Chronique des mystagogues, 5

C’EST PAS MIEUX AILLEURS !

Lundi 8 avril 2013

L’affaire Cahuzac. Pas de quoi couper trois têtes à un hobbit !

Il s’agit seulement de l’énième scandale politico-financier ébranlant la confiance des français en leur gouvernement. Jérôme Cahuzac, alors ministre délégué au Budget, se trouva dès le déclenchement de cette « affaire » en décembre 2012 au centre d’une controverse nationale. Accusé par le site d’informations Médiapart d’avoir possédé des fonds non déclarés sur un compte en Suisse, puis à Singapour, le ministre clama son innocence devant les députés de l’Assemblée nationale. L’ouverture du dossier d’enquête interviendra le 29 décembre, à la suite de l’envoi par le directeur de Médiapart d’une lettre au procureur de Paris pour lui demander l’ouverture d’une enquête. L’information judiciaire, elle, sera ouverte le 19 mars 2013, jour où Cahuzac « démissionnera » du gouvernement Ayrault. Le 2 avril, Cahuzac finit par reconnaître qu’il possédait 600.000 euros sur un compte « à l’étranger » et s’en excuse auprès du président et du premier ministre. Bien sûr des excuses aux français ne sont pas à l’ordre du jour ! Cahuzac est alors mis en examen pour blanchiment de fraude fiscale Ceci intervient au même moment où les banques Crédit Agricole et BNP Paribas sont soupçonnées d’avoir largement « favorisés » l’ouverture de comptes dans les paradis fiscaux, et probablement pas pour leurs clients dotés d’un compte à la hauteur du salaire d’un ministre … de la Parole de Dieu !

Alors, l’« Affaire Cahuzac » ?

Rien d’extraordinaire. On ne peut décemment pas attendre des hommes politiques trop d’honnêteté et de transparence. Mais heureusement la France n’est pas le seul pays où de telles affaires se produisent. Soyons rassurés, la France n’est pas le seul pays dans lequel les politiques sont corrompus. En plus, ce n’est pas mieux ailleurs.

*

Et comme ce n’est pas mieux ailleurs, nous devons faire avec ! L’idée est claire. Nous l’avons tous dit … sauf que certains s’en sont repentis ! Quel autre choix pourrions-nous bien avoir ? Il faut faire avec car tout le monde fait pareil. C’est ce vous pouvez entendre dire aux informations télévisées à la suite de n’importe quel scandale politique ou financier. Oui, les politiciens en prennent sous la table, mais que voulez-vous ! C’est comme cela que ça fonctionne ! Et de toute façon, oui c’est un problème, mais c’est pas mieux ailleurs. Au premier abord, nos contemporains peuvent vouloir dire plusieurs choses :

(1) C’est inévitable. La corruption en politique, dans les finances, dans les marchés publics, dans les grandes entreprises, est inévitable. Que voulez-vous bien qu’on y fasse ? Il faut accepter, fermer les yeux. Il faut bien sûr essayer d’améliorer les choses mais nous savons bien que le monde n’est pas parfait et que la politique ne sera de toute façon pas parfaite. En plus, si nous regardons partout dans le monde, nous pouvons toujours trouver pire ailleurs.

(2) Mais il y a aussi l’argument économique. Si nous ne faisons pas comme tout le monde, nous perdrons des marchés, nous ne seront pas aussi compétitifs. Pour le bien de l’économie française et pour le bien commun, nous devons faire jouer la corruption. Il ne faut pas en faire trop, mais juste la contrôler, tout en fermant les yeux lorsqu’il le faut. Encore une fois, il n’y a pas d’autre choix.

(3) Et finalement, nous ne sommes pas si mauvais. Oui, la France n’est pas parfaite mais enfin, nous sommes le pays de l’Encyclopédie, de la raison, de la science. Et la France, c’est le meilleur système d’éducation, des droits de l’homme ! Oui, bien sûr il y a un peu de corruption, oui nous ne sommes pas parfaits, mais nous restons parmi les meilleurs.

