Recension de Peter Jackson, « The Hobbit: An Unexpected Journey », 2012

The_Hobbit-_An_Unexpected_JourneyLa cohérence est un principe apologétique crucial, central, même, comme la plupart des étudiants l’ont appris de leurs cours. Cette cohérence entre, notamment, foi et vie, est démonstration visible de la vérité de la foi. Et s’il y a quelque chose qu’il faut reconnaître à Jackson c’est la cohérence entre la vision cinématographique du Seigneur des anneaux et celle qu’il nous offre dans cette première partie du Hobbit. La cohérence ? Rendez à Jackson ce qui est à Jackson, et à Tolkien ce qui est à Tolkien. Le récit est similaires mais les deux sources, différentes.

Dès l’apparition des lettres dorées « Hobbit » à l’écran, dès les premières mesures envoutantes faisant écho au Seigneur des anneaux, c’est la Terre du Milieu qui ressurgit des neuf dernières années de silence. Ce sont les mêmes accents musicaux, le même style visuel, les mêmes CGI. Peut-être trop le « même » d’ailleurs, si j’en crois certains critiques qui épinglerons le manque d’originalité du Hobbit. Mêmes effets spéciaux, mêmes décors, mêmes procédés visuels : pour certains tout cela finirait presque par être lassant.

On aurait pu en effet attendre plus, toujours plus, toujours mieux, mais pourquoi ? Pour rien : juste « plus ». Mais Le Hobbit : An Unexpected Journey n’est pas juste un film de « plus » en Terre du Milieu ! Il prépare, annonce, jette quelques jalons pour ce qui sera Le Seigneur des anneaux. La cohérence d’ensemble est, une fois de plus, nécessaire. Et pour ceux qui mettent la beauté, la vision globale de la Terre du Milieu, au centre de leurs attentes visuelles pour ces deux trilogies, la direction de Jackson est plus que satisfaisante ! Je serais même prêt à passer sur l’aspect un peu trop art nouveau de Rivendell—la dernière Maison Simple à l’Est de la Mer. Certains s’attendent à retrouver la même Comté, le même Gandalf et les mêmes paysages, des orcs presque familiers, des monstres et autres fééries (au sens tolkienien du terme) de la Terre du Milieu. Et pour ceux qui se plongeront, dans quelques années, dans les six opus de Jackson, cette vision demeurera prégnante jusqu’au passage dans le Cinquième Âge.

Cette vision, certes, est à prendre avec une légèreté créative laissant la liberté de recréer pour soi-même la Terre du Milieu. N’en reste pas moins que ce que Jackson, la source « J », nous présente est une interprétation du Hobbit de Tolkien. Et force est de constater que la localisation de cette vision créatrice dans ce modeste pays d’Océanie tient quasiment de l’inspiration. Sans faire de serment « fëanorien », je certifie devant les nains, les elfes, les hobbits et toutes les races libres, ainsi que devant Eru-Ilúvatar lui-même, que je ne prononcerai plus le nom « Nouvelle Zélande ». La Nouvelle Zélande, pour moi, n’existe plus. Mais la Terre du Milieu, elle, a émergé en Océanie, comme une Atlantide féérique sortie d’un imaginaire englouti.

Et, alors que j’entre dans la première demi-heure des quelques neuf heures auxquelles il faut nous attendre dans la version « cinéma » de ce Hobbit, une chose remarquable me saisit. Jackson est certainement le seul a pouvoir filmer autant de « débuts » pour le Hobbit que de « fins » pour le Seigneur des anneaux. Pour ceux qui ne sont pas familiers avec la nécessaire lenteur narrative des débuts tolkieniens, le tout peut sembler frustrant. Nous passons en effet du futur (fête d’anniversaire coïncidant avec le début du Seigneur des anneaux) au lointain passé (le royaume d’Érebor), puis de retour au futur (la même fête d’anniversaire), et ensuite au présent (les événements du Hobbit). Ce procédé ne plaira pas à tout le monde, comme il en est pour le Denver Post : « À son détriment narratif, Le Hobbit fait beaucoup d’efforts afin d’établir le cadre de ce qui suivra. Certes, c’est une façon de commencer une trilogie, mais ce n’est certainement pas la meilleure. »1 Mais quel choix scénaristique la source « J » avait donc t-elle ? Commencer directement par le départ de Bilbo ?, et jeter alors dans la confusion les spectateurs qui n’auraient pas (encore!) lu le Hobbit ou ceux qui, de tout évidence comme beaucoup de critiques, auraient oublié une grande partie du livre. Fallait-il suivre à la lettre l’ouverture du Hobbit source « T » et prétendre que personne ne savait ce qu’était un hobbit comme si Le Seigneur des anneaux n’avait pas été porté à l’écran ?

