ce que certains semblent sous entendre. Et c’est là l’erreur.

L’illusion de l’influence personnelle

Mais il y aurait un autre danger potentiel à vouloir prendre au pied de la lettre les appel à la « vie radicale ». Ce danger, c’est l’illusion de pouvoir « avoir un impact pour Dieu ! » Bien sûr c’est assez tentant ! Imaginez)vous faire quelque chose qui change le cours de l’histoire de l’église. Ou imaginez prendre part à ce grand mouvement radical qui transformerait la mission et l’évangélisation chrétienne. Imaginez être dans cette nouvelle génération qui va tout changer, cette génération qui va transformer l’église pour la rendre plus radicale et authentique. Quelle responsabilité ! À partir de ce moment, on vous promet que vous allez être la génération qui va ranimer le « feu » de l’Eglise afin de l’envoyer dans la mission. Excitant, n’est-ce pas ?

De toute façon, il faut toujours qu’il y ait des flammes quelque part. Dans votre cœur, au sein de cette génération, dans l’Eglise. Il faut que quelque chose parte en flammes. La question c’est de savoir si ce feu est un feu de forêt dévorant ou un maigre feu de paille. Malheureusement, il me semble que c’est souvent plutôt un feu de paille. Peut-être est-ce aussi pour cela que tous les dix ans, on nous promet une nouvelle génération « en feu pour Dieu ».

Mais en prenant la gloire de Dieu comme prétexte à nos actions, ne sommes-nous pas précisément entrain de faire l’inverse de ce que souhaitons ? À force de prétendre que nous faisons de grandes choses pour Dieu ou que nos actions radicale servent le royaume de Dieu, ne risquons-nous pas de prendre le nom de Dieu en vain ? Jean Brun avait il y a déjà plusieurs décennies identifié le paradoxal incroyable qu’il y avait à essayer de faire du christianisme radical une condition de la foi. En faisant ainsi, en justifiant toutes nos actions, mêmes les plus spirituelles en invoquant la « mission » de Dieu, nous risquons, affirmait-il, de prendre le nom de Dieu en vain.

Pour le dire d’une autre manière, le « christianisme radical », en vous encourageant à toujours « faire plus » risque de devenir une nouvelle religion des œuvres. Et en se popularisant, ce mouvement pourrait malheureusement en arriver à sous entendre que les « vrais » chrétiens sont ceux qui font des actions radicales et que ces actions sont la condition de notre foi. Arrivés là, il y a un mot qui vient à l’esprit : légalisme. Mais nous devons faire prendre garde à ne pas trop facilement accuser un frère ou une sœur en Christ de légalisme car c’est une accusation très grave. Je ne suis pas le seul à me demander si ce mouvement « radical » n’est pas un peu légaliste. C’est une question légitime à mon sens ; mais une question à laquelle nous devons faire attention. Comme le rappelle l’un des auteur du Gospel Coalition,

« Le légalisme est une sérieuse accusation, comme la lettre aux Galates le montre clairement … le légalisme est une accusation trop facile à faire, et une accusation difficile à prouver. Et toute accusation injustifiée est elle-même mauvaise—une autre sorte d’erreur, mais une erreur néanmoins. »3

Prenons donc garde à ne pas accuser trop facilement de légalisme, mais prenons garde aussi à ne pas mettre un fardeau tout à fait inutile sur les épaules des autres croyants.

Amour et grâce

L’un des principaux problèmes qui apparaît lorsque je lis les ouvrages récents des « chrétiens radicaux », c’est le suivant : un livre de grâce est un livre qui vous encourage dans votre vie chrétienne, un livre qui vous convainc que Dieu vous accueille ; c’est un livre qui accentue votre humilité et votre attitude plaine de grâce envers les autres. Trop souvent un livre « radical » est un livre qui, une fois terminé, vous convainc que vous ne pouvez pas être chrétien si vous n’avez pas pendant une période de votre vie habité dans les bas quartiers de votre ville, servi dans un orphelinat dans un pays du « monde majoritaire » (et non, paraît-il, en voie de développement), tout laissé derrière vous pour servir Christ (même si ce n’est que quelques mois), ou agit d’une manière « radicale ».