C’est d’ailleurs l’ensemble de ces trois attitudes qui motivent la proposition d’organisation d’un référendum sur la moralisation de la politique avancée par le premier secrétaire national du PS, Harlem Désir. Et dans cet élan, Bayrou aussi bien que Mélenchon ont appelé à une organisation similaire même si la président s’est pour le moment toujours refusé à une telle option. On pourrait d’ailleurs bien se demander à quoi servirait un tel référendum puisqu’il n’aurait en réalité aucun impact concret. Il ne donnerait lieu ) aucune législation et ne changerait au quotidien rien dans l’attitude politique. A qui servirait ce référendum ? Oh, probablement à resserrer les rang du PS et des partis de gauche. Il pourrait aussi servir à la droite à faire des propositions de lois ou de décrets pour regagner la confiance de leurs adhérents.

François Bayrou, malgré les défauts qu’on pourrait lui trouver, a bien identifié ce qui se cache derrière la volonté de référendum sur la moralisation de la politique : démagogie. C’est ce que tout le monde veut entendre ! Quelle meilleure manière de dire ce que tout le monde veut entendre. Qui ira voter « non » lors d’un référendum sur la moralisation de la politique ? Qui ira dire : « Non, moi je veux plus de corruption ! Volez, tuez, échangez sexe contre position politique ! » ? Tout le monde veut entendre que la politique sera meilleure, que l’économie sera meilleure, que le pays sera meilleur. Ce référendum n’a aucun sens.

Mais ledit référendum n’est pas la seule chose qui n’aurait aucun sens. D’une certaine manière, même des lois (ou propositions) sur la moralisation de la politique ne changeraient à long terme pas grand chose. Pourquoi des pays comme la Suède ou le Danemark sont-ils classés parmi les moins corrompus ? En partie parce que les citoyens feront en sorte que les politiciens soient redevables de leurs actions. L’ancienne vice-première ministre du Danemark n’avait-elle pas d’ailleurs été poussé, par pression populaire, à démissionner à cause d’une petite erreur de remboursement de frais professionnels. Il faut donc une moralité de la citoyenneté avant même une moralisation de la politique ! Le problème c’est que bien sûr la moralisation de la politique ne peut être possible que si elle est exigée par les citoyens. Par la plupart des citoyens, et que ces derniers ont un moyen de contrôle sur cette moralisation politique. Non pas contrôle par une commission, mais par le peuple lui-même ! En fin de compte, seulement dans une démocratie directe les politiciens peuvent-ils vraiment être tenus responsables par les citoyens. Dans une démocratie représentative, ils ne sont redevables qu’à leurs pairs. Et si leurs pairs sont eux aussi plus ou moins corrompus, le système lui-même ne changera pas.

Mais bon, qu’importe. Il nous faut nous rassurer. Savoir que tout le monde veut une moralisation de la politique. Savoir que ce n’est pas mieux ailleurs. Voilà qui devrait nous rassurer. Alors ce n’est pas mieux ailleurs. Mais est-ce vraiment le cas ? Vérifions ensemble que la situation n’est pas meilleure ailleurs. Plusieurs moyens nous sont disponibles pour vérifier cela. L’un d’entre eux est d’utiliser l’Indice de Perception de la Corruption (IPC) dont le dernier rapport a été publié en 2012 par Transparency International.

L’IPC est un classement réalisé par des sondages, qui ne sont certes pas parole d’évangile mais qu restent indicatifs, des pays et territoires selon le degré perçu de corruption de leur secteur public (degré perçu, ce qui signifie qu’il y a un écart probable avec le degré réel de corruption). Il s’agit d’un indice composite—une combinaison de sondages—s’appuyant sur la corruption liés à des données recueillies par diverses institutions réputées. L’IPC reflète ainsi les points de vue des observateurs du monde entier, y compris des experts qui vivent et travaillent dans les pays et territoires évalués.

