L’identité française, l’ « intégration » des musulmans et l’Église

Le clip vidéo ci-dessus peut faire sourire. Il doit faire sourire.

Mais il pose aussi un certain nombre de questions. La première question posée est une question posée par beaucoup d’ « experts » : comment la France va-t-elle pouvoir « intégrer » « ses musulmans » ? Nous pouvons déjà noter tous les clichés que comporte cette simple question qui est pourtant verbalement posée dans bien des discours et qui se retrouve dans le collectif Intégrer l’Islam–La France , ses musulmans : Enjeux et réussites (publié en 2007) et dans une autre mesure cet article du Nouvel Obs, « La France et ses musulmans ».

Poser la question de cette manière sous-entend que, a priori, l’Islam ou les musulmans, au choix, sont potentiellement un problème pour la cohésion social française ; et bien plus, qu’ils sont un problème parce qu’ils ne sont essentiellement pas français … car ils sont musulmans !

Quelques questions viennent donc à l’esprit, parmi lesquelles :

‣ premièrement nous devons nous demander si la France possède effectivement cette qualité de cohésion sociale (nationale ?) qu’on veut bien lui prêter. Un vague regard curieux, critique, et prophétique autour de nous doit laisser penser que le mythe de l’union nationale (sociale ?) a la vie dure.

« Etre français » est un acquis et c’est autour de cet acquis que se fonde l’union sociale. C’est au moins ce que nous entendons dire. Si tel est le cas, alors oui, les sociologues, politologues, et autres « logo-logues » ont raison : ce qui n’est pas originairement et mythiquement « français » doit être transformé pour s’adapter à ce qu’on appelle l’ « identité française ». C’est ce que nous pensons être l’ « intégration » qui n’est en réalité rien d’autre qu’une transformation de ce qui n’ « est pas » français en quelque chose qui doit l’être.

‣ deuxièmement, l’Islam est-il plus un problème que nombre d’autres religion, « spiritualités » ou autres philosophies ? Et si oui, ne faudrait-il pas d’abord, avant de parler d’intégration, définir ce qui empêche la participation directe des musulmans français à l’ « identité française ».

Car parler d’intégration implique, je l’ai déjà dit, que les musulmans ne peuvent pas pleinement faire partie, et ce a priori, de la société française à cause du simple fait qu’ils sont musulmans. Il y a quelque chose chez eux qui les empêche d’être pleinement français, et ce quelque chose, par un moyen « magique » doit être intégré à la société française.

Posons-nous la question suivante : pourquoi un bouddhiste pourrait-il prétendre à être plus facilement intégré qu’un musulman ? Nous pourrions nous demander s’il a même besoin d’être « intégré » ? Remarquons qu’on ne parle jamais de l’ «intégration» des Juifs français ! Pourquoi donc cette « intégration » se focalise ainsi sur les « musulmans français» (notez qu’il est ironique de parler de l’intégration de musulman français !)

‣ troisièmement, ne faudrait-il pas considérer que le problème n’est pas seulement, voire pas premièrement, dû à l’Islam même mais à la conception française de l‘« identité » nationale et sociale ? Peut-être, après tout, que le problème est aussi bien interne à l’Islam qu’interne à la société française. Ne nous pensons-nous pas religieusement catholiques (ou athées) ?

 Mais certainement pas musulman ! Ne nous sentons-nous pas toujours coupables envers ce que certains appellent toujours les « anciennes colonies » ? Ne nous considérons-nous pas comme français « de souche » ? Et certainement pas « issus de l’immigration » ! (précisons que les Francs n’étaient à l’origine qu’une tribu d’envahisseurs !) Que de questions à se poser avant, ou en même temps, que nous posons celle du « problème » musulman.

Et c’est certainement là le double défi qui se pose à nous : être présent avec une proclamation de grâce, de salut, et de réconciliation et répondre aux défis de l’Islam certes mais aussi du mythe de l’« identité nationale à la française ».

Problème musulman, et problème français donc.

Ce double défi doit être relevé par la société française, certes, mais c’est aussi un défi à relever dans nos églises. Et plus encore, l’Eglise, si elle accomplit sa mission de manière responsable, ne peut faire autrement que d’apporter une réponse globale et une espérance unique à cette délicate question.

L’église, visibilité du corps mystique de Christ, mais aussi corps prophétique de proclamation se doit autant que possible d’adresser ces questions qui bouleversent, interrogent, et dérangent.

