Recension de Philippe Nemo, La belle mort de l’athéisme moderne, Paris, PUF, 2012.

Après avoir avec succès analysé la fondation de l’idée Européenne et républicaine, Philippe Nemo, professeur de philosophie politique et sociale à l’ESCP Europe, propose dans ce récent livre un bref essai critique sur la disparitions des athéismes modernes. En tant que tel, ces quelques 150 pages offrent un ajout bénéfique à l’apologétique chrétienne. Comme le titre l’indique, Nemo se propose de démontrer la « mort » de l’athéisme moderne, c’est à dire des différents courants athées des 200 dernières années, couvrant la période allant grosso modo du début du 19e siècle (les précurseurs du darwinisme) au début du 21e siècle (Nouvel Athéisme, même s’il n’est jamais directement question de ce dernier). Il faut noter enfin que ce livre est une collection d’articles, ce qui explique le manque ressenti d’unité entre ses diverses parties, en particulier entre le chapitre 1 et 2 (cf. plus loin).

Arrêtons-nous dans un premier temps sur ces divers mouvements. S’il y a mort de l’athéisme, ce n’est malheureusement pas pour Nemo à cause de la combativité de l’apologétique chrétienne mais à cause de l’essoufflement philosophique, et en fin de compte ontologique, de ces athéismes. Tout d’abord, Nemo reprend et résume l’effondrement, la perte de vitesse, voire les invraisemblances des « mouvements » allant du positivisme à la Auguste Comte au scientisme naissant en passant par la libre-pensée. Si Auguste Comte est un grand oublié de nos jours, beaucoup de ses intuitions ont pénétré l’opinion populaire, comme par exemple sa théorie des trois stades de l’humanité : théologique, métaphysique et positive. Même si les labels donnés à ces trois états ont changé, beaucoup resteront convaincus que nous devons maintenant nous détacher des religions qui correspondent à un stade primitif de la pensée et de la science humaine. Onfray et Dawkins sont par exemple assez proche de cette perspective.

Plus brièvement Nemo mentionne l’épuisement des syncrétismes et néo-paganisme, parallèle à l’affaiblissement de la religion chrétienne et l’épuisement de l’esthétisme. L’idéal transformant l’esthétique en un nouvel absolu, l’idéal faisant de la puissance créatrice le fer de lance de la révision et refondation du monde, est mort. Mort et enterré pour Nemo. Ce n’est plus le beau seul qui représenterait une transcendance esthétique mais cette transcendance doit se faire entendre par delà les décombres gémissant d’un athéisme plastique. À se demander d’ailleurs si la mort de cet esthétisme n’a pas été le terreau sur lequel naquirent les « artistocrates » contemporains de Philippe Murray !1 De fait, la mort de cet athéisme esthétique est peut-être plus significatif que celui des néo-syncrétismes car il est décidément plus diffus dans notre société obsédée par l’esthétisme du corps.

De manière plus importante, c’est l’épuisement des millénarismes laïcisés qui peut être pour l’apologète un apport de choix et qui représente le courant probablement le plus important pour le contexte français. Puisqu’il en est ainsi, je laisse volontairement l’évaluation de Nemo inexpliquée et laisse la lecture à ceux qui le souhaiteront. Même s’il est question ici pour Nemo des francs-maçons, marxistes et socialistes, il fait comme en passant une remarque théologique intéressante sur le millénarisme : « Le millénarisme prêcha que l’on hâterait l’advenue de ce royaume et que l’on extirperait le mal du monde en tuant les méchants, les armées de Gog et de Magog dont parle l’Apocalypse, contre lesquelles le combat serait mené par une poignée d’hommes inspirés. Les ventes de la Charbonnerie, les loges de la franc-maçonnerie, les cellules des partis babouvistes, socialistes, bolcheviques, fascistes ont prétendu regrouper ces hommes. » (17) Ce commentaire rejoint bien sûr chez Nemo l’importance centrale de l’eschatologie biblique comme l’un des 5 moments de la fondation de la démocratie moderne2. Si le socialisme et le communisme sont nominalement athées, comme le fait bien remarquer Nemo, ce ne sont qu’en fin de compte des religions laïcisées, des millénarismes non transcendant—mais cela il n’est pas le premier à le dire.