Les indices de corruption sont pris très au sérieux et incluent la traduction de la corruption dans la vie citoyenne, notamment dans les souffrance humaines résultant dans la corruption du secteur public, mais aussi dans l’appauvrissement des familles ayant à payer des pots de vin pour avoir accès au médecin ou à l’eau potable. La corruption aboutit aussi à l’échec des prestations de service les plus élémentaires comme l’éducation ou la santé. Si nous n’avons pas, en France à craindre les premiers effets plus dramatiques, il y a des inquiétudes à avoir concernant les secondes, d’autant plus que la corruption déstabilise aussi la construction d’infrastructures essentielles, comme le dynamisme et l’intégrité des structures dirigeantes. L’index indique aussi :

« la complaisance envers la corruption a maintenant été exposée et le lien entre la corruption, ou d’un manque de transparence, et le processus politique est de plus en plus fait par les citoyens européens. Trois quarts d’entre eux pensent que la corruption est un problème majeur dans leur pays, selon le sondage 2012. »

La corruption n’est pas juste un problème économique :

« M. Jagland, un Norvégien qui dirige aussi le comité qui décerne le prix Nobel de la paix, sait que la corruption entache réputation du conseil. Pire encore, il estime que la corruption a un impact insidieux sur les institutions politiques et de la démocratie elle-même. »

IPC-01

La corruption est donc un problème. On ne peut pas décemment et « responsablement » penser que ça ne l’est pas. Pour prendre l’exemple de la France, elle est 22e au rang mondial, et 12e au rang Européen. Pas mal certains diront.

Sauf que : le sondage le plus optimiste en France donne une note de corruption plus basse que le sondage le plus pessimiste au Danemark, en Suède ou en Finlande. En d’autres termes, le Français qui a la meilleure opinion de son pays a une opinion encore en-dessous du Danois qui a la moins bonne opinion de son pays. Et avec raisons à l’appui ! Ce qui m’étonne c’est que l’orgueil légendaire des français, le cocorico national est un peu enroué : même les français les plus patriotes n’ont pas une très bonne opinion à propos da la corruption dans leur pays !

IPC-02Un autre problème c’est la complaisance à laquelle ce genre de sondages peut nous conduire. Nous ne sommes pas si mal classés après tout ! Loin derrière les pays scandinaves et devant l’Espagne et l’Italie (en fait, tout juste devant) : nous ne sommes pas mal classés. Mais faut-il voir un sondage sur la perception de corruption des pouvoir publiques comme un classement, comme une compétition ? Ce n’est pas une compétition, et il ne faut donc pas se réjouir trop vite d’être à la 12e place Européenne. D’ailleurs, 12e, ce n’est pas vraiment impressionnant ! Il n’y a pas de quoi se réjouir, même pas de quoi se consoler ! C’est plutôt avec cris et tremblements, ou avec le sac et la cendre qu’il faudrait lire un tel rapport.

Mais voilà : pour nous sentir mieux, nous voulons toujours nous comparer au niveau le plus bas. C’est rassurant, cela nous valorise. Au lieu d’être remplis de honte à la vue du fort indice de perception de corruption—qu’elle soit réelle ou non—nous voulons être valorisés. Au lieu d’être conduits à plus d’humilité, nous nourrissons notre orgueil, au lieu de nous remettre en question. C’est pourtant pou cela qu’un tel sondage devrait être fait. Nous remettre en question. Mais pas nous. Nous sommes meilleurs que cela, nous avons besoin de changer un peu, d’améliorer les choses, mais certainement pas de nous remettre en question. C’est pas mieux ailleurs, donc soyons fiers de la démocratie que nous avons ici !

Alors … mystagogie. Parce que finalement, qu’est-ce que ça veut dire « c’est pas mieux ailleurs » ? Oui, au point de vue strictement grammatical cette phrase est (presque) correcte. Mais elle ne veut rien dire, et c’est parce qu’elle ne veut rien dire qu’on la comprend. C’est la beauté de la mystagogie. Ça n’a pas besoin de vouloir dire quelque chose pour qu’on comprenne. À la différence, la démagogie serait de dire quelque chose comme : « La situation n’est pas si grave ». Ou : « La corruption, oui, mais pas ici ». Ou encore : « Nous allons prendre des mesures encore plus sévères ». C’est ce que tout le monde veut entendre ; c’est de la démagogie, c’est le langage qui conduit le peuple, que le peuple veut entendre.

