Chronique des mystagogues, 1

LE RETOUR DES MYSTAGOGUES

Vendredi 25 mai 2012

Il y a des choses qui ne s’inventent pas, même en politique : le retour des mystagogues. Je sais bien que ce terme, pour nos frères catholiques, existe déjà (regardez ce que Wikipedia, le Dieu d’internet en dit). Mais comme il semble que les protestants, particulièrement les évangéliques, n’ont pas de conscience historique, pourquoi ne pas kidnapper un terme théologique et lui donner un autre sens ! Pour me justifier à ma propre conscience (de professeur d’histoire), je dois quand même remarquer que le choix de ce mot ne m’est pas venu du français, mais de l’anglais ! Et je n’ai découvert son étymologie française, que trop tard …

La mystagogie, donc, cela ne s’invente pas. Comme des exemples valent souvent mieux que des mots, voici ce qu’est un mystagogue. Tout le monde sait maintenant que l’une des tâches les plus délicates de M. Hollande sera de rattraper les bourdes diplomatiques de l’ancien président envers la chancellerie (et la Chancelière !) allemande. Mais un autre défi sera aussi de relever son prestige personnel et de faire de l’ordinaire présidentiel une marque de fabrique. Et pour ce faire, rien ne vaut un petit voyage dans l’une des premières économies mondiales.

Direction : les États-Unis.
Et qu’apprenons-nous hier ? M. Jean-Yves Le Drian, Ministre de la défense, vient louer, littéralement, devant les médias, M. Hollande d’avoir été bien accueilli lors de son petit déjeuner à la Maison Blanche, et même d’être allé à ses réunions ! Oui, parce qu’au cas où l’opinion française se le demanderait, les officiels américains ont l’habitude de se faire tenir les présidents étrangers à la porte de la cuisine pour le petit déjeuner. Et puis de temps en temps on leur donne un crouton de pain et un mug de café venu tout droit de Dunkin’ Donuts ! Et les médias de renchérir en mentionnant que M. Hollande a donné de lui-même en allant rencontrer officiellement le pdt Obama. Quel sacrifice, pour lui qui n’aime pas voyager ! M. Hollande a bien été reçu à la Maison Blanche. Extraordinaire ! Oui, parce que … que pouvait faire d’autre Obama ? Le mettre à la porte ? Qu’il soit bien accueilli ne veut pas dire grand chose : c’est de la politesse diplomatique. Les relations seraient difficiles qu’il n’en serait pas pour le moins reçu avec le sourire et que le café serait bien toujours le même. Quant au voyage, il n’y a même rien à dire, c’est son job !

Il est totalement incompréhensible d’entendre de telles félicitations : elles n’ont aucun sens. Et c’est précisément parce qu’elles n’ont aucun sens qu’elles sont pure mystagogie. De telles paroles ne sont pas seulement de la démagogie publique visant à s’attirer les faveurs populaires par une description facile des débuts présidentiels. C’est une démagogie subtile caractérisée non pas par ce qu’elle dit mais par ce qu’elle cache. Et cette mystique secrète, c’est l’absence de sens. La mystagogie, « c’est profond dans le sens du creux », comme l’aurait dit un ancien professeur. Alors que le démagogue dit : « La présidence de M. Hollande, c’est un retour vers le travail et la justice », le mystagogue dit : « M. Hollande est un bon président car il a été bien reçu par le président américain. » Cela tombe sous le sens … et c’est pour cela qu’il faut l’expliquer : démagogie mystificatrice qui voile un non-sens. Le démagogue guide par le sentiment et la facilité ; le mystagogue, lui, guide en voilant le sens de ce qu’il dit. M. Hollande est un bon président, parce que sa réception à la Maison Blanche ne veut rien dire de particulier.

M. Le Drian, ou la défense de la mystagogie.

Du vote blanc, des promesses banales, et de la coloration politique de Néron

Mes quelques dernières lignes écrites au sujet des élections ayant donné lieu à plusieurs remarques très intéressantes et pertinentes (mais pas sur les points les plus importants), je me permets de prolonger la discussion ailleurs que sur les réseaux sociaux.

(1) Pourquoi s’abstenir alors que nous pouvons voter « blanc » ?