Pour l’apologète et pour l’étudiant en théologie, les quelques lignes sur l’épuisement du négationisme historique est un bon résumé de choses qui seront normalement déjà familières. Là, Nemo s’en prend directement au mythe selon lequel les sciences critiques (grammatico-historiques) auraient définitivement prouvé que, parce que la question de l’auteur de certains livres bibliques avait remis en cause certains consensus millénaires, alors il était impossible que les paroles desdits livres puisse être historique et/ou crédible. Pour Nemo, la motivation essentielle de la « vérité » historicocritique est celle d’une factualité hypothétique contredisant la Bible. Pour la démarche historicocritique, la contradiction de la cosmologie biblique, remise en cause de l’auteur des livres bibliques, particulièrement du Pentateuque au cours du 19e siècle, remettrait en cause chaque parole de la Bible. Tout questionnement viendrait comme une négation. C’est ceci que Nemo remet en cause ici. Ainsi pour l’auteur la naïveté scientifique qui préside au rejet de l’autorité des paroles prophétiques est typique des idéaux d’une modernité mourante.

Enfin, l’épuisement du projet philosophique d’autofondation d’un absolu est probablement l’euthanasie philosophique la plus importante pour la compréhension du projet de l’auteur dans ce court livre. Le « positivisme philosophique », si on peut l’appeler ainsi, ont toujours eut comme objectif la découverte de l’absolu, la découverte d’un absolu qui puisse servir de grille interprétative à l’ensemble de la vie humaine. Cependant, on retrouve dans ces quelques pages le combat de Nemo contre l’utilitarisme philosophique exemplifié par un Auguste Comte qui encourageait à se détacher du « pourquoi » pour se concentrer sur le « comment ». Y a-t-il, en fin de compte, un absolu si ce qui importe n’est que le « comment » ? L’accentuation exclusive sur le « comment » au détriment du « pourquoi » ne contredit-elle pas la volonté de connaître cet absolu ? Cela semble être le cas. L’absolu est mort, tout comme l’esthétisme. D’ailleurs, tous ces athéismes, conclu Nemo dès la page 26, sont morts. Morts de vieillesse et d’épuisement. Je dirai même que ces formes d’athéisme sont mortes d’ennui.

La conclusion de ce premier chapitre est claire et sans équivoque : « Ce qui a résisté au feu est l’or incorruptible de l’Evangile et de l’Eglise. La tâche du jour est donc de dégager intellectuellement cet or des scories auxquelles il est encore mêlé. » Cette exhortation nous encourage certainement, et tous les apologètes en herbe peuvent prendre courage en cet encouragement prophétique. L’accent mis par Nemo sur la prise en compte de la défense intellectuelle de l’Evangile doit être entendu, bien qu’il ne soit pas nécessaire de faire de cette défense une intellectualisation de l’Evangile. Notez aussi que Nemo fait un détour par une remarque pleine de pertinence concernant l’éducation théologique :

« J’ai vécu une expérience assez triste à Notre-Dame de Paris le soir de l’élection de Benoît XVI. Toute une jeunesse était venue, elle remplissait entièrement la nef immense et attendait sagement, évidemment prête à entendre ce qu’on lui dirait. Or, personne ne lui dit rien … N’en voulons pas à ces prêtres. S’ils n’osèrent prêcher ce soir là, c’est qu’on ne prêche pas sans doctrine et qu’ils se sentaient, sans doute, trop courts de doctrine pour parler efficacement à tant de néophytes. »

Voilà une évaluation à laquelle je ne peux que souscrire. Comme je le dis en cours d’apologétique (1e année), on ne peut ni expliquer, ni défendre, quelque chose qu’on ne comprend pas avec au moins un certain degré de précision. Sinon, on en reste à des « Jésus t’aime » et nos prédications se contentent d’être des paraphrases du texte bibliques—et non des « explication appliquées ». La formation et la compréhension sont donc des pré-requis à n’importe quelle prédication ou étude biblique solide et pertinente.

Il est dommage qu’en plusieurs endroits la logique interne de Nemo ne nous soit pas accessible, ou qu’elle ne soit pas plus clairement exposée. A titre d’exemple, le passage du premier au deuxième chapitre aurait pu être mieux explicité. Il n’y a en effet à première lecture pas d’évident lien entre la mort des athéismes modernes et la théodicée néo testamentaire du livre de Job que propose Nemo. Non pas que le lien ne puisse pas être fait, clairement pour Nemo il y e a un, et un lien important, mais ce lien nous est parfois imperméable. Dans un ouvrage aussi court, ce démérite n’est pas bien sûr rédhibitoire mais est malheureusement en certains passages dommageable.