Le problème, c’est que même les disciples de Christ ont tendance à rester passifs. Nous aussi avons tendance à utiliser le « c’est pas mieux ailleurs » comme excuse pour … et bien pour tout et n’importe quoi en fait ! Oui, souvent les choses ne sont pas mieux ailleurs. Mais dans notre vie chrétienne ce n’est jamais cela qui nous motive : c’est d’être à l’image de Christ. Toujours, en toutes choses. Et lorsque nous échouons parfois à être cette image vivante du Seigneur, que faisons-nous ? Nous ne disons pas que les autres ne sont pas meilleurs. Ce serait les juger et ce serait sous estimer la force de la grâce de Christ. Car c’est celle qui nous fait constamment avancer. Le disciple n’est jamais satisfait, mais il n’est pas non plus légaliste. Il sait qu’il n’est pas parfait, mais il n’utilise pas cela comme prétexte pour ne pas avancer vers Christ.

Si nous faisons ainsi dans notre vie chrétienne, nous devons aussi être ainsi dans toute notre vie, y compris notre vie dans le monde. Si il est vrai que la politique ne sera pas parfaite, s’il est vrai que la corruption des institutions ne disparaîtra pas complètement, devons-nous pour autant invoquer le « c’est pas mieux ailleurs » comme une formule magique ? Ou voulons-nous refléter Christ y compris lorsque nous parlons « politique » ? Que faisons-nous, que disons-nous ? Nous avons souvent tendance, parce que nous sommes chrétiens, à attendre une exemplarité morale et éthique de nos politiciens et de tout membre du service public. Ce serait avec raison, sans aucun doute. Cependant notre réaction a toujours tendance à demander ce que nous-mêmes dans notre vie spirituelle, dans notre vie chrétienne sommes incapables d’atteindre : la perfection. Nous attendons des politiciens une éthique que nous-mêmes ne pouvons vivre parfaitement ! Est-ce une raison pour accepter la moindre trace de corruption ? Non. Mais c’est une raison suffisante pour regarder nos politiciens avec un oeil moins mal-veillant. Avons-nous de sérieux doutes sur leur intégrité ? Oui, c’est légitime. Devons-nous prier pour qu’ils restent fermes en face des nombreuses tentations ? Oui, car nous ne sommes probablement pas conscients de la pression qui s’exerce sur ceux qui sont en position d’autorité.

Devons-nous tout excuser ? Bien sur que non, car avec les grands pouvoirs qui sont les leurs, viennent aussi de grandes responsabilités. En tout cas ce grand philosophe qu’est Spiderman nous le rappelle. Et nous, nous qui parfois faisons les frais de cette corruption, mais bien à l’abri derrière notre éthique, n’avons pas encore pris conscience qu’il nous faut trouver un moyen, en tant qu’individus et en tant qu’églises, de soutenir les politiciens que nous connaissons, de les encourager et d’affronter la force de persuasion de la corruption publique.

Voilà ce que l’Eglise peut être : encore et toujours lumière et sel de la terre, même dans des domaines comme la politique, même lorsqu’il est question de la moralisation de la politique. Cette tâche est exigeante et nous demande de rejeter le classique « c’est mieux ailleurs » afin d’annoncer l’espérance d’un royaume sans corruption.

Copyright (C) 2013 Yannick Imbert
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Recension de Philippe Nemo, La belle mort de l’athéisme moderne, Paris, PUF, 2012.

Après avoir avec succès analysé la fondation de l’idée Européenne et républicaine, Philippe Nemo, professeur de philosophie politique et sociale à l’ESCP Europe, propose dans ce récent livre un bref essai critique sur la disparitions des athéismes modernes. En tant que tel, ces quelques 150 pages offrent un ajout bénéfique à l’apologétique chrétienne. Comme le titre l’indique, Nemo se propose de démontrer la « mort » de l’athéisme moderne, c’est à dire des différents courants athées des 200 dernières années, couvrant la période allant grosso modo du début du 19e siècle (les précurseurs du darwinisme) au début du 21e siècle (Nouvel Athéisme, même s’il n’est jamais directement question de ce dernier). Il faut noter enfin que ce livre est une collection d’articles, ce qui explique le manque ressenti d’unité entre ses diverses parties, en particulier entre le chapitre 1 et 2 (cf. plus loin).

