Fin du monde … Action ! (2/3)

Dans un premier article nous avons passé en revue plusieurs genres apocalyptiques et nous allons dans ce deuxième article nous intéresser très brièvement à la manière dont le cinéma post / apocalyptique utlise un grand nombre de symboles afin de développer son art scénaristique.

1. Des symboles et des films

Pour quiconque a vu, avec les yeux et le regard ouverts, plusieurs des films mentionnés précédemment, une conclusion s’impose vite : tout est une question de symboles. Depuis les noms jusqu’à la musique, des héros, jusqu’aux objets. Tout est symbole car c’est lui, parfois lui seul, qui est porteur d’espoir. Ce symbole est parfois—le plus souvent—humain, parfois c’est un objet en d’autres cas, l’équivalent d’une terre promise,d ‘un monde nouveau, comme c’est le cas dans Waterworld. Dennis Hopper, qui y joue le rôle du « pirate » Deacon ne cesse de répéter comme un mantra : « Dryland (terre sèche) c’est pas notre destination, c’est notre destin. » Bon exemple dans lequel le symbole n’est pas porteur d’espoir futur ou de réalisation humaine, mais de localisation géographique.

Le « nom » est souvent ce qui est le plus porteur de symbole : Eli (Le Livre d’Eli), Neo, Morpheus (The Matrix), Ange (L’Oeuf de l’Ange), Homme, Enfant (La Route), Enola (Waterworld, Enola Gay, symbole de l’apocalypse nucléaire). Les titres peuvent aussi être symboliquement significatif, comme pour The Noah. Dans Deep Impact, c’est Messiah (Messie), une navette spatiale chargée de détruire la comète destructrice. Afin de sauver quelques habitants de l’annihilation à venir, l’opération « Arche de Noé » est mise en action. Un nombre de personnes et d’animaux sélectionnés sont placés dans des bunkers où ils pourront survivre pendant deux, le temps que la surface de la terre se remette du manque de lumière du soleil.

Du côté de la musique le symbolisme est tout aussi présent bien que beaucoup moins marqué. Le choix de Tristan et Iseulde dans le Melancolia de Von Trier. Tristan et Iseulde, grand opéra de Richard Wagner indique l’influence marquante du philosophe Arthur Schopenhauer, auquel Wagner fut introduit par son ami Georg Herwegh en 1854. L’homme, selon la philosophie pessimiste de Schopenhauer (qui influença aussi Friedrich Nietzsche), est obsédé par la poursuite de désirs irréalisables, et le fossé qui se creuse entre nos désirs et la possibilité de les atteindre conduit à une condition pessimiste. Le monde, quant à lui, n’est que la représentation d’une réalité foncièrement inconnaissable. Le choix de cet opéra pour l’ouverture de Melancholia, dont le titre est tout à fait adéquat vu le choix de Tristan et Iseulde, souligne aussi certains thèmes majeurs de ce film dont nous aurons l’occasion d’explorer brièvement dans le prochain article.

Parfois, le symbole est intégré au scénario lui-même est ainsi devient plus difficile à déchiffrer. Dans le film Take Shelter (un film apocalyptique psychologique) Curtis LaForche, superviseur de chantier de son métier, est troublé par des hallucinations apocalyptiques qui affectent sa vie professionnelle et familiale. Il en vient à être convaincu que des tempêtes destructrices sont sur le point se survenir et il se convainc que la seule chose qu’il puisse faire est de construire un bunker dans son jardin. En oeuvrant ainsi, « comme Noé construisant son arche, Curtis se met à élargir son abri anti-tornade ; comme Abraham portant Isaac vers le mont Moriah, Curtis est prêt à sacrifier la sécurité financière de sa famille et la possibilité d’implant cochléaire pour sa fille pour le cas où ses rêves soient prophétie … ». Sous cet angle, le symbole abrahamique est en effet remarquablement évident.

2. Des symboles et des formes

Les symboles, cependant, ne suffisent pas toujours. En effet, un symbole nécessite une « grille de lecture » pour pouvoir correctement l’interpréter : que ce soit son origine, sa signification ou son auteur, un symbole est vide si il est lu ou vu de manière indépendante. De plus, dans une culture / société sécularisée, il est difficile de prendre des symboles, même « religieux » au pied de la lettre comme si ces symboles étaient utilisés avec une signification théologique. Comme l’ont déjà indiqué certains critiques au sujet du cinéma apocalyptique : « Cette imagination eschatologique populaire est sécularisée, et elle ne peut pas complètement mettre de côté l’imagerie et la symbolique traditionnelle souvent empruntés au drame apocalyptique juif et chrétien. »1 Cette imagination apocalyptique est toujours présente, elle conduit, obsède l’humanité. La sécularisation, si elle a contribué à la disparition de la personne transcendante, n’en a pas enlevé l’empreinte :