Les chapitres 2 et 3 posent la question de la souffrance en des termes qui demandent, par l’auteur, une exigence de fondement évangélique. En cela, la construction d’une (brève) théodicée par Nemo répond à sa volonté exprimée dans le premier chapitre de sortir de sa sclérose la théologie contemporaine en montrant sa pertinence actuelle. Or, il n’y a jamais eu d’autre sujet plus pertinent et universellement important que celui de la présence du mal et de la souffrance. La conclusion de Nemo, que « le livre de Job est une avancée essentielle de l’Ancien Testament vers le Nouveau » est amenée avec clarté et reprend son étude plus poussée publiée en 20013. Si nous pourrions parfois regretter certaines absences exégétiques (comme l’importance structurante du chapitre 33 et sa référence à la « médiation », thème théologique incontournable), la lecture de ces deux chapitres prouve être d’un intérêt certain, même pour les théologiens avertis.

Dans des chapitres qu’il convient de ne pas résumer pour ne pas encourager à se passer de lire ce court ouvrage, il faut quand même souligner des points importants de l’éthique évangélique promue par Nemo (ch. 4). L’insistance sur la fondation chrétienne, biblique, de l’ethos est par exemple plus que significative (p. 71). En soulignant que cette éthique biblique, unique et nécessaire, est source de liberté, Nemo nous encourage à ne pas craindre de montrer l’incohérence éthique du Nouvel Athéisme, même s’il ne le mentionne pas nommément, et avec audace affirmer la nature unique d’une éthique fondée sur la spiritualité christique. Passant complètement sur les chapitres 5 (rapport libéralisme économique et christianisme, le chapitre le plus long de ce livre) et 6 (« Les racines chrétiennes de l’Europe et leur dénégation »), la conclusion générale « La fin du nihilisme » vaut presque à elle seule le prix d’investissement (15,50€, prix toujours non négligeable). Parlant de fin du nihilisme il faut probablement lire Nemo comme pointant du doigt vers l’auto-destruction de toute forme d’utilitarisme philosophique, politique, théologique, mais aussi éthique. C’est en effet ce qui apparaît dès la première page de cette conclusion (p. 133).

A travers le « thomisme social » de Nemo, c’est l’espérance d’une dignité humaine qui va au delà de la pure valeur fonctionnelle de l’homme et de la société qui se fait jour. L’aube d’un personnalisme catholique pointe dans cette conclusion. La lente mort de l’athéisme moderne, je l’ai dit, est une mort par ennui. Si pour reprendre la phrase de Postman, l’homme s’amuse parfois à en mourir4, les divers athéismes modernes conduisent l’homme à s’ennuyer à en mourir car ils ne proposent aucune valeur à l’homme. Rien n’en vaut la peine. Il ne reste donc que le suicide ou l’ennui. Les pistes ouvertes par Nemo ne seront pas nécessairement nouvelles pour ceux qui sont familiers avec la théologie catholique des « transcendantaux », mais il est assez probable que pour beaucoup ce paragraphe alimentera une réflexion sur la nécessaire union du « beau », du « bien », et du « vrai ». L’interaction, en cours d’exposition, avec des figures aussi marquantes qu’un Bergson pourraient aussi facilement nourrir des sujets d’approfondissement théologiques, mais cela nous conduirait bien loin d’une recension déjà un peu longue.

Bien sûr, à lecture purement théologique, il y aurait à redire : l’appui catholique, en particulier thomiste, est évident, mais ce n’est pas là l’intérêt premier de l’ouvrage. Qui irait lire Nemo pour son exactitude théologique, surtout considérée d’un point de vue Réformé ? Une telle attente serait absurde. Il faut plutôt voir les quelques heures consacrées à lire La belle mort de l’athéisme moderne comme un repas de choix pour celui qui souhaite développer un esprit apologétique critique à l’écoute de ce que ces penseurs socialement reconnus mais « confessionnellement » inconnus du public évangélique (qui d’entre vous connaissait Nemo, et connaissait son attachement catholique ?). De tels auteurs valent décidément la peine qu’on s’intéresse à ce qui s’écrit en dehors d’un milieu strictement théologique. Laissons le dernier mot à l’auteur :

« Si les attaques lancées contre le christianisme ont pu atteindre son enveloppe anthropologique, elles n’ont pas réfuté ses vérités transcendantes » (p. 149).

Notes :

1Philippe Murray, Moderne contre moderne, Exorcismes spirituels, vol. 4, Paris, Les Belles Lettres, 2005, p. 181

2Cf. Philippe Nemo, Qu’est ce que l’Occident ?, Paris, PUF, 2004).

3Philippe Nemo, Job et l’excès du mal, Paris, Grasset, 1978.

4Neil Postman, Amusing Ourselves to Death, Methuen, 1987.

 

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