Pour conserver l’essentiel de Tolkien, ce que tout le monde aurait du apprécier, Jackson avait un choix, qu’il a prit. Il lui fallait recourir à une « narration distanciée », à une rupture temporelle : c’est Bilbo qui, à l’époque du déroulement du Seigneur des anneaux, écrit dans le Livre Rouge de Westmarch (ou de Periannath) les évènements qui l’ont conduit à quitter précipitamment sa chère Comté, sans même un mouchoir de poche ! Non, à mon sens, Jackson a une fois de plus adopté la seule option qui à la fois (a) conservait au plus l’intégralité du texte de Tolkien, et (b) adaptait le Hobbit pour le cinéma.

D’aucuns trouveront donc que le Hobbit est par certains aspects trop familier, surtout dans son introduction, dans ses paysages … en fait, dans tout ou presque :

« Hey, vous vous souvenez de cet emplacement ou le personnage que vous aimiez dans le premier film ? Eh bien, Peter Jackson est bien trop heureux de vous les montrer à nouveau! C’est assez difficile de savoir si ces rappels au Seigneur des anneaux sont inclus pour relier les films ou pour les allonger. »2

Mais je reste convaincu que ces critiques auraient trouvé le moyen de tirer sur Jackson si il nous avait plongé directement dans son film. Certains ne s’en sont d’ailleurs pas privés. Que dire de ces critiques en particulier ? Et bien pour commencer on ne dit pas Tolkein mais Tolkien, et avec cette orthographie incompétente disparaît la crédibilité de cet auteur, telle la fumée de la pipe de Bilbo. En fin de compte il faut bien que les critiques trouvent une « critique » comme faire-valoir de leur talent … ou tout simplement pour justifier leur existence.

Alors oui, certains critiques en voudront à Jackson de s’épancher en longues explications, en aller-et-retour, et regretteront ne serait-ce qu’une minute du Hobbit, à l’instar de l’auteur écrivant pour le Christian Science Monitor : « Ma première pensée en regardant le Hobbit fut : «Avons-nous vraiment besoin de ce film ? Ce fut aussi ma dernière pensée. »3 Probablement. Mais il doit en être ainsi pour tous ceux qui ne souhaitent pas d’adaptation du Hobbit. En quel cas il faudrait justifier pourquoi une adaptation de Tolkien n’est pas souhaitable au lieu de simplement clamer sa désapprobation. Pour ma part, il est vrai que je suis bien trop heureux de retrouver les couleurs et les lieux de la Terre du Milieu, source « J ».

Du détail et de la vraisemblance

Bien sûr, il est difficile de garder un œil non critique, surtout après dizaines de lectures de l’oeuvre de Tolkien. Ainsi, il est normal de chercher les détails impossibles. Par exemple : les géants de pierre. Ma première réaction fut de critiquer Jackson d’avoir introduit quelque chose qui peut-être visuellement « marche », mais qui est étranger à Tolkien. Une fois rentré, première chose faite : vérifier bien sûr dans mon édition du Hobbit. Le résultat fut pour le moins surprenant : ces géants de pierre sont littéralement là, au début du chapitre quatre.

Jackson : 1 vs. Docteur ès Tolkien : 0

La présentation du Taureau Rugissant, Took, celui qui fit voler la tête du chef gobelin à plus de cents mètres et qui ainsi … inventa le golf. Voilà aussi un détail non canonique chez Tolkien, mais qui cependant s’insérait bien dans la scène jouée par McKellen. Mais prit de doute par mon premier échec je me replonge dans le Hobbit : ce détail est bien présent.