Le problème … c’est que le radical ne l’est jamais assez ; et donc vous ne pouvez pas assez faire pour être chrétien. Trop souvent pour les chrétiens radicaux, « être chrétien » c’est faire. Votre vie chrétienne est définie par vos actions. Pas par votre identité en Christ. Et si votre vie chrétienne est définie par vos actions, vous pouvez bien plutôt être Catholique Romain, car au moins vous avez des siècles de tradition, de mission et de solide théologie derrière vous. Mais dans tous les cas vous risqueriez (je souligne le conditionnel) de tomber dans un nouveau légalisme. Soit notre identité est liée à nos œuvres, soit notre identité est liée à Christ. Voilà : là le choix est radical.

Mais si notre identité spirituelle et personnelle st trouvée en Christ seul, il nous faut donc conclure que la radicalité chrétienne se trouve ne autre chose que les « actions radicales » qui nous sont conseillées. Ou plutôt … la seule action radicale est tout autre. C’est celle d’aimer vos frères et sœurs en Christ, et par ce débordement d’amour et de grâce, être témoins de l’amour de Dieu en Christ. L’amour : la seule action radicale—qui n’en est pas une. La seule attitude radicale, la seule manière d’être radicale. Car en fin de compte, être chrétien ce n’est pas faire, c’est être. Notre être transformé, est caractérisé par l’amour. Et puisque nous parlons d’amour chrétien, d’amour fraternel, notons que cet amour est sans frontières. Le chrétien aime tout le monde—particulièrement ceux qui sont aussi en Christ. Mais lorsque je lis les critiques que les « chrétiens radicaux » font des autres chrétiens vivant dans les banlieues plus ou moins aisées, je ne peux m’empêcher de me demander si ces critiques ne cachent pas un profond rejet de ces frères et sœurs en Christ qui ne sont pas « radicaux ». Rejet et donc, peut-être, manque d’amour ? Se pourrait-il que le « chrétien radical » choisisse qui il aime. Le »chrétien radical » ira bien sûr dans les pays les plus pauvres, les plus difficiles. Mais ira-t-il servir une église « de classe moyenne », une église de couche sociale « aisée » ? Il ira servir les communautés pauvres, oui. Mais pas les autres. Il ira servir les pays défavorisés, mais ira-t-il servir les petites églises de la campagne française réduites à 10 ou 12 membres. Non.

Pourquoi ? Parce qu’il y a plus de gloire personnelle à retirer du soit disant radicalisme chrétien qui va dans des pays pauvres pour servir dans les quartiers abandonnés que d’aller servir une église minuscule abandonnée de tous, sauf de Dieu. En cela ils reproduiraient la même erreur que ces églises qu’ils critiquent pour ne pas servir les pauvres. Chacun choisit de restreindre son service aux communautés qu’il estime plus importante. Et tous, nous nourrissons notre désir de gloire. Nous voulons nous amasser des trésors dans les cieux en accomplissant de grandes choses en oubliant que le plus petit de nos frères est d’abord celui qui est à notre porte et que nous oublions allègrement et sans aucun remord.

Laissez-moi oser : il est peut-être même plus facile de servir de la soupe à un sans abri que d’aimer cet autre croyant que vous ne supportez pas … pour de multiples raisons toutes aussi insignifiantes les uns que les autres. Mais le sans abri, vous n’avez pas vraiment à faire à lui. L’autre membre de l’église, vous devez vivre avec. Et tout de suite c’est plus difficile. Impossible même, parce qu’il vous faudra vous confesser l’un à l’autre, vous pardonner l’un l’autre, vous réconcilier l’un l’autre, être en paix parfaite l’un avec l’autre. Autant dire, être image de Christ l’un pour l’autre.

La zone de confort des « chrétiens radicaux » est un lieu de pauvreté et de grande difficulté. Et en cela ils peuvent bien être un exemple. Mais ils ne sortiront pas de leur zone de confort pour aller aimer ceux qui ne sont pas comme eux. Demandez-leur d’aller servir une église dans un quartier « aisé » … sans juger cette église ! Tous respectent leurs propres conventions sociales et maintiennent une division sociale que l’Eglise se doit pourtant de dépasser. En faisant ainsi, les « chrétiens radicaux » ne sont peut-être pas encore assez radicaux.

