Evaluer la population chrétienne en Chine : rapport du Pew Research Center

Parmi les thèmes missionnaires les plus important se trouve celui de la population chrétienne en Chine. Il s’agit non pas seulement de sa vitalité et de sa capacité à s’auto organiser mais aussi à évaluer de manière réaliste le nombre de chrétiens en Chine. Les académiciens évaluent la population chrétienne en Chine à environ 10 millions : c’est le consensus officiel du gouvernement Chinois1. Les statistiques précises du Pew Research Center nous présentent une réalité beaucoup plus saisissante. Selon ce très sérieux organisme, la population chrétienne en Chine atteindrait environ 5% de la population globale (contre 8% dans d’autres perspectives plus généreuses, soit plus de 100 millions). Selon toute vraisemblance, il y aurait donc environ 67 millions de chrétiens en Chine, certainement une figure équilibrée.

L’un des problèmes demeure l’estimation des chrétiens que certains appellent désormais non-affiliés, c’est-à-dire qui n’appartiennent pas aux dénominations « reconnues » (Catholiques et Protestantes). L’autre problème qui est au cœur de toute étude sérieuse sur les religions, est le critère utilisé pour définir qui « appartient » à telle ou telle religion. Qui est, par exemple, chrétien ? Parlons-nous de la conversion, de l’appartenance, des registres ecclésiaux officiels, de ceux qui disent se rattacher à telle religion ? Ces questions sont au cœur de tout travail sociologique sur les religions et il n’y a probablement aucune méthodologie totalement satisfaisante—malgré ce que la sociologie occidentale pourrait laisser à penser.

 L’étude indique trois raisons pour lesquelles les statistiques peuvent se révéler insatisfaisantes :

– la question de la population chrétienne en Chine est sensible au niveau politique et il y a potentiellement une hésitation à officiellement reconnaître une large population chrétienne.

– mais c’est une question tout aussi délicate pour les églises dont certaines hésitent à communiquer des statistiques précises.

– et enfin, cette question est aussi sensible pour des chrétiens qui, n’ayant pas encore été baptisés, hésitent à se décrire comme chrétiens avant cette étape importante dans l’appartenance de foi à la communauté chrétienne.

Tout cela rend difficile l’établissement d’une bonne méthodologie servant de base à la mise en oeuvre d’une étude statistique fiable. Les tentatives n’ont d’ailleurs pas (jamais) donné de résultats sensiblement identiques.

Le World Christian Database estime pour sa part que les seules « églises de maison » rassemblent plus de 70 millions de chrétiens, estimation régulièrement controversée. Asia Harvest fut l’une des premières organisations chrétiennes à publier une étude soutenue, sérieuse, et précise de la population chrétienne en Chine. La fourchette d’estimation finale se situe entre 83,4 millions (soit 6,1% de la population) et 125,2 millions (soit 9,2% de la population). Les conclusions du Pew Research Center reflètent donc une réalité sensiblement plus faible que celle de Asia Harvest.

Les différences entre ces chiffres témoignent certainement d’un problème d’objectivité, à la fois des critères employés, et des conclusions présentées par les diverses études. L’indépendance de certains de ces organismes vis-à-vis du politique est bienvenu, mais une certaine indépendance vis-à-vis de l’église pourrait aussi conduire à un correction, ou à la définition d’une marge de déviation réaliste.

 

Voir le rapport complet sur la Chine dans Report Christians China 2011. Pour le rapport complet du Pew Center, voir Global Christianity Report.

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1La Chinese Academy of Social Science estime la population chrétienne en Chine à environ 29 millions.


La Vie rêvée des Licornes

Interview de Yannick Imbert

professeur d’Apologétique à la Faculté Jean Calvin d’Aix-en-Provence

Propos recueillis par Pierre de Mareüil, publiés dans  Horizons Evangéliques

 

Lewis est connu comme théologien évangélique, or vous semblez plus vous intéresser à Tolkien. Y a-t-il une raison à cela ?

J’ai beaucoup travaillé sur Tolkien ces derniers temps et moins sur Lewis… Mais de mon modeste avis d’amateur de littérature fantastique, Lewis est supérieur à Tolkien en une chose : il y a des licornes dans Narnia ! Au-delà de cette différence, ces deux auteurs sont d’une similarité surprenante pour qui veut bien leur prêter non seulement ses oreilles mais aussi ses rêves, son imagination. Car c’est bien de cela qu’il s’agit chez eux : la reconquête de l’imagination.

Qu’est-ce qui à motivé cette reconquête ?