Jackson : 2 vs. Docteur ès Tolkien : 0

Et puisque « jamais deux sans trois » : que dire d’Azog, l’orc albinos ? Certainement ce dernier est étranger au Hobbit ? A ce stade, et puisque warg échaudé craint l’eau froide, je commence à me dire que Azog est un vrai personnage du corpus tolkienien et qu’i doit avoir un rôle. Et effectivement, si Azog n’est pas dans le Hobbit, il est capitaine des orcs du nord, père de Bolg qui commanda l’armée des orcs à la Bataille des Cinq armées à la fin du Hobbit. Changement de détail, mais détail cohérent avec Tolkien.

Jackson : 3 vs. Docteur ès Tolkien : 0

 Pour couronner le tout, j’étais convaincu que Jackson & Cie. avaient ajouté cette histoire au sujet de l’origine du surnom de Thorin Écu-de-chêne. Un ajout mais bien trouvé cependant ! Cohérent avec Tolkien, convaincant et pertinent. Que nenni ! Cf. Tolkien : tout ce qui est décrit dans le Hobbit, source « J », provient des fins fonds de Tolkien—des fins fonds, peut-être, mais de Tolkien, certainement! Reportez-vous à la bataille d’Azanulbizar devant les portes de la Moria en l’an 2799 du troisième âge, et vous y lirez la mort tragique de Thrór par la main d’Azog … mais dans la source « T », le fils de Thrór, Thráin, ne disparaît pas.

Jackson : 4 vs. Docteur ès Tolkien : 0

 Leçon d’humilité de la journée : dans le prochain opus du Hobbit, même si je me retrouve avec Bilbo confrontant Darth Vader ou Yoda confessant à Gollum « Je suis ton père », je croirais que Jackson a tout simplement une bonne raison et que tout cela est made in Tolkien. Yoda sera donc le père de Gollum. Avec les deux derniers exemples, nous touchons là à un détail important qui distingue film et livre, et peut-être même films et livres : la narration. Tous les deux utilisent des procédés narratifs, mais le film est nécessairement plus rapide dans son adaptation narrative. Certains raccourcis doivent donc être faits, tout en demeurant au plus fidèle à Tolkien. Malheureusement beaucoup de critiques semblent avoir développé une aversion pour le concept même d’adaptation, comme si adapter la temporalité de la narration littéraire au profit d’une narration cinématographique était similaire à corrompre le blanc du manteau de Saruman.

 La critique du Telegraph concernant le temps de film par page du Hobbit est donc largement injustifiée et inutile. Calculer que le film tourne en moyenne 80 secondes par pages du livre est, comment dire, orquement ridicule4. A croire même que cet uruk-haï en particulier n’a que peu d’intérêt pour la narration : certes le procédé de la source « J » peut surprendre, mais qu’il prenne son temps pour installer le Hobbit dans le trente première minute n’est pas un luxe. Oui il y a des noms, des généalogies, des lignées de rois nains ; oui, il y a un royaume détruit et calciné (et non il n’y a pas de cristal magique!). Oui, oui, et triple oui !, par la barbe de Gandalf, tout cela est nécessaire.

 Puisque nous sommes dans le détail, le seul petit détail incohérent est une question de « durée » : lorsque le Hobbit s’ouvre, Bilbo commence seulement la rédaction de son « aventure ». C’est la nuit précédant sa fête d’anniversaire, ses un-décante-et-un ans, et donc sa disparition mystérieuse. Le lendemain matin, ce même Bilbo commente sèchement à Frodo : « Ce n’est pas prêt ». Et pourtant, lorsque le Seigneur des anneaux commence, nous voyons Bilbo entrain de commencer la rédaction du prologue. Le talent d’écrivain de notre hobbit, et sa rapidité, sont déconcertants : écrire plus de 300 pp. À la plume en une nuit ! Mais si cette incohérence chronologique est l’une des rares à charge de Jackson, nous pouvons largement le lui pardonner.