Arrêtons-nous dans un premier temps sur ces divers mouvements. S’il y a mort de l’athéisme, ce n’est malheureusement pas pour Nemo à cause de la combativité de l’apologétique chrétienne mais à cause de l’essoufflement philosophique, et en fin de compte ontologique, de ces athéismes. Tout d’abord, Nemo reprend et résume l’effondrement, la perte de vitesse, voire les invraisemblances des « mouvements » allant du positivisme à la Auguste Comte au scientisme naissant en passant par la libre-pensée. Si Auguste Comte est un grand oublié de nos jours, beaucoup de ses intuitions ont pénétré l’opinion populaire, comme par exemple sa théorie des trois stades de l’humanité : théologique, métaphysique et positive. Même si les labels donnés à ces trois états ont changé, beaucoup resteront convaincus que nous devons maintenant nous détacher des religions qui correspondent à un stade primitif de la pensée et de la science humaine. Onfray et Dawkins sont par exemple assez proche de cette perspective.

Plus brièvement Nemo mentionne l’épuisement des syncrétismes et néo-paganisme, parallèle à l’affaiblissement de la religion chrétienne et l’épuisement de l’esthétisme. L’idéal transformant l’esthétique en un nouvel absolu, l’idéal faisant de la puissance créatrice le fer de lance de la révision et refondation du monde, est mort. Mort et enterré pour Nemo. Ce n’est plus le beau seul qui représenterait une transcendance esthétique mais cette transcendance doit se faire entendre par delà les décombres gémissant d’un athéisme plastique. À se demander d’ailleurs si la mort de cet esthétisme n’a pas été le terreau sur lequel naquirent les « artistocrates » contemporains de Philippe Murray !1 De fait, la mort de cet athéisme esthétique est peut-être plus significatif que celui des néo-syncrétismes car il est décidément plus diffus dans notre société obsédée par l’esthétisme du corps.

De manière plus importante, c’est l’épuisement des millénarismes laïcisés qui peut être pour l’apologète un apport de choix et qui représente le courant probablement le plus important pour le contexte français. Puisqu’il en est ainsi, je laisse volontairement l’évaluation de Nemo inexpliquée et laisse la lecture à ceux qui le souhaiteront. Même s’il est question ici pour Nemo des francs-maçons, marxistes et socialistes, il fait comme en passant une remarque théologique intéressante sur le millénarisme : « Le millénarisme prêcha que l’on hâterait l’advenue de ce royaume et que l’on extirperait le mal du monde en tuant les méchants, les armées de Gog et de Magog dont parle l’Apocalypse, contre lesquelles le combat serait mené par une poignée d’hommes inspirés. Les ventes de la Charbonnerie, les loges de la franc-maçonnerie, les cellules des partis babouvistes, socialistes, bolcheviques, fascistes ont prétendu regrouper ces hommes. » (17) Ce commentaire rejoint bien sûr chez Nemo l’importance centrale de l’eschatologie biblique comme l’un des 5 moments de la fondation de la démocratie moderne2. Si le socialisme et le communisme sont nominalement athées, comme le fait bien remarquer Nemo, ce ne sont qu’en fin de compte des religions laïcisées, des millénarismes non transcendant—mais cela il n’est pas le premier à le dire.

Pour l’apologète et pour l’étudiant en théologie, les quelques lignes sur l’épuisement du négationisme historique est un bon résumé de choses qui seront normalement déjà familières. Là, Nemo s’en prend directement au mythe selon lequel les sciences critiques (grammatico-historiques) auraient définitivement prouvé que, parce que la question de l’auteur de certains livres bibliques avait remis en cause certains consensus millénaires, alors il était impossible que les paroles desdits livres puisse être historique et/ou crédible. Pour Nemo, la motivation essentielle de la « vérité » historicocritique est celle d’une factualité hypothétique contredisant la Bible. Pour la démarche historicocritique, la contradiction de la cosmologie biblique, remise en cause de l’auteur des livres bibliques, particulièrement du Pentateuque au cours du 19e siècle, remettrait en cause chaque parole de la Bible. Tout questionnement viendrait comme une négation. C’est ceci que Nemo remet en cause ici. Ainsi pour l’auteur la naïveté scientifique qui préside au rejet de l’autorité des paroles prophétiques est typique des idéaux d’une modernité mourante.

