Recension de Eric Metaxas, « Bonhoeffer: Pastor, Martyr, Prophet, Spy, » Thomas Nelson, 2011, 591 pp., $29.99.

Ou : « De la différence entre la fiction hagiographique
et la biographie théologique »

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 Introduction

Hagiographie : du grec ἅγιος (hagios), « saint », et γράφω (graphô), « écrire », est l’écriture de la vie des saints. On considère communément que l’hagiographie met l’accent sur des aspects légendaires et qu’elle n’est par conséquent pas une œuvre historique. Le terme convient parfaitement à la biographie de Bonhoeffer que propose Eric Metaxas.

Le principal attrait de ce livre est sans nul doute sa qualité d’écriture, claire, engageante, chose à laquelle l’auteur a habitué ses lecteurs. Comme un commentateur l’a bien dit, « l’instinct d’une bonne histoire n’est pas quelque chose de nouveau chez Metaxas »1. Il a manifestement, il faut le reconnaître, le don de rendre vivant le plus petit détail de la vie de Bonhoeffer. Cette novélisation de Bonhoeffer tient sans nul doute à la manifeste capacité créatrice de son auteur, au point où il semble parfois que Metaxas possède le don de lire dans les pensées de Bonhoeffer, au point de se contredire.

Exemple : lorsque Bonhoeffer, à la sortie d’un film au scénario parallèle aux événements se déroulent en Allemagne, ne fait comme seul commentaire que le lapidaire : « bon film » (p. 331). Mais comme cela ne suffit vraiment pas à faire de cette anecdote une partie de la figure héroïque de Bonhoeffer, l’auteur en conclu donc que le théologien allemand était profondément frappé du parallèle entre le film et la situation allemande. Bonhoeffer n’a jamais exprimé cela, mais Metaxas, sûr de lui, interprète les non dits d’un théologien décédé il y a maintenant presque 70 ans …

Mais passons sur le don de lire dans les pensées—ou sur la romance inhérente à cet ouvrage : tout auteur a tendance à romancer la vie de ses héros au point d’en faire une mythologie. Certains ont qualifié cet ouvrage de chef-d’oeuvre qui se présente comme un roman. Au vu de la recherche entreprise (cf. notes critiques), il est plus sage de dire que nous avons un roman qui se présente comme un chef d’oeuvre. Et si d’aventure le lecteur aura l’impression, en fin de lecture, d’avoir vraiment été « face à face avec Bonhoeffer lui-même », cela tient plus au talent d’écrivain de Metaxas qu’à l’exactitude factuelle de cette biographie.

D’ailleurs, cette nouvelle tentative historiographie passionnée de découvrir le Bonhoeffer historique ne fait aucun cas des nouvelles découvertes des dernières décennies à la différence de l’ouvrage, plus recherché, de Ferdinand Schlingensiepen, Dietrich Bonhoeffer 1906-1945: Martyr, Thinker, Man of Resistance. Mais les deux volumes n’ont pas le même but. Le deuxième est clairement un ouvrage de recherche biographique. Quant au premier, son objectif s’explique si l’on considère que le travail biographique a été accompli avec un objectif précis : celui de présenter un Bonhoeffer aseptisé pouvant être reconnu par le monde évangélique comme étant l’un de ses plus grands champions. La question qui se pose à l’apprenti historien, comme à l’étudiant en théologie, au pasteur, et à tout lecteur, en fin de compte, n’est pas de savoir si cette biographie est en partie romancée mais de savoir ce que devrait être une biographie, et ainsi si ce livre qualifie comme biographie sérieuse.

Un recenseur a conclu : « Dans cette belle biographie, Metaxas reste fidèle au récit et se garde de tout effort de théorisation »2 Rien ne peut être plus confus que cette affirmation. Tout d’abord, si un historien ou biographe peut difficilement être neutre, il peut essayer d’être un minimum objectif dans sa tentative de présenter son auteur. De plus, la remarque de Wolfe induit négativement que la théorisation est toujours problématique. Bien qu’il n’explique pas ce qu’il entend par ce terme, il faut probablement y voir ici l’illusion de la neutralité historique. Mais en affirmant cela, Wolfe oublie sans nul doute que l’absence de théorisation est en fin de compte impossible, et qu’elle n’est même pas finalement souhaitable. En histoire, comme dans beaucoup d’autres disciplines, la théorisation, la conceptualisation, permet de mettre en lien divers événement, diverses formations philosophiques et théologiques. Dans le cas de l’histoire, cette théorisation permet d’expliquer, de détailler certaines relations ou influences, et notamment de lier fait historique, contexte sociologique et dimension théologique. Sans théorisation, l’historique demeure succession de faits, le sociologique est cantonné à l’anecdotique, et le théologique perd toute pertinence.