Oui il en faut, une certaine dose de courage et de sacrifice, pour aller s’occuper des enfants des bidonvilles d’un monde en déroute. Oui il en faut, une certaine dose de courage et de sacrifice, pour tout laisser et aller sur les terrains missionnaires les plus difficiles. Mais le courage et le sacrifice ne font pas l’amour. Il faut le reconnaître : nous pouvons aller « servir Christ » dans les pires conditions, non pas par amour, mais par auto-satisfaction, orgueil, gloire personnelle, ou sens légal d’obligation. Mais ce n’est ni le sacrifice ni le courage, pas même l’obéissance radicale qui sont la marque essentielle d’un disciple de Christ. Ce n’est, j’en suis fortement convaincu au risque d’en faire un blasphème pour certains radicaux, que ce n’est pas le « Suis-moi » mais le « Aimez-vous les uns les autres » qui est l’essence du discipulat.

Une fois encore, c’est cela l’exhortation principale du Nouveau Testament. Ce n’est pas la radicalité de la vie pauvre, missionnaire, etc. La caractéristique de la vie chrétienne n’est pas d’« être radical » mais d’être remplis d’amour fraternel. Le caractère de la vie chrétienne, ce qui la distingue, la démontre comme étant réellement vivante, c’est l’amour fraternel. Une fois encore : « Aimez-vous les uns les autres … comme je vous ai aimés ». Quoiqu’il faudrait encore se mettre d’accord sur le « vous » dans « Aimez-vous les uns les autres ». Au vu des textes néo-testamentaires portant sur ce sujet (notamment dans les lettres de Jean mais aussi dans les évangiles, Luc compris, et dans les Actes), ce « vous » est un « vous communautaire » spécifiquement adressé à ceux qui se réclament de Christ et qui déborde ensuite vers tous ceux que nous rencontrons, attirant ainsi nos contemporains à la grâce de Christ.

Conclusion

Pour terminer, je ne souhait pas sous entendre que ce que proposent le « christianisme radical » est mauvais. Certainement pas. Oeuvrer pour une entraide, justice, amour incarné dans une vie totalement consacrée à Dieu : je ne peux que souscrire. Le problème n’est pas tant avec ce qu’ils proposent mais la manière dont ils en font le critère d’évaluation de la vie chrétienne. Reprenons simplement quelques points fondamentaux. Ce qui est radical, c’est Christ. Être radical, c’est être en Christ, c’est vivre en Christ. Le reste qualifie notre fidélité ou infidélité à la vie en Christ, mais cela ne qualifie pas notre foi elle-même. Être un « chrétien radical », ce n’est pas mener une vie chrétienne radicale, car être chrétien est déjà quelque chose de radical : c’est être passé du royaume des ténèbres à celui du Fils de la Lumière, au royaume du Père en qui il n’y a pas d’ombre de variation. Être un chrétien radical c’est passer d’une opposition à Dieu à un statut de fils adopté !

Quelqu’un veut faire plus radical ?

En faisant plus radical nous risquons de transformer une foi radicale en vie légaliste. Et nous devons, absolument, nous rappeler une chose :

« Je pourrais vendre touts mes biens et les donner aux pauvres,
Je pourrais partir aux extrémités de la terre pour servir les pauvres ;
Si je n’ai pas l’amour,
Je ne suis qu’une vieille casserole qui résonne ».

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Notes :

1«Les Nouveaux Radicaux ne veulent pas de mal. En réalité ils veulent bien faire. Ils veulent la justice. Ils veulent du changement. Ils veulent pousser les chrétiens « ibne installés » hors de leur zone de confort vers les bas-fonds d’un monde en souffrance ». Andrea Palpant Dilley, « Suburbia Needs Jesus, Too », Christianity Today, mai 2013, en ligne, http://www.christianitytoday.com/women/2013/may/suburbia-needs-jesus-too.html, accédé le 10 août 2013.

3Ray Ortlund, « Accusations of legalism », Gospel Coalition, http://thegospelcoalition.org/blogs/rayortlund/2013/05/14/legalist-really, accédé le 25 août 2013.

 

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