Mais que va bien pouvoir faire l’église de Christ alors que l’Etat lui-même peine à trouver une solution viable ?

‣ Prenons d’abord conscience que si les données du « problème » sont posées en termes socio-culturels et politiques, il n’en reste pas moins un problème de nature essentiellement religieux. Mais comprenons-nous bien. Je ne veux pas dire que l’Islam est un problème religieux parce qu’il est une religion. Non.

En réalité il est un problème religieux car il montre que l’homme est enclin à se tourner vers d’autres dieux. En ce sens, l’idéal communiste cher à la pratique sociale française est tout autant un problème religieux–comme l’Islam. C’est, en d’autres termes, le problème de l’idolâtrie du coeur humain : lorsque dieux, système politiques ou autres, deviennent le lieu, le centre, de notre identité. Car d’identité nous avons essentiellement celle de Christ et toute autre n’est que secondaire. Que cela soit l’identité nationale, sociale, ou culturelle.

‣ Ensuite, si ce « problème » est religieux (d’autres diraient « spirituel »), sa réponse doit l’être aussi. Cette réponse se doit d’être une proclamation de réconciliation, d’amour (pas de « tolérance ») et d’espérance dont le climax est l’unité en Christ. Vous me direz, n’y a-t-il de réponse que si nous devenons tous chrétiens ? Non. Mais il n’y a de réponse que si les chrétiens portent, vivent et démontrent le message évangélique dans leurs relations (verbales ou non) avec toute personne : athée, bouddhiste ou musulman.

‣ Enfin, l’Eglise devrait par ses membres et par sa réflexion critique, pouvoir parler même en matière sociale et politique. Qu’est-ce qu’« être Français », que veut dire « intégration » (et est-elle nécessaire) ne sont pas des questions fondamentalement « religieuses » ce qui ne signifie pas que le corps de Christ n’a rien à en dire !

Nous devons être particulièrement vigilants par rapport aux points suivants : comment se réalise une « cohésion sociale » ? ; quelle est la diversité interne de l’Islam ? ; où se situe l’extrémisme politique français ? … etc.

Des réponses sont-elles possibles ? Aucune n’est en tous cas apportée ici. Car peut-être qu’il y a un certain nombre de questions à nous poser d’abord. Et peut-être aussi devons-nous aussi mettre en avant la grâce libératrice de Christ.

Et c’est probablement cela que l’église se doit de rappeler, de proclamer … à strictement parler, de « prophétiser » : que l’unité en un corps «social» ne peut être fondé que sur une identité qui est au-delà de tous les corps sociaux et politiques. Qu’une unité « multiculturelle » ne peut être basée que sur ce qui dépasse la diversité des cultures : la révélation, le salut et la présence du Dieu trinitaire qui fait de nous un corps. Le Corps de Christ.

« Il n’y a ici ni Grec ni Juif, ni circoncis ni incirconcis, ni barbare ni Scythe, ni esclave ni libre » (Galates  3:28)

Ni français ni musulman.

« Mais Christ est tout et en tous »

En tous cas lorsqu’il y a « un seul Seigneur, une seul foi, un seul baptême, un seul Dieu et Père de tous » (Ephésiens 4:5)

Le serment d’Hippocrate, la Sécu, et la communauté

Il était une fois, il y a bien longtemps, un homme nommé Hippocrate (ca. 460-370 av. J-C.), médecin et philosophe grec réputé pour son savoir, son soucis du malade et sa science médicinale. Cet homme exceptionnel nous est resté à cause de son influence en vue de la professionnalisation de la médecine, ainsi que pour son accentuation sur deux éléments clés de son « école de médecine » : le soin personnel et le pronostic (et non pas simplement le diagnostic mécanique de la maladie). Mais c’est aussi, bien sûr !, de lui que nous vient le Serment d’Hippocrate !1 Ce dernier, bien que maintenant un peu désuet (jurer par Apollon et Panacée semblerait bien étrange dans notre société postmoderne !), ce texte est l’un des fondements des serments que prêtent les médecins français. Le serment de l’ordre des médecins dit par exemple : « Je donnerai mes soins à l’indigent et à quiconque me le demandera. Je ne me laisserai pas influencer par la soif du gain ou la recherche de la gloire »2. Quant à celui de la Faculté de Médecine de Montpellier I, il lit : « Je donnerai mes soins gratuits à l’indigent et n’exigerai jamais un salaire au-dessus de mon travail. »