Et c’est effectivement ce que deviendra cette biographie non théorisée, non approfondie. Cette biographie est en effet une suite de dates, d’évènements et de rencontres, une succession de faits et de récits parsemé de nombreuses citations—allant de quelques lignes à, quelques pages ! Malgré tout, les dates ne semblent pas toujours des plus claires, et l’auteur semble de son côté ne pas s’en tenir à une réelle bio-graphie mais à une paraphrase personnalisée et adaptée de la vie de Bonhoeffer. Le tout tient plus en réalité du script cinématographique que du récit biographique. Le tout tient plus de la reconstruction hagiographique que de la réalité historique. Une exception particulière à noter. Le chapitre de Metaxas intitulé « Le principe du Fuhrer » est comparé à d’autres chapitres très inégaux, remarquable par son traitement de la manière dont ce principe du « guide », du leader, trouva une acceptation à la fois sociale, mais aussi et malheureusement ecclésiologique—et même théologique. Mais ce chapitre, et c’est à regretter, est de l’ordre de l’exception.

Tout ce projet de reconstruction historique est visible dans la description même du Bonhoeffer « américain évangélique » de Metaxas. Car en réalité, Bonhoeffer aurait été un « évangélique » parce que … quoi d’autre aurait-il bien pu être ? Et n’était-ce pas le cas de cet autre grand champion évangélique, C. S. Lewis—même si on passera sous silence son purgatoire, et sa tendance parfois très Anglo-Catholique ? Dans une interview à Christianity Today, Metaxas n’hésitera pas à affirmer : « Voilà ce qui est si étonnant. Bonhoeffer est plus un évangélique conservateur au niveau théologique que tout autre chose. Il était aussi orthodoxe que Saint Paul ou Esaïe, et ce depuis son adolescence et jusqu’à son dernier jour sur terre. »3

Malheureusement cela revient (1) à imposer à Bonhoeffer une catégorie ecclésiale et théologique (évangélicalisme américain) à laquelle, pour des raisons chronologiques, sociologique (Bonhoeffer n’est pas américain), et théologique (Bonhoeffer n’a pas une théologie historiquement « évangélique » ou presbytérienne, mais Luthérienne), Bonhoeffer ne peut objectivement pas correspondre. Mais cela conduit aussi, (2) à nier toute évolution de pensée théologique à un auteur d’une pensée complexe et pointue. Tout cela est déjà une erreur assez sérieuse dans n’importe quel cas, mais d’autant plus sérieuse dans le cas de Bonhoeffer. De plus, l’utilisation du terme conservateur pour décrire Bonhoeffer, tant dans sa théologie, que dans son ministère, ne fait pas justice à l’oeuvre du théologien allemand. Une réelle admiration pour Bonhoeffer telle que celle que Metaxas semble professer, devrait faire justice à l’originalité, la position parfois radicale de l’éthique notamment de Bonhoeffer. Mais au lieu de cela nous n’avons droit qu’à un Bonhoeffer somme toute assez ordinaire et banal.

L’importance du contexte socio-historique

Si cela n’avait que de minimes conséquences sur les détails biographiques de Bonhoeffer, soit. Malheureusement la volonté à peine voilée de faire de Bonhoeffer l’archétype de l’évangélique nord-américain conduit Metaxas a largement sur-interpréter certains évènements de la vie du théologien allemand. Une autre recension indique par exemple :

Considérer le traitement des années de Bonhoeffer à Union Theological Seminary en 1930-1931. Il est vrai que Bonhoeffer fut très critique de la théologie d’Union ainsi que des prédications qu’il eut l’occasion d’entendre dans les églises comme Riverside Church. Ce que Metaxas sougline, cependant, est l’expérience de Bon­hoeffer à l’Eglise Baptiste Abyssinienne, où, induit-il, Bonhoeffer vécu une expérience de conversion et devint un sérieux chrétien. Dans le volume 10 des Bonhoeffer Works I de nouvelles informations concernant le profond impact de l’Eglise Baptiste Abyssinienne sur Bonhoeffer sont présentées. Mais cela n’est jamais au détriment de l’influence des amis de Bonhoeffer à Union Seminary4.