Du Hobbit au Hobbit

Il est vrai que le Hobbit, source « J » n’a pas la qualité d’un film pour enfants, mais la version Tolkien l’était-elle vraiment ? On dira peut-être que la version « J » est remplie d’actions mal introduites, de scènes inutiles ne servant qu’à gagner du temps et donc, à allonger la franchise Jackson, donnant à ce dernier la possibilité d’en gagner plus—non du temps, mais de l’argent. Jackson serait-il attiré par le seul bénéfice, tel Smaug convoitant le trésor d’Érebor ? A en croire certains critiques, c’est la seule manière de voir les choses. Rien ne justifie que ce premier opus du Hobbit soit « action packed ». rien ne justifiera d’ailleurs trois Hobbit.

L’ajout gratuit de scènes d’actions ne servant qu’à faire jouer Weta est, pour certains, flagrant en plusieurs occasions : du combat entre Thorin et Azog à l’apparition des géants de pierre (encore eux!)5 . Comme je l’ai indiqué, en ce qui concerne ces derniers, il n’y a rien de particulièrement choquant. Certes la source « J » en rajoute un peu, mais rien qui ne porte à préjudice. En tous cas pour celui qui a un atome de patience. Certes un critique ne peut pas tout savoir, mais si il a de l’honnêteté artistique, il essaiera au moins de vérifier ses « opinions ». Et avec ce minimum d’honnêteté, Mme Ann Hornaday, du Washington Post ne se plaindrait pas de choses somme toute évidentes.

Mais peut-être que l’un des problèmes des critiques, au delà de la stricte comparaison entre deux choses essentiellement différentes, est que bien souvent ils ne semblent faire aucun cas du Hobbit de Tolkien. Simple exemple : appeler le Hobbit de Tolkien un comte de fées simpliste est une claire démonstration qu’on est aussi familier avec le Hobbit qu’un uruk-hai ne l’est avec le foklore elfique6. De la structure du Hobbit de Jackson au casting, des choix directoriaux au contenu cinématographique lui-même, les critiques sont aussi nourries que l’assaut des orcs au gouffre de Helm. Prenons certaines de ces critiques. Pour le Washington Post, la production de Jackson n’est qu’une succession inintéressante de marcher-parler-combattre7. La question n’est pas de savoir si la version « J » se structure ainsi mais de voir si l’original « T » suit cette structure précise. Si la réponse du lecteur est positive alors il faut conclure que l’interprétation « J » ne fait que suivre la source autoritative « T » . Il faut d’abord revoir son Tolkien avant de critique la source « J ».

 Ainsi, que tous les balrogs de Morgoth me pourchassent si je parviens à dire, avec l’auteur écrivant pour CNN qu’il n’y a aucun enjeu au Hobbit8. Une fois de plus, il est aussi clair que la lumière d’Eärendil, que ce dernier n’a pas réfléchi, ou n’a pas conscience de l’importance de nombreux éléments qui apparaissent dans l’adaptation de Jackson. Dans les deux cas, le silence est de mise au lieu d’indiquer :

 « Une fois le groupe se met en route pour son voyage, cependant, Jackson commence à accumuler, petit à petit, des scènes d’actions et des incidents étranges. Il ne suffit pas que notre héros doive combattre le Grand Gobelin et sa terrible horde, ils doivent aussi combattre un seigneur de guerre orc brutal qui garde une rancune de longue date à l’encontre de Thorin. Pendant ce temps, un mystérieux nécromancien a élu domicile dans une forteresse abandonnée, et la forêt elle-même montre des signes d’influence maligne. Même les araignées—que nous ne verrons pas vraiment avant le prochain film—reçoivent un certain traitement. »9

Une fois encore le Hobbit, source « J » est le Hobbit source « T », adapté, interprété, mais tout aussi fidèlement que si vous, moi, Sylvebarbe ou Aragorn lui-même relisaient le manuscrit du Livre Rouge. Tout cela fait partie intégrante d’un scénario extrêmement structuré sur lequel nous reviendront.

 Mais que veulent les critiques ?