Il était une fois une institution, la Sécurité Sociale, qui peinait à remplir sa mission de « garantir les travailleurs et leurs familles contre les risques de toute nature susceptibles de réduire ou de supprimer leur capacité de gain, à couvrir les charges de maternité et les charges de famille qu’ils supportent »3. Cherchant l’égalité de la justice, la « Sécu » se dota de la Couverture Maladie Universelle par laquelle les « indigents » (ceux qui n’en ont pas les moyens) bénéficient d’une couverture maladie presque décente. Ainsi, en 2011, 2,2 million de personnes ont bénéficié de la CMU de base (aux environs de 5 millions pour la couverture maladie universelle complémentaire). En dehors de cette proportion dramatique (pensez-y : 1 français sur 30 pour la CMU de base ; 1 français sur 10 !, bénéficient de la complémentaire), nous pouvons nous demander comment la CMU influence le budget toujours délicat de la Sécurité Sociale.

Il sera une fois une idée : que les « serments » prêtés soient pris au/avec sérieux et appliqués. Que celui qui s’engage à donner des soins « gratuits à l’indigent », prodigue réellement des soins gratuits. Ce n’est malheureusement pas encore le cas selon certains rapports du Fond-CMU4. Mais pouvons-nous attendre ce secours mutuel dans une société qui continue à privilégier la poursuite du gain personnel, à adorer la consommation, et à fermer les yeux sur la condition de ceux qui se trouvent « en dehors du système » ? Si ce n’est pas le cas, l’Église de Christ a-t-elle un rôle, une parole, une action à développer ? Doit-elle encourager les médecins qui font partie de ce corps spirituel et fraternel à dispenser gratuitement (« diaconalement ») ces soins envers les pauvres en son sein (cf. Ac 6) … cela reste probablement une question.

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Notes :

1Qui semblerait-il lui serait attribué de manière apocryphe !

2Ordonnance du 4 octobre 1945 relative à l’organisation de la Sécurité sociale, Titre 1er, article 1er, disponible en ligne sur http://www.legislation.cnav.fr/textes/ord/TLR-ORD_4510_04101945.htm

3Le Serment Médical, en ligne http://www.conseil03.ordre.medecin.fr/node/1764. Cf. aussi http://www.conseil-national.medecin.fr/article/introduction-aux-commentaires-du-code-225

4Selon un rapport publié début juillet 2010 par le Fonds CMU, un quart des médecins et dentistes installés à Paris refusent de recevoir des bénéficiaires de la CMU-C, déplorant notamment d’être obligés de leur appliquer les tarifs de base de la Sécurité sociale, http://www.cmu.fr/rapports.php

Incarnez vos prédications !

Veronese_repas chez lévi

De la précision, du défi, des exhortations. Des encouragements !

Pas d’hésitations. Si vous prêchez (et pas « méditez ») sur un texte comme l’appel au discipulat du collecteur d’impôt Lévi (Lc 5.2732), ne vous contentez pas de simplement appeler l’assemblée à accueillir ceux que nous considèrerions comme des « collecteurs d’impôts ». N’en restez pas à une exhortation générale à la grâce, n’en restez pas à une prédication abstraite.

Ceux que nous devons aller pécher (Lc 5.10) ne sont pas juste des « hommes et des femmes ». Donnez-leur des noms : les alter-mondialistes-baba, les athées à la Onfray, les gays, les SDFs, les bi, lesbiennes, les sans-papiers, les illuminés de la fin-du-monde, les musulmans pratiquants, ou qui que ce soit d’autre. Ils sont là, et peut-être que nos prédications abstraites ne font que cacher la peur, la gêne, et la réticence que nous pouvons ressentir envers eux, même lorsque nous prêchons l’accueil de Christ.

La prédication doit être incarnée dans la réalité de la société française du 21e siècle : celle que nous côtoyons tous les jours. Sans cette précision, l’exhortation de la foi peut en rester à de pieux mots et perdre toute sa pertinence, sa radicalité, bref, sa capacité à nous transformer de l’intérieur et jusque dans toutes nos actions.

Si la grâce, la compassion, la communauté de la foi sont réels dans nos vies, elles doivent l’être dans nos prédications pour continuer à transformer, à guérir, les vies de ceux qui en qui la Parole de Dieu va petit à petit grandir et porter du fruit.