Je ne m’attarderai pas sur le résumé de la biographie du Bonhoeffer de Metaxas. D’autres s’en chargeront. Quelques brefs points critiques, pour continuer. Lecteur de Metaxas remarquera après lecture, que jamais Metaxas ne demande si Bonhoeffer a pu commettre fait une erreur de jugement dans sa deuxième visite en Amérique (visite de seulement 26 jours, cf. Metaxas, p. 344). En une autre occasion, Metaxas présente un Bonhoeffer qui n’a jamais montré de signe d’impatience lorsqu’il se tourna vers la « conspiration », mais un Bonhoeffer qui au contraire ne fait qu’obéir à une nouvelle étape d’obéissance (p. 361) ! Aucun intérêt n’est porté ici au contexte socio-théologique d’un Bonhoeffer guidé par l’obéissance peut-être, mais aussi certainement guidé par des considérations liées à une conviction personnelle concernant la nature d’un état germanique-nazi ou du rôle prophétique d’une église confessante. Cette absence n’est cependant pas surprenant dans une biographie qui ne laisse que peu, voire pas, de place pour la théologie de Bonhoeffer : pasteur, martyr, prophète, espion. Et théologien ?

Le contexte que je viens de souligner est le grand absent, à défaut, de cette biographie. L’auteur aurait pu après tout mentionner, juste pour la forme, même si intégrer de manière constructive le contexte socio-théologique de Bonhoeffer aurait donné une biographie de qualité. Par exemple, Metaxas aurait pu souligner l’éducation de Bonhoeffer qui fut été élevé dans la rigueur du sens profond de chaque mot, de chaque phrase, donnant précision et profondeur à son analyse théologique et sociale. La dimension profondément oecuménique de Bonhoeffer aurait du servir de cadre dans lequel Metaxas aurait du approcher le thème de la résistance de l’église confessante soue l’impulsion, entre autre seulement, de Bonhoeffer. La relation forte avec Karl Barth, mais aussi avec Adolf von Harnack, avec l’évêque anglican George Bell (bien au courant du complot pour éliminer Hitler), ou encore avec Frank Buchanan du Oxford Movement donne une dimension plus globale à l’entreprise de Bonhoeffer entre les premières résistances et l’engagement contre Hitler.

C’est au moment où Metaxas commence à traiter de l’essentiel du rôle de Bonhoeffer au sein de l’église confessante et de la résistance à l’ « église hitlérienne ». Le simplisme et la création mythologique implicite du biographe arrive à son apogée dramatique. Dramatique car elle passe sous silence le combat de bien d’autres personnages que le seul Bonhoeffer. Par exemple, la Déclaration de Barmen (p. 220 ss.) représente l’aboutissement des efforts oecuménique de Bonhoeffer ainsi que ceux de Karl Barth et, parmi d’autres oubliés, Martin Niemöller qui écrivit ces lignes demeurées fameuses :

D’abord ils sont venus chercher les communistes
Je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.
D’abord ils sont venus chercher les syndicalistes
Je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
D’abord ils sont venus chercher les Juifs
Je n’ai rien dit, je n’étais pas Juif.
Puis ils sont venus me chercher
Et il ne restait plus personne pour protester5.

En conclusion, comme Victoria Barnett, éditrice des éditions anglaises des Oeuvres de Bonhoeffer, le résume, Metaxas « s’attarde trop sur des détails mineurs et passe sous silence des éléments majeurs (comme le rôle de certains évèques Luthériens et des églises « intactes »). »6 La résistance de l’Eglise Confessante ne fut en effet pas uniquement, comme on l’a trop souvent entendu et l’induit Metaxas, une résistance spirituelle. La Déclaration de Barmen ne fut elle pas une simple opposition spirituelle. Elle fut le fruit de plusieurs années de lutte pour le devenir de l’Eglise en Allemagne.

Une fois encore cette biographie reflète plus le désir de Metaxas que le monde évangélique ressemble à Bonhoeffer que la volonté de présenter une biographie par laquelle nous puissions apprendre du passé, et ainsi être conduits vers une attitude responsable par rapport à notre présent. Bonhoeffer, figure réclamée par la gauche et la droite du spectrum théologique, à la fois sur le continent et en Amérique7. Richard Weikart note par exemple que « Dietrich Bonhoeffer est devenu un héros mythique du panthéon du christianisme du vingtième siècle. L’admiration pour Bonhoeffer provient de mouvements aussi divers et contradictoire que le fondamentalisme et la théologie radicale de la « mort de Dieu », aussi bien que de la plupart des groupes se trouvant entre ces extrêmes. »8 Un petit peu de la même manière que jusqu’au vingtième siècle, toute théologie, à peu de choses près, se réclamait d’Augustin.