Après plusieurs lectures, après plusieurs recensions, une seule question reste en suspend : que veulent les critiques ? Il ne faut pas un film trop rempli d’action ; mais il ne faut pas non plus prendre trop de temps. Il ne faut pas trop de généalogies et de discours ; mais il faut bien introduire ses personnages et son scénario. Encore et toujours : le travail de critique doit se « mériter » et doit mériter son salaire. Pour ce faire, il est bien nécessaire de trouver des choses, si ce n’est pertinentes et intéressantes, au moins cyniques et ironiques. Apposer des adjectifs est un travail créatif certainement plus épuisant que l’adaptation du chef d’œuvre de Tolkien !

3dconceptsketch1Mais les critiques perdent presque tout leur sens lorsqu’ils se concentrent sur des questions techniques comme la qualité des « effets spéciaux » (CGI et autres), et surtout dans le cas présent sur le choix de Jackson de filmer en HFR (High Film Rate) de 48p (images par seconde). Et là, toutes les conclusions sont permises : le film donne plus de clarté et de visibilité pour certains, alors que pour d’autres il a l’aspect d’un mauvais jeux vidéo. Pour certains il n’est que l’expression de désirs de grandeur de Jackson, pour d’autres il représente une avancée dans la technique de production. Pour la recension de CNN :

 « La théorie derrière cette technologie de pointe—technologie qui double les 24 images par seconde qui furent la norme depuis l’époque du film muet—est que le taux d’images plus rapide permet plus de luminescence, contrebalançant la perte encourue en 3D. C’est plus clair, plus lumineux et plus immersive—en théorie. Dans la pratique, c’est plus clair, la lumière plus vive, et c’est tout à fait aliénant. »10

Et il est vrai que Jackson a beaucoup misé sur le 48p en 3D au point de faire réaliser des croquis en 3D par John Howe et Alan Lee !

Bien sûr que nous préférions tous des CGI convaincants, ces derniers sont-ils les seuls indicateurs de la qualité d’un film tel que le Hobbit ? Le devraient-ils ? À en lire certains, je pourrais le croire. Ce serait malheureusement ignorer que l’excellence de tous les effets spéciaux, serait-ce même avec tout l’art d’Elrond et de Galadriel réunis, peuvent avoir comme conséquences négatives de limiter notre imagination. La qualité d’un film comme celui-ci se mesure aussi à la liberté qu’il laisse à la simplicité de l’imagination.

Mais de nos jours, c’est la technologie qui contrôle ce que nous pensons de nos films. C’est la qualité l’excellence technologique qui commande nos recensions. C’est elle qui motive nos désirs, nos attentes, et qui conditionne notre appréciation. Dans technologie, il n’y a plus d’art : il faut que tout soit plus réel que le réel ou cela « ne marche pas ». La concentration de certains critiques sur le 48p prouve que beaucoup se soucient plus de cette technique somme toute non centrale au film, que sur le contenu scénaristique.

Et je n’ai vu nulle part dans les recensions une appréciation du développement scénaristique ! Et pourtant la première réussite du Hobbit, comme ce fut le cas pour Le Seigneur des anneaux. Et pour le peu qui soulèvent des considérations scénaristiques, les conclusions ne sont pas à la hauteur de la réalité. C’est à se demander si nous voyons dans le même Palantir !

« Ayant travaillé à partir d’un scénario écrit avec Guillermo del Toro, Fran Walsh et Philippa Boyens, Jackson passe beaucoup de temps sur des explications qui entraînent beaucoup de discours informatifs insensés ainsi que de présentations de personnages, mais qui ne dit pas grand chose par le biais d’une implication ou d’un dynamisme émotionnel. »11

Oui, il y a bien un ou deux moments où le dialogue n’est pas satisfaisant comme dans la réplique suivante de Gandalf Galadriel :

« Saruman pense que seul un grand pouvoir peut tenir le Mal en échec. Mais ce n’est pas ce que j’ai appris. J’ai appris que ce sont les petits actes du quotidien, de personnes ordinaires qui tiennent le Mal en respect … de petits actes de bonté et d’amour. Pourquoi Bilbo Sacquet ? Peut-être parce que j’ai peur et qu’il me redonne du courage.»