« Mais la sécularisation n’a pas fait disparaître la conscience apocalyptique. Au contraire, il a aidé à créer un nouveau mythe apocalyptique, un mythe qui est plus acceptable à la culture populaire, contemporaine. Avec une vision du monde sacré qui sépare radicalement le transcendant et le monde, la présence d’un cataclysme cosmique venant d’un autre monde afin de détruire la terre est presque inévitable. Cependant, dans un monde sécularisé et moderne, nous avons des difficultés à conceptualiser la destruction du monde par la main d’un Dieu souverain. Une partie du processus de sécularisation consiste à élever l’humanité au niveau du souverain—nous sommes seuls responsables de notre propre destin—et cela a même débordé sur nos idées de l’apocalypse »2

Une question alors demeure : pourquoi un genre au thème aussi porteur que la « fin du monde » (ou la fin d’un monde) ne peut-il se passer de symbole d’une religion que la société essaie pourtant d’oublier ? Pourquoi dans un monde qui sépare la vie humaine de tout transcendant, pourquoi ne pas pouvoir se passer de symbole religieux pour véhiculer l’espoir de la renaissance de l’humanité après une destruction apocalyptique ? Serait-il possible que le symbole lui-même soit porteur d’un sens transcendant, que le symbole ne puisse que diriger nos yeux vers un « autre » que l’humanité ? Il n’y a rien de plus certain.

3. L’apocalypse du sauveur

Bien sûr le symbole le plus fort, le plus répandu, celui auquel nous ne pouvons jamais échapper est celui de la figure messianique. Le présence nécessaire du messie, du sauveur, tient à ce constat tout à fait logique : « Si le monde doit être sauvé, il doit y avoir un sauveur dans ces drames cinématographiques. Si nous voyons cette fixation messianique dans Twelve Monkeys, Independance Day, Waterworld, Deep Impact, Armageddon, et même Contact, nous le voyons nulle part avec plus de force que dans The Matrix. »3

Dans The Day the Earth Stood Still, le personnage principal, Klaatu, peut être considéré comme un archétype alien du Messie. Un certain nombre de parallèles indiquent ce rapprochement, tout en lui donnant une direction très humaniste (dans le sens où la plupart de ces parallèles sont transformés grâce à la technologie). Il est par exemple ramené à la vie par l’utilisation d’une machine sur son vaisseau spatial, et la puissance du « Tout Puissant Esprit ». Il délivre alors son message aux intellectuels rassemblés de partout dans le monde, qui se sont réunis à son vaisseau, indiquant que les autres planètes de la galaxie ne permettront pas la terre de nuire à leur sécurité. Pour cela, l’humanité se doit de vivre en paix, surveillée par des êtres artificiels … ou être purement et simplement détruits. Après ce discours messianique et prophétique (on peut d’ailleurs noter une symbolique parallèle avec les prophètes envoyés par Dieu dans l’Ancien Testament, ou les messagers dans la parabole des vignerons), Klaatu s’envole dans l’espace et le film se termine4  sur une note très similaire à l’enlèvement de Christ (Luc 24:51). L’originalité dans ce scénario, c’est que pour l’une des rares fois dans le genre post / apocalyptique si quelqu’un représente l’implacable destruction, c’est l’humanité, qui est l’agent certain de l’apocalypse—mais cela n’est pas unique—sans être l’agent de son salut—ici se situe l’originalité. Cela rejoint, bien que de loin, le salut messianique procuré par un messager (Hébreux 10:8-22).

Le symbolisme est marquant, et rappelle à la mémoire une pensée commune : le besoin de sauveur, et la réalité de l’incapacité humaine à être l’instrument de son propre salut. Là se situe l’un des points de contacts apologétiques de ce genre cinématographique : le besoin naturel, psychologique, métaphysique, du salut. Comme si être humain c’est devoir être sauvé : sauvé d’une destruction matérielle, certainement, mais aussi, et c’est ici que le chrétien peut amener l’espérance chrétienne, le besoin de salut éternel.

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Notes :

1 Conrad Ostwalt, « Armageddon at the Millennial Dawn », The Journal of Religion and Film 4/1 (April 2000), en ligne http://www.unomaha.edu/jrf/armagedd.htm

2 Conrad Ostwalt, « Visions of the End. Secular Apocalypse in Recent Hollywood Film », The Journal of Religion and Film Vol. 2, No. 1 April 1998, http://www.unomaha.edu/jrf/OstwaltC.htm

3 Conrad Ostwalt, « Armageddon at the Millennial Dawn », The Journal of Religion and Film 4/1 (April 2000), en ligne http://www.unomaha.edu/jrf/armagedd.htm

4 Matthew Etherden, « The Day the Earth Stood Still: 1950’s Sci-Fi, Religion and the Alien Messiah », The Journal of Religion and Film Vol. 9, No.2, October 2005, http://www.unomaha.edu/jrf/Vol9No2/EtherdenEarthStill.htm

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