Entre biographie et roman

Cette transformation d’un Bonhoeffer luthérien allemand en un Bonhoeffer évangélique américain est visible dans presque tous les chapitres du livre de Metaxas. Le contraste avec une autre récente biographie de Bonhoeffer (Ferdinand Schlingensiepen, Dietrich Bonhoeffer, 1906-1945: Martyr, Thinker, Man of Resistance) servira d’exemple. Tout d’abord dans le livre de Schlingensiepen, à la différence de ce que nous trouvons dans Metaxas, nous trouvons une notice rappelant la référence officielle aux Oeuvres de Bonhoeffer, ainsi qu’un certain nombre d’Appendices (la Déclaration de Barmen, une brève chronologie, la généalogie de la famille Bonhoeffer). Si rien de cela n’est strictement nécessaire à une bonne et solide biographie, cela n’est somme toute pas accessoire. Certains ont bien sûr prétexté de la nature journalistique de l’ouvrage de Métaxas, qui, je paraphrase, « n’est pas un ouvrage académique », pour l’exonérer du travail historique que certains, comme moi-même, croient naïvement nécessaires à l’écriture d’une décente biographie. Ce n’est pas la première fois que ce genre de « défense » est présentée. Il semblerait bien que ces derniers temps, le « non académique » soit un prétexte naturel pour écrire tout—et parfois n’importe quoi.

Comparons la perspective des deux ouvrages concernant deux épisodes majeurs dans la formation du théologien Bonhoeffer : son séjour à Union Theological Seminary en 1930-1931, et l’année 1933 que tous s’accordent à reconnaître comme étant l’année du début de la « lutte ». Premièrement donc, l’année académique de Bonhoeffer à Union en 1930-1931, celle que Schlingensiepnen appelle « l’année de la décision » (Schlingensiepnen, 109).

Dans le choix crucial que Bonhoeffer fit de se rendre à Union Seminary, préparant ainsi sa conviction d’un retour nécessaire pour lé bénéfice de l’église allemande, Metaxas ne fait aucune référence aux luttes internes de Bonhoeffer quant à l’alternative devant lui pour cette année à l’étranger : Les Etats-Unis ou l’Inde. Comme si le Bonhoeffer de Metaxas n’hésitait jamais (Metaxas, 100). Schlingensiepen de son côté, montre que tel n’était pas le cas. Pendant cette année à Union, Bonhoeffer fut très logiquement en contact avec plusieurs figures du presbytérianisme américain. Mais la complexité des relations entretenues par Bonhoeffer avec ce monde presbytérien, lui-même en proie à de nombreux troubles ecclésiaux et théologiques, n’est presque jamais considérée par Metaxas, et lorsqu’il y fait référence, ce n’est que pour montrer que Bonhoeffer ne fut influencé que par l’évangélicalisme presbytérien (Metaxas, 67). Schlingensiepnen, quant à lui, note l’attrait que l’évangile social et la théologie d’Union ont certainement pu avoir sur Bonhoeffer et la manière dont il considéra la valeur de son année « américaine ».

Metaxas passe d’ailleurs un temps immense à citer de manière univoque des références très partiales en faveur de « l’évangélicalisme » de Bonhoeffer (Metaxas, 101), comme son appréciation de l’influence des prédications « évangéliques » par opposition à son jugement qu’à Union, « il n’y a pas de théologie »—Metaxas fait une référence constante à la « vacuité » des sermons de Harry Emerson Fosdick (1878-1969). Schlingensiepen note quant à lui comment Bonhoeffer introduisit le premier Barth dans une conférence et comment Bonhoeffer trouva l’enseignement à Union, intellectuellement stimulant, en particulier dans les discussions éthiques (cf. la Prohibition et les conditions économiques post-crash de 1929). Mais Metaxas ne fait aucune référence à cet aspect positif de l’enseignement théologique dont fut témoin Bonhoeffer à Union, ce qui est compréhensible si on se rappelle du but de Metaxas : faire de Bonhoeffer un modèle de l’équilibre théologique qu’il désire tant pour ses pairs évangéliques américains.