Enfin, l’épuisement du projet philosophique d’autofondation d’un absolu est probablement l’euthanasie philosophique la plus importante pour la compréhension du projet de l’auteur dans ce court livre. Le « positivisme philosophique », si on peut l’appeler ainsi, ont toujours eut comme objectif la découverte de l’absolu, la découverte d’un absolu qui puisse servir de grille interprétative à l’ensemble de la vie humaine. Cependant, on retrouve dans ces quelques pages le combat de Nemo contre l’utilitarisme philosophique exemplifié par un Auguste Comte qui encourageait à se détacher du « pourquoi » pour se concentrer sur le « comment ». Y a-t-il, en fin de compte, un absolu si ce qui importe n’est que le « comment » ? L’accentuation exclusive sur le « comment » au détriment du « pourquoi » ne contredit-elle pas la volonté de connaître cet absolu ? Cela semble être le cas. L’absolu est mort, tout comme l’esthétisme. D’ailleurs, tous ces athéismes, conclu Nemo dès la page 26, sont morts. Morts de vieillesse et d’épuisement. Je dirai même que ces formes d’athéisme sont mortes d’ennui.

La conclusion de ce premier chapitre est claire et sans équivoque : « Ce qui a résisté au feu est l’or incorruptible de l’Evangile et de l’Eglise. La tâche du jour est donc de dégager intellectuellement cet or des scories auxquelles il est encore mêlé. » Cette exhortation nous encourage certainement, et tous les apologètes en herbe peuvent prendre courage en cet encouragement prophétique. L’accent mis par Nemo sur la prise en compte de la défense intellectuelle de l’Evangile doit être entendu, bien qu’il ne soit pas nécessaire de faire de cette défense une intellectualisation de l’Evangile. Notez aussi que Nemo fait un détour par une remarque pleine de pertinence concernant l’éducation théologique :

« J’ai vécu une expérience assez triste à Notre-Dame de Paris le soir de l’élection de Benoît XVI. Toute une jeunesse était venue, elle remplissait entièrement la nef immense et attendait sagement, évidemment prête à entendre ce qu’on lui dirait. Or, personne ne lui dit rien … N’en voulons pas à ces prêtres. S’ils n’osèrent prêcher ce soir là, c’est qu’on ne prêche pas sans doctrine et qu’ils se sentaient, sans doute, trop courts de doctrine pour parler efficacement à tant de néophytes. »

Voilà une évaluation à laquelle je ne peux que souscrire. Comme je le dis en cours d’apologétique (1e année), on ne peut ni expliquer, ni défendre, quelque chose qu’on ne comprend pas avec au moins un certain degré de précision. Sinon, on en reste à des « Jésus t’aime » et nos prédications se contentent d’être des paraphrases du texte bibliques—et non des « explication appliquées ». La formation et la compréhension sont donc des pré-requis à n’importe quelle prédication ou étude biblique solide et pertinente.

Il est dommage qu’en plusieurs endroits la logique interne de Nemo ne nous soit pas accessible, ou qu’elle ne soit pas plus clairement exposée. A titre d’exemple, le passage du premier au deuxième chapitre aurait pu être mieux explicité. Il n’y a en effet à première lecture pas d’évident lien entre la mort des athéismes modernes et la théodicée néo testamentaire du livre de Job que propose Nemo. Non pas que le lien ne puisse pas être fait, clairement pour Nemo il y e a un, et un lien important, mais ce lien nous est parfois imperméable. Dans un ouvrage aussi court, ce démérite n’est pas bien sûr rédhibitoire mais est malheureusement en certains passages dommageable.

Les chapitres 2 et 3 posent la question de la souffrance en des termes qui demandent, par l’auteur, une exigence de fondement évangélique. En cela, la construction d’une (brève) théodicée par Nemo répond à sa volonté exprimée dans le premier chapitre de sortir de sa sclérose la théologie contemporaine en montrant sa pertinence actuelle. Or, il n’y a jamais eu d’autre sujet plus pertinent et universellement important que celui de la présence du mal et de la souffrance. La conclusion de Nemo, que « le livre de Job est une avancée essentielle de l’Ancien Testament vers le Nouveau » est amenée avec clarté et reprend son étude plus poussée publiée en 20013. Si nous pourrions parfois regretter certaines absences exégétiques (comme l’importance structurante du chapitre 33 et sa référence à la « médiation », thème théologique incontournable), la lecture de ces deux chapitres prouve être d’un intérêt certain, même pour les théologiens avertis.