Cette question, qui suppose d’ne certaine manière la réponse, suppose que le vote blanc est (1) reconnu, et (2) a plus de « poids » ou de légitimité que l’abstention. Effectivement en théorie le vote blanc exprime quelque chose de plus que le simple abstentionnisme. Comme le rappellent Marie Naudet et Bruno Gaccio, le vote blanc,

« à la différence de l’abstention, témoigne d’un intérêt pour la chose publique tout en traduisant une insatisfaction à l’égard de l’offre. En votant blanc, on marque son adhésion au système mais non au choix qui nous est proposé. »1

Globalement d’accord. Attention toutefois, celui qui s’abstient par conviction n’est pas nécessairement quelqu’un qui se désintéresse du fait politique. C’est en fait une erreur flagrante de logique. De plus, comme le montrent la définition ci-dessous :

« L’abstention consiste à ne pas participer à une élection ou à des opérations de référendum. Elle traduit soit un désintérêt total pour la vie publique, soit un choix politique actif consistant à ne pas se prononcer afin de montrer son désaccord. Ainsi, à l’occasion du référendum sur les accords de Matignon portant sur l’avenir de la Nouvelle-Calédonie en 1988, l’un des partis de l’opposition avait appelé ses partisans à s’abstenir pour s’opposer au texte. Néanmoins, l’abstention semble traduire une crise de la représentation et peut poser la question de la légitimité du pouvoir politique élu avec une faible participation. »

 L’abstentionnisme peut donc démontrer une position politique qui remette en cause la légitimité même d’un pouvoir politique élu avec une faible participation. Certains décrivent même un non-vote de lutte contre le pouvoir2.

Quant au vote blanc, en voici l’explication proposée par le Service Public (www.vie-publique.fr) :

Le vote blanc consiste pour un électeur à déposer dans l’urne un bulletin dépourvu de tout nom de candidat (ou de toute indication dans le cas d’un référendum). Ce type de vote indique une volonté de se démarquer du choix proposé par l’élection.

La définition du vote blanc est ici cruciale. La phrase suivante est des plus importantes : « Ce type de vote indique une volonté de se démarquer du choix proposé par l’élection. » C’est précisément cela l’enjeu du vote blanc : manifester que les choix proposés sont refusés par le votant. C’est donc une manière de contester l’obligation d’avoir à choisir entre tel ou tel candidat—et seulement ceux-là. Apparemment donc, le vote blanc à une grande signification. Mais il y a un autre paragraphe tout aussi important que celui que nous venons de lire :

« Lors du dépouillement les votes blancs et nuls sont comptabilisés et sont annexés au procès verbal dressé par les responsables du bureau de vote. Mais ils n’apparaissent pas dans le résultat officiel où ne sont mentionnés que le nombre des électeurs inscrits, le nombre de votants, les suffrages exprimés (ensemble des bulletins moins les votes blancs et nuls). »2

Le vote blanc est donc connu des autorités, mais pas reconnu comme vote de contestation puisqu’il n’apparaît pas dans les estimations et compte-rendus officiels. Pour, et je le maintiens, l’ensemble de la société, le vote blanc n’existe pas car il n’a pas de légitimité publique. De plus, le vote blanc n’est pas considéré comme un suffrage exprimé. C’est sur ce terme que se joue l’importance du vote blanc. Pour éviter les problèmes d’interprétation, un peu d’exégèse. Le paragraphe met en évidence deux choses logiquement non conséquentes l’une de l’autre :

– les votes blancs sont comptabilisés. Ainsi nous savons quel est le nombre de « blancs » au premier tour des présidentielles (voir plus bas). Ce décompte est communiqué en « annexe » des résultats officiels. Ceci est déjà significatif : une annexe est un document non nécessaire à la compréhension du document principal. Ici, le nombre de vote blanc n’est pas nécessaire à la compréhension des résultats de l’élection.

– les votes « blancs » ne sont pas comptabilisés au sein des « suffrages exprimés. Le décompte effectué en annexe est donc indicatif mais est exclu du nombre des suffrages exprimés. Cela signifie que bien que nous sachions combien de votants ont voté « blanc », ces votants sont officiellement considérés comme ne s’étant pas exprimés.

L’incohérence apparente est que le vote blanc semblerait être vote à part entière (donc suffrage) puisque le votant exprime une opinion politique. Or, actuellement, ce vote blanc n’est pas considéré comme « vote » à part entière, puisque comme la citation le dit les « suffrages exprimés » sont constitués de tous les bulletins moins les « blancs » et les « nuls ». Je ne suis pas certains que ceci soit une question difficile d’exégèse légale. Pour information, le vote blanc représente au premier tour 698 737 votants, soit 1,91% de votants qui attendent mieux de la politique française que MM. Hollande et Sarkozy. Vote de protestation, peut-être, mais vote éminemment optimiste.

(2) Il semble que je laisse à penser qu’aucun des deux candidats n’est un meilleur choix. C’est effectivement ce que je pense, mais c’est ici une opinion personnelle. Je voudrais pour commenter quelque peu, revenir sur les professions de foi des deux candidats. Je note ironiquement l’emploi de cette expression pour le moins religieuse. La politique est-elle donc devenue le lieu de combat de deux saintes idéologies ? Question de toute évidence rhétorique.