Le contraste est saisissant : le Bonhoeffer de Metaxas est marqué par la spiritualité et les sermons évangéliques (Metaxas, 107 ss.) et se méfie des sermons « libéraux ». Le Bonhoeffer de Schlingensiepen, à la personnalité plus complexe, est marqué par le lien entre théologie et éthique et regrette le plus souvent non le manque de spiritualité mais le manque de rigueur académique (Schlingensiepen, 67).

Regardons deuxièmement, et brièvement, la manière dont les deux biographies traitent de l’année « inaugurale », celle du choix de l’opposition.

Metaxas, une fois encore, joue la carte du « héros ». Le discours radiophonique de Bonhoeffer (discours connu sous le nom de « The Younger Generation’s Altered view of the Concept of the Führer » ou «  The Führer principle », délivré le 1er février 1933)9, considéré par beaucoup comme la déclaration officielle de Bonhoeffer « contre » l’église « allemande », enfant légitime de la mouvance proche de Ludwig Müller qui bourgeonnera pleinement lors du « Synode Brun » des 5-6 septembre 193310. Ce discours fut malheureusement interrompu … mais comment ? Le héros de Metaxas fait les frais de son opposition et est « coupé » par les Nazis tentant de s’opposer à un Bonhoeffer déjà très encombrant. Si Bonhoeffer pouvait déjà être compté parmi ceux qui s’opposaient le plus directement à cette nouvelle compréhension de la soumission de l’église évangélique au Führer, l’explication de Metaxas ne fait que contribuer à la naissance d’un mythe. De son côté Schlingensiepen, après sérieuses considérations, impute la coupure de la transmission à une simple erreur de manipulation. Lorsqu’on se rappelle que les transmetteurs de l’époque n’avaient rien de comparable avec nos propres radios, cela n’aurait rien de bien étonnant ! Nous sommes ici bien loin du Bonhoeffer rendu muet par un pouvoir Nazi inquiet de son influence et cherchant à tout pris « à le faire taire » (Schlingensiepen, 117)11.

Ceci n’enlève rien au fait que Bonhoeffer fut bien l’un des premiers à entrevoir les problèmes dramatiques que causeraient la nouvelle politique nazi, notamment contre les juifs et donc contre l’église « dissidente ». Mais Schlingensiepen indique correctement que même pour Bonhoeffer, demeurer critique du gouvernement ne fut pas chose facile à cause de « plus de quatre cent ans d’étroite relations entre l’église et l’état en Allemagne, ainsi que d’un partage des responsabilités entre les deux pouvoirs, basé sur la doctrine luthérienne des deux royaumes » (Schlingensiepen, 125). Cette approche socio-théologique, qui est cruciale pour la compréhension de l’attitude de Bonhoeffer, et de tant d’autres (notamment Niemöller), n’est pas même mentionnée par Metaxas dont le Bonhoeffer demeure le héros plastique ne semble pas se poser la moindre question et n’a jamais la moindre hésitation (cf. chapitre 10, « The Jewish question », Metaxas, 150 ss.). Le domaine socio-politique est en revanche une partie intégrante du développement fascinant de Schlingensiepen, pp. 129-131.

La biographie de Schlingensiepen est en fin de compte plus détaillée, porte plus d’attention aux complexités inhérentes d’une époque en plein désarroi, d’une église en pleine tourmente, et de démocraties européennes en radical questionnement. Le portrait de Bonhoeffer est aussi bien moins héroïque chez Schlingensiepen que chez Metaxas qui re-écrit l’histoire en la prenant en otage et fait de Bonhoeffer le dernier rempart, celui qui sseul « défend la cause » (187).

Si les détails sont moins héroïques, moins légendaires chez Schlingensiepen ou si la biographie classique de Bethge est moins romancée, le fait est que cette nouvelle biographie de Metaxas se vend bien car elle répond précisément aux exigences d’une société sentimentale, adepte de détails sans aucune pertinence et fascinée par l’image et l’apparence. Le sentimental vend. Le détail anecdotique et héroïque vend. Une vraie biographie ne vend pas : elle demande en effet au lecteur un effort de projection dans une époque passée, ainsi qu’une distance critique, serait)ce même avec son héro théologique. L’histoire a, semble-t-il, besoin d’être romancée pour être « sentimentalisée ». Sentimentalisée, elle est alors, et alors seulement d’un quelconque intérêt. Ainsi, l’histoire, la biographie devient une sorte d’utilitarisme sentimental.