Cette réplique est l’une des rares que je trouve étrangère à Tolkien, tout comme lorsque dans La communauté de l’anneau, Gandalf conseille à Frodo : « Croyez en vous-mêmes ». Mais en dehors de cela : pas d’engagement émotionnel ? Je ne peux qu’exprimer mon fort désaccord : du poème Misty mountain mis en chanson par Howard Shore au jeux de devinettes, l’émotion est présente. C’est justement pour cela que je ne pourrais pas conclure : « Lorsque Gollum perd son précieux anneau et ne peux trouver Bilbo, le désespoir sur son visage invite presque à la pitié. « 12 Si l’auteur relisait son Tolkien ou prenait la peine d’écouter Gandalf, il saurait que nous ne sommes pas « presque » invités à la pitié mais que nous lui devons la pitié.

Que veulent donc les critiques ? Comprendre Tolkien ou passer outre ? Voilà la seule question. On veut comprendre Tolkien ou on ne le veut pas, comme le résume bien l’auteur du Huffington Post, probablement l’une des meilleurs recensions en date au titre éloquent : « Vous n’aimez pas Le Hobbit de Peter Jackson ? Alors vous ne comprenez rien à Tolkien. »13 Ce qui est certainement vrai. Malgré ses quelques défauts, ses adaptations, quelques ratés, An Unexpected Journey est à la hauteur de toutes, ou en grande partie, de mes attentes. Fidélité à Tolkien, beauté visuelle, grandeur musicale. Cela me suffit …

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Notes :

1 Lisa Kennedy, « Movie review: The Hobbit sets off with lots of action but not enough heart », Denver Post, 9 décembre 2012.

2Drew Taylor, « The Hobbit Review: The Pros And Cons Of The Lord Of The Rings‘ Prequel », Moviefone, 19 décembre 2012. Voir aussi Christopher Orr, « The Oversized Ambitions of ‘The Hobbit’ », The Atlantic, 14 décembre 2012.

3 Peter Rainer, Christian Science Monitor,

4Robbie Collin, « The Hobbit – An Unexpected Journey, film review », The Telegraph, 9 décembre 2012.

5« But he also seems to have ginned up the action simply for its own sake, such as when two mountains come to rock ’em-sock ’em life in an earth-shattering mano-a-mano that looks like one of Ray Harryhausen’s rejected outtakes. » Ann Hornaday, « The Hobbit: An Unexpected Journey », Washington Post, 26 décembre 2012.

6Drew Taylor, « The Hobbit Review: The Pros And Cons Of The Lord Of The Rings‘ Prequel ».

7« But purely on its own terms, “An Unexpected Journey” can’t be seen as anything but a disappointment, a dreary, episodic series of lumbering walk-talk-fight sequences that often looks less like genuine cinema than a large-scale video game, its high-def aesthetic and mushy close-ups perfectly suited to its presumed end-use on a living room wall or iPhone. » Hornaday, « The Hobbit: An Unexpected Journey ». C’est aussi l’opinion de Liam Lacey écrivant pour Globe and Mail : « The repeated iterations of fight, flight and respite here get wearing. Especially perhaps because, with Jackson’s fetish for detail, they take more time to watch on screen than to read about. ».

8« Even if it’s something of a dry run for Frodo’s odyssey, « The Hobbit » is a different beast. There’s so much less at stake in the story of Bilbo Baggins (Martin Freeman) joining Gandalf (Ian McKellen) and a band of dwarves in a raid on a dragon’s mountainous lair. ». Tom Charity, « Review: ‘Hobbit’ a sluggish misadventure with a TV sheen », CNN, 18 décembre 2012.

9Orr, « The Oversized Ambitions of The Hobbit ».

10Charity, « Review: ‘Hobbit’ a sluggish misadventure with a TV sheen ».

11Hornaday, « The Hobbit: An Unexpected Journey ».

12Kennedy, « Movie review: The Hobbit sets off with lots of action but not enough heart ».

13Seth Abramson, « Dislike Peter Jackson’s The Hobbit? Then You Don’t Know Tolkien », Huffington Post,