M. Hollande ne fera pas de promesses qu’il ne peut pas tenir3. Voilà qui est bien, car cela change des promesses impossibles à tenir. Mais n’est-ce pas un peu trop pessimiste ? Quelle est donc l’idéal défendu par M. Hollande si la seule chose proposée est quelque chose sur lequel il prend aucun risque ? Promettre seulement ce qu’on sait déjà pouvoir accomplir n’est, en fin de compte, pas promettre grand chose. Surtout qu’à lecture plus attentive, les promesses vont de la « promesse de proposer la création de 150 000 emplois d’avenir » à la « promesse de fixer un objectif de 100 000 jeunes en service civique ». Or, il faut reconnaître que promettre de proposer quelque chose n’est pas, pour un candidat à la présidentielle, une démarche très significative. Effectivement, en promettant de proposer, le candidat Hollande ne promet rien qu’il ne pourra pas faire !

D’autres promesses, par contre, sont de l’ordre de la pensée positive, comme la promesse de donner une autre orientation à l’Europe. A moins d’hypnotiser ou de kidnapper les autres responsables européens, un président seul ne peut donner une autre direction à une union de vingt-cinq pays dont les « poids lourds » peinent déjà à s’entendre sur des choses aussi essentielles que la crise économique actuelle.

Quant à la promesse de « mettre gratuitement ses terrains à la disposition des collectivités locales pour des projets de logements sociaux », il serait tout aussi possible d’imaginer que l’Etat abolisse unilatéralement la taxe foncière sur une terre dont l’Etat n’est lui, en fin de compte, que locataire.

Enfin, il y a aussi les pures incohérences comme celui de promettre que « l’hôpital retrouvera son statut de service public » alors que les hôpitaux ne sont pas encore un service privatisé4. A fin de lecture, une question ne trouve pas de réponse : le financement des dites propositions.

M. Sarkozy, quant à lui ne fait pas de promesses, ce qui n’a rien de plus ou de moins avec les « promesses d’essayer » du précédent5. Un trait marquant, dans le changement auquel appelle le candidat de droite est celui à créer plus de richesses, car c’est de cette richesse que naîtra plus de fraternité. Le candidat Sarkozy doit en savoir plus que moi sur la psychologie humaine ou être « optimistiquement naïf » quant à ce que ferons les plus riches de la richesse créée. A moins de créer une filière « Robin des bois » du lycée au Master professionnel, je doute qu’il y a un lien nécessaire entre « augmentation des richesses » et « plus de fraternité ». L’une est une donnée économique, l’autre une valeur morale, et la relation entre économie et morale n’est jamais directe, et encore moins proportionnelle. Quant à l’idéologie de marché qui hante les couloirs de ce monde fraternel, je essaierais pas de le débusquer. Je note aussi que dans l’ensemble, les propositions du candidat Sarkozy sont relativement identiques à celles du candidat Hollande sur un certain ombre de sujets : foi en l’égalité des chances par l’école, l’intégration à la fraternité républicaine des plus pauvres et des personnes handicapées, etc. Manque d’imagination politique ou manque de politique ? Quelques thèmes majeurs les distinguent, comme il se doit, mais les promesses politiques semblent perdre de leur grandeur : elle deviennent banales, d’un banal qui n’a d’égal que celui de l’ordinaire impôt sur les revenus que nous recevons annuellement.

(3) Autre remarque très intéressante. L’appel de Paul à prier pour les autorités doit être lu dans un contexte politique au sein duquel le vote n’était pas possible. Ainsi, il est normal que Paul invite à prier pour toutes les autorités, quelles qu’elles soient, puisqu’il n’avait pas le choix d’appeler à prier pour « son » candidat. Mais pouvons-nous en faire autant maintenant que nous avons le droit de choisir un candidat, ou une position, qui représenterait plus ou moins l’Eglise ? Ne pouvons-nous, ne devons-nous pas, appeler à faire correspondre notre prière et notre candidat ?

A mon sens, même une lecture contextualisée de Paul ne légitime pas cette interprétation. Dans le passage en question, Paul commence au verset 1 du deuxième chapitre par une exhortation « à faire des requêtes, des prières, des supplications et des actions de grâces pour tous les humains », ce qui ne fait acception de personne, et dans la même compréhension, Paul appelle à prier « pour les rois et pour tous ceux qui occupent une position d’autorité, afin que nous menions une vie paisible et tranquille, en toute piété et en toute dignité. » Paul n’avait aucunement l’intention de faire de cette exhortation une manifestation politique. Qu’il puisse ou non se prononcer sur la « valeur » de tel ou tel dirigeant n’entre pas en ligne de compte. Il s’agit pour Paul de nous exhorter à prier pour tout dirigeant ou personne en position d’autorité, sans discrimination.