Conclusion

Avec Metaxas nous avons un introduction à un théologien façon James Bond, né allemand dans un milieu évangélique qui n’était pas le sien. Metaxas ne fait d’ailleurs jamais la distinction entre la signification socio-théologique du terme « évangélique » aux Etats-Unis et en Allemagne luthérienne—puisque certainement pour lui le terme « évangélique » s’applique de manière univoque pour tous, en tous lieux, et en tous temps. Ceci, l’aucun étudiant sérieux en histoire de l’Eglise ne l’affirmerait—en tous cas aucun ne le devrait. A la lecture du livre, si une chose est évidente et réussie, c’est que Metaxas a montré que les évangéliques américains pouvaient continuer à s’inspirer de la figure charismatique de Bonhoeffer. Mais était-il nécessaire d’appeler cela une « biographie » ? Il est, remarquons)le, légitime de s’approprier la pensée d’un théologien, voire de l’interpréter, pour en trouver ou retrouver la pertinence, sans faire de lui quelqu’un qu’il n’était pas. Il était possible de faire de Bonhoeffer une figure marquante de l’évangélicalisme américain sans un faire un évangélique américain. Malheureusement, Metaxas n’est pas conscient de cette possibilité. D’autre part, cela aurait exigé une biographie théologique et non une hagiographie. Cela aurait demandé un approfondissement à la fois historique et théologique, mais une biographie romancée est tellement plus facile.

Lorsque nous étudions l’histoire, et particulièrement l’histoire de l’Eglise, puisque c’est une tâche à laquelle—bon gré, mal gré—j’ai été appelé, il est impératif d’être détaché du développement historique étudié. Mais détaché ne veut pas dire (ré)interpréter, mais chercher. Il faut chercher, comprendre, reconstruire avec les matériaux dévoilés par l’histoire sociale, politique, philosophique, économique même. C’est le grand défi des cours que je propose aux étudiants : comment élaborer une recherche historique solide, cohérente et respectueuse ?

Ce détournement historiographique n’est pas le premier en date et ne sera certainement pas le dernier. C’est la grande tâche des historiens, et non des romanciers, de faire revivre l’histoire tout en continuant à apprendre du passé. C’est le grand don des historiens, et il n’est pas donné à tout le monde. De toute évidence.

1Andy Rowell, « Bonhoeffer : The evangelical hero », Books and Culture, Juin 2010, en ligne http://www.booksandculture.com/articles/webexclusives/2010/june/bonhoeffer.html

2Alan Wolfe, « The Grounds of Courage », The New Republic, January 13, 2011, en ligne http://www.tnr.com/print/article/books-and-arts/magazine/81378/Dietrich-Bonhoeffer-pastor-martyr-spy

3Collin Hansen, « The Authentic Bonhoeffer », Christianity Today, 7 Janvier 2010, en ligne http://www.christianitytoday.com/ct/2010/july/7.54.html

4Clifford Green, « Hijacking Bonhoeffer », The Christian Century, October 5, 2010, en ligne http://www.christiancentury.org/reviews/2010-09/hijacking-bonhoeffer

5« Als die Nazis die Kommunisten holten, habe ich geschwiegen; ich war ja kein Kommunist.

Als sie die Sozialdemokraten einsperrten, habe ich geschwiegen; ich war ja kein Sozialdemokrat.

Als sie die Gewerkschafter holten, habe ich geschwiegen; ich war ja kein Gewerkschafter.

Als sie mich holten, gab es keinen mehr, der protestieren konnte. »

« D’abord ils sont venus … », Martin Niemöller (1892–1984)

6Victoria Barnett, review of Metaxas, Bonhoeffer, in Association of Contemporary Church Historians Newsletter 16, 3 (September 2010), en ligne http://journal.ambrose.edu/ojs/index.php/acchquarterly/article/view/46/92, accessed September 2010.

7Huldschiner, Robert E. “A Review Article – The Quest for the Historical Bonhoeffer.” Lutheran Forum 3 (September 1969): 12-13. Andrew Chandler, « The Quest for the Historical Dietrich Bonhoeffer », The Journal of Ecclesiastical History (2003), 54 : pp 89-96.

8Richard Weikart, « Scripture and myth in Dietrich Bonhoeffer »,

9Le chapitre du même nom dans le livre de Metaxas est vraisemblablement l’un des meilleurs—ce qui n’enlève rien aux démérites de l’ouvrage.

10Cf. Eberhard Bethge, Dietrich Bonhoeffer: A Biography, Fortress Press, 2000, pp. 259.

11Voir aussi Bethge, Dietrich Bonhoeffer, p. 260.