Dans des chapitres qu’il convient de ne pas résumer pour ne pas encourager à se passer de lire ce court ouvrage, il faut quand même souligner des points importants de l’éthique évangélique promue par Nemo (ch. 4). L’insistance sur la fondation chrétienne, biblique, de l’ethos est par exemple plus que significative (p. 71). En soulignant que cette éthique biblique, unique et nécessaire, est source de liberté, Nemo nous encourage à ne pas craindre de montrer l’incohérence éthique du Nouvel Athéisme, même s’il ne le mentionne pas nommément, et avec audace affirmer la nature unique d’une éthique fondée sur la spiritualité christique. Passant complètement sur les chapitres 5 (rapport libéralisme économique et christianisme, le chapitre le plus long de ce livre) et 6 (« Les racines chrétiennes de l’Europe et leur dénégation »), la conclusion générale « La fin du nihilisme » vaut presque à elle seule le prix d’investissement (15,50€, prix toujours non négligeable). Parlant de fin du nihilisme il faut probablement lire Nemo comme pointant du doigt vers l’auto-destruction de toute forme d’utilitarisme philosophique, politique, théologique, mais aussi éthique. C’est en effet ce qui apparaît dès la première page de cette conclusion (p. 133).

A travers le « thomisme social » de Nemo, c’est l’espérance d’une dignité humaine qui va au delà de la pure valeur fonctionnelle de l’homme et de la société qui se fait jour. L’aube d’un personnalisme catholique pointe dans cette conclusion. La lente mort de l’athéisme moderne, je l’ai dit, est une mort par ennui. Si pour reprendre la phrase de Postman, l’homme s’amuse parfois à en mourir4, les divers athéismes modernes conduisent l’homme à s’ennuyer à en mourir car ils ne proposent aucune valeur à l’homme. Rien n’en vaut la peine. Il ne reste donc que le suicide ou l’ennui. Les pistes ouvertes par Nemo ne seront pas nécessairement nouvelles pour ceux qui sont familiers avec la théologie catholique des « transcendantaux », mais il est assez probable que pour beaucoup ce paragraphe alimentera une réflexion sur la nécessaire union du « beau », du « bien », et du « vrai ». L’interaction, en cours d’exposition, avec des figures aussi marquantes qu’un Bergson pourraient aussi facilement nourrir des sujets d’approfondissement théologiques, mais cela nous conduirait bien loin d’une recension déjà un peu longue.

Bien sûr, à lecture purement théologique, il y aurait à redire : l’appui catholique, en particulier thomiste, est évident, mais ce n’est pas là l’intérêt premier de l’ouvrage. Qui irait lire Nemo pour son exactitude théologique, surtout considérée d’un point de vue Réformé ? Une telle attente serait absurde. Il faut plutôt voir les quelques heures consacrées à lire La belle mort de l’athéisme moderne comme un repas de choix pour celui qui souhaite développer un esprit apologétique critique à l’écoute de ce que ces penseurs socialement reconnus mais « confessionnellement » inconnus du public évangélique (qui d’entre vous connaissait Nemo, et connaissait son attachement catholique ?). De tels auteurs valent décidément la peine qu’on s’intéresse à ce qui s’écrit en dehors d’un milieu strictement théologique. Laissons le dernier mot à l’auteur :

« Si les attaques lancées contre le christianisme ont pu atteindre son enveloppe anthropologique, elles n’ont pas réfuté ses vérités transcendantes » (p. 149).

Notes :

1Philippe Murray, Moderne contre moderne, Exorcismes spirituels, vol. 4, Paris, Les Belles Lettres, 2005, p. 181

2Cf. Philippe Nemo, Qu’est ce que l’Occident ?, Paris, PUF, 2004).

3Philippe Nemo, Job et l’excès du mal, Paris, Grasset, 1978.

4Neil Postman, Amusing Ourselves to Death, Methuen, 1987.

 

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