Bien sûr, une telle prière n’implique pas accord moral ou politique, comme le démontre la volonté politique de Néron. Si Paul peut écrire ces lignes alors que l’empereur Néron est vraisemblablement déjà empereur lorsque l’apôtre écrit cette lettre, c’est que l’exhortation à prier pour les autorités ne dépend pas de leur représentativité ou compatibilité avec l’Eglise. Cela ne sous entend même pas de prier seulement pour ceux qui préservent la liberté et l’intégrité de l’Eglise.

Ainsi, il convient de prier sans discrimination politique, et ce aussi pour maintenir l’unité du Corps de Christ. Car, il est important de ne pas l’oublier, le rôle socio-politique premier de l’Eglise ce n’est pas de prendre parti mais de prier pour nos dirigeants. L’Eglise peut aussi avoir des paroles plus directes à adresser aux dirigeants, mais cela doit être fait avec extrême modération et dans de très rares cas. Il en va autrement, bien sûr, du chrétien individuel qui peut lui prendre une position politique plus marquée tout en respectant l’intégrité du Corps de Christ et prendre garde à ne jamais être une occasion politique de chute pour son frère.

Ce point est personnellement le plus essentiel : en ces temps d’élection, ne risquons pas de diviser le Corps de Christ pour une question qui est au-delà de la Mission qui est la notre. Ne risquons pas de diviser nos frères et sœurs par un appel au conformisme politique et électoral. Chacun, dans sa conscience, peut librement choisir sa position politique. Cela ne doit pas affecter l’intégrité de la mission de nos églises, celle d’être lumière au milieu du monde. Voilà l’espérance que nous portons en ces temps moroses d’élection présidentielle.

Notes :

1 Marie Naudet, « Le vote blanc n’est pas un vote nul », Le Monde, accédé le 23 avril 2012, hhttp://www.lemonde.fr/idees/article/2012/03/22/le-vote-blanc-n-est-pas-un-vote-nul_1674202_3232.html 

2 Ceci est similaire aux articles L65 et L66 du code électoral concernant les élections législatives : « Dans les bureaux de vote dotés d’une machine à voter, le président, à la fin des opérations de vote, rend visibles les compteurs totalisant les suffrages obtenus par chaque liste ou chaque candidat ainsi que les votes blancs, de manière à en permettre la lecture par les membres du bureau, les délégués des candidats et les électeurs présents. Le président donne lecture à haute voix des résultats qui sont aussitôt enregistrés par le secrétaire. »

« Les bulletins blancs, ceux ne contenant pas une désignation suffisante ou dans lesquels les votants se sont fait connaître, les bulletins trouvés dans l’urne sans enveloppe ou dans des enveloppes non réglementaires, les bulletins écrits sur papier de couleur, les bulletins ou enveloppes portant des signes intérieurs ou extérieurs de reconnaissance, les bulletins ou enveloppes portant des mentions injurieuses pour les candidats ou pour des tiers n’entrent pas en compte dans le résultat du dépouillement. Mais ils sont annexés au procès-verbal ainsi que les enveloppes non réglementaires et contresignés par les membres du bureau. »

Voir le Code électoral, version consolidée au 19 mars 2012, Légifrance, http://www.legifrance.gouv.fr

4 Les conseillers spéciaux de M. Hollande ayant contribué à la rédaction de son discours l’auront peut-être oublié, mais le milieu hospitalier est en grande partie public. Les Centres hospitaliers, les Centres hospitaliers régionaux (CHR), les Centres hospitaliers universitaires (CHU), les Centres hospitaliers spécialisés en psychiatrie (CHS), les Hôpital locaux (HL) et autres établissements de santé publics ont déjà un cadre précis que les réformes proposées en 2003 ne remettent pas fondamentalement en cause (même si leur fonctionnement quotidien en est parfois fortement affecté). Quelle est donc la portée de cette non-proposition … à moins que cette proposition soir celle de faire de tous les établissements de santé des établissement publics. En quel cas il faudrait trouver un financement public à tous les établissements spécialisés comme les vingt centres anti-cancéreux qui, pour rester de qualité, demandent un énorme apport financier. Ou alors il faudrait intégrer dans le service public quelques 156 300 lits sur un total national (privé et public confondus) d’environ 440 400, ce qui représenterait une augmentation d’approximativement 35% de lits en plus dans le public ! Mais certainement ce ne peut pas être la signification de cette proposition qu’il faut plutôt mettre sur le compte de la démagogie politicienne.

5 http://www.politiquemania.com/professions-de-foi-presidentielle-2007-24-2.html

voir par exemple, à deux mois de l’élection présidentielle de 2007, l’article de Pierre Bance, alors directeur de publication de Droit et Société, http://www.liberation.fr/tribune/010193211-l-abstentionnisme-un-acte-politique