La Vie rêvée des Licornes

Interview de Yannick Imbert

professeur d’Apologétique à la Faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence

Propos recueillis par Pierre de Mareüil, publiés dans  Horizons Evangéliques

 

Lewis est connu comme théologien évangélique, or vous semblez plus vous intéresser à Tolkien. Y a-t-il une raison à cela ?

J’ai beaucoup travaillé sur Tolkien ces derniers temps et moins sur Lewis… Mais de mon modeste avis d’amateur de littérature fantastique, Lewis est supérieur à Tolkien en une chose : il y a des licornes dans Narnia ! Au-delà de cette différence, ces deux auteurs sont d’une similarité surprenante pour qui veut bien leur prêter non seulement ses oreilles mais aussi ses rêves, son imagination. Car c’est bien de cela qu’il s’agit chez eux : la reconquête de l’imagination.

Qu’est-ce qui à motivé cette reconquête ?

 L’imagination faisait partie du monde dans lequel ils vivaient. Ils ont eu tous deux une enfance plus ou moins difficile, orphelins, loin de chez eux… c’est l’imagination qui les a poussés à aller de l’avant. Ils ont aussi grandi dans un société : l’Angleterre de la fin du 19e, où l’imagination était vue comme une véritable réponse à l’industrialisation. Tout un mouvement s’était développé dans ce sens.

La foi chrétienne leur a fait comprendre que l’imagination faisait partie intégrante de ce que nous sommes parce que nous sommes créés à l’image de Dieu. Tolkien, en particulier, l’a beaucoup mis en avant : si nous avons une imagination, c’est parce que Dieu lui-même est un artiste. Il a fait preuve d’imagination en nous créant. C’est pourquoi, nous avons tous cette capacité d’imaginer, ou comme le disait Tolkien, à re-créer.

Pour Lewis, l’imagination a joué un grand rôle dans sa conversion. Il n’arrivait pas à accepter la résurrection du Christ. Pourtant, il s’intéressait beaucoup, comme Tolkien, aux mythologies nordiques où des dieux (ou demi-dieux) mourraient et revenaient à la vie. Or, pour tous deux, les mythes étaient très importants dans leur réflexion. Ils considéraient qu’ils exprimaient une vérité sur l’homme et son histoire. Tolkien a démontré à Lewis que son rejet du christianisme n’était pas aussi rationnel qu’il le pensait lui-même, que s’il accordait de l’intérêt aux mythes nordiques : il ne pouvait ainsi rejeter le « mythe » chrétien de la résurrection du Christ. Lewis a été convaincu puis s’est converti.

Quel était pour eux le rôle de l’imaginaire ?

 L’imaginaire et le réel ne s’opposent pas, au contraire ils se complètent. L’imagination combinée à la raison peut rendre notre monde plus réel parce qu’elle apporte, en lien avec la foi, du sens à ce monde. Les licornes, en vérité, vivent dans le monde imaginaire. Elles y naissent et y passent. Que ce soit dans le monde que nous imaginons ou celui dans lequel nous vivons… comme les licornes, nous naissons et passons.

N’y a-t-il pas contradiction à mettre ensemble la mythologie et la foi chrétienne ?

 Pour Lewis et Tolkien, l’homme peut connaître Dieu au travers de la nature et de la création. C’est comme cela qu’ils comprenaient le rôle de l’imagination et de la mythologie. Pour Tolkien en particulier, les mythologies sont des explications au sujet de la divinité que les hommes ont écrit et qui reflètent quelque chose de réel. Elles ne sont pas vraies en elles-mêmes, mais elles ont toutes des étincelles de vérité parce qu’elles ont été faites pour rechercher le Créateur. Mais pour lui, la véritable mythologie est celle qui parle du vrai Dieu. Le seul vrai mythe c’est l’incarnation, la mort et la résurrection du Christ.

N’est-ce pas choquant de parler du Christ comme d’un mythe ?

 Nous avons tendance à considérer le mythe comme quelque chose de mensonger. Tolkien y amène une dimension d’histoire. Le Christ est le seul vrai mythe parce que c’est la seule fois dans l’histoire où Dieu s’est fait homme. Le mythe est alors devenu l’histoire. La Bible est le vrai mythe car c’est un récit écrit par des hommes et inspiré par Dieu. On peut dire que le seul moyen de bien comprendre les mythes, c’est de comprendre l’incarnation du Christ, centre de la révélation de Dieu qui nous donne le moyen de comprendre le monde. Elle donne le sens à toute l’histoire humaine.

Pourtant dans Le Seigneur des Anneaux, la divinité est plutôt absente…

 Oui, cela explique en partie la raison de la méfiance vis-à-vis Tolkien de la part monde chrétien francophone et en particulier évangélique. C’est aussi parce qu’on ne connaît -en France- de Tolkien que Le Seigneur des Anneaux. Or, ce n’est pas ça la mythologie que Tolkien à écrite. C’est un récit épique qui rentre dans sa mythologie de la Terre du Milieu. Mais cette mythologie, on la retrouve beaucoup plus dans le Sillmarillon. Dans le premier chapitre, qui concerne la création du monde, on est saisi par l’influence du récit biblique. Ceci dit, quand on connaît toute l’histoire de la Terre du milieu, on retrouve dans le Seigneur des Anneaux des traces de la divinité au travers des poèmes.

Quel lien peut-on faire entre la littérature fantastique et l’Évangile ?

 Pour Tolkien, il y a trois caractéristiques principales dans cette littérature :

la restauration, retrouver une vision correcte du monde ;

la dimension échappatoire à un monde qui n’est pas tel qu’il devrait être ;

la consolation dans le monde dans lequel on vit.

Ce troisième aspect était pour lui le plus important et venait de sa foi chrétienne : la consolation qu’on voit dans les mythologies ou dans les contes de fées, c’est la consolation qu’on a en Christ. C’est aussi ce qu’il a voulu faire dans ses livres : la consolation dans le Seigneur des Anneaux :la consolation est vue dans le renversement soudain d’une situation catastrophique. À chaque fois que l’échec est assuré, il se produit ce que Tolkien appelait une eu-catastrophe, une bonne catastrophe, c’est-à-dire un événement qui renverse la situation. L’incarnation est la « bonne catastrophe » par excellence dans l’histoire de l’homme. La consolation comprise ainsi est l’essence de la littérature imaginaire. Or, il n’y a pas de consolation s’il n’y a pas de mort et de résurrection.

Il n’y a pas de joie sans tristesse ou événement dramatique. Mais un événement dramatique seul n’apporte rien du tout. Dans une vraie consolation, il y a les deux. On ne s’arrête pas à la mort du Christ. Mais à l’inverse, la résurrection n’a aucun sens si Christ n’est pas vraiment mort. Voilà ce qu’est la consolation et c’est en Christ seul qu’on la trouve. Il n’y a pas de vraie littérature imaginaire sans consolation.