 L’imagination faisait partie du monde dans lequel ils vivaient. Ils ont eu tous deux une enfance plus ou moins difficile, orphelins, loin de chez eux… c’est l’imagination qui les a poussés à aller de l’avant. Ils ont aussi grandi dans un société : l’Angleterre de la fin du 19e, où l’imagination était vue comme une véritable réponse à l’industrialisation. Tout un mouvement s’était développé dans ce sens.

La foi chrétienne leur a fait comprendre que l’imagination faisait partie intégrante de ce que nous sommes parce que nous sommes créés à l’image de Dieu. Tolkien, en particulier, l’a beaucoup mis en avant : si nous avons une imagination, c’est parce que Dieu lui-même est un artiste. Il a fait preuve d’imagination en nous créant. C’est pourquoi, nous avons tous cette capacité d’imaginer, ou comme le disait Tolkien, à re-créer.

Pour Lewis, l’imagination a joué un grand rôle dans sa conversion. Il n’arrivait pas à accepter la résurrection du Christ. Pourtant, il s’intéressait beaucoup, comme Tolkien, aux mythologies nordiques où des dieux (ou demi-dieux) mourraient et revenaient à la vie. Or, pour tous deux, les mythes étaient très importants dans leur réflexion. Ils considéraient qu’ils exprimaient une vérité sur l’homme et son histoire. Tolkien a démontré à Lewis que son rejet du christianisme n’était pas aussi rationnel qu’il le pensait lui-même, que s’il accordait de l’intérêt aux mythes nordiques : il ne pouvait ainsi rejeter le « mythe » chrétien de la résurrection du Christ. Lewis a été convaincu puis s’est converti.

Quel était pour eux le rôle de l’imaginaire ?

 L’imaginaire et le réel ne s’opposent pas, au contraire ils se complètent. L’imagination combinée à la raison peut rendre notre monde plus réel parce qu’elle apporte, en lien avec la foi, du sens à ce monde. Les licornes, en vérité, vivent dans le monde imaginaire. Elles y naissent et y passent. Que ce soit dans le monde que nous imaginons ou celui dans lequel nous vivons… comme les licornes, nous naissons et passons.

N’y a-t-il pas contradiction à mettre ensemble la mythologie et la foi chrétienne ?

 Pour Lewis et Tolkien, l’homme peut connaître Dieu au travers de la nature et de la création. C’est comme cela qu’ils comprenaient le rôle de l’imagination et de la mythologie. Pour Tolkien en particulier, les mythologies sont des explications au sujet de la divinité que les hommes ont écrit et qui reflètent quelque chose de réel. Elles ne sont pas vraies en elles-mêmes, mais elles ont toutes des étincelles de vérité parce qu’elles ont été faites pour rechercher le Créateur. Mais pour lui, la véritable mythologie est celle qui parle du vrai Dieu. Le seul vrai mythe c’est l’incarnation, la mort et la résurrection du Christ.

N’est-ce pas choquant de parler du Christ comme d’un mythe ?

 Nous avons tendance à considérer le mythe comme quelque chose de mensonger. Tolkien y amène une dimension d’histoire. Le Christ est le seul vrai mythe parce que c’est la seule fois dans l’histoire où Dieu s’est fait homme. Le mythe est alors devenu l’histoire. La Bible est le vrai mythe car c’est un récit écrit par des hommes et inspiré par Dieu. On peut dire que le seul moyen de bien comprendre les mythes, c’est de comprendre l’incarnation du Christ, centre de la révélation de Dieu qui nous donne le moyen de comprendre le monde. Elle donne le sens à toute l’histoire humaine.

Pourtant dans Le Seigneur des Anneaux, la divinité est plutôt absente…

 Oui, cela explique en partie la raison de la méfiance vis-à-vis Tolkien de la part monde chrétien francophone et en particulier évangélique. C’est aussi parce qu’on ne connaît -en France- de Tolkien que Le Seigneur des Anneaux. Or, ce n’est pas ça la mythologie que Tolkien à écrite. C’est un récit épique qui rentre dans sa mythologie de la Terre du Milieu. Mais cette mythologie, on la retrouve beaucoup plus dans le Sillmarillon. Dans le premier chapitre, qui concerne la création du monde, on est saisi par l’influence du récit biblique. Ceci dit, quand on connaît toute l’histoire de la Terre du milieu, on retrouve dans le Seigneur des Anneaux des traces de la divinité au travers des poèmes.

Quel lien peut-on faire entre la littérature fantastique et l’Évangile ?

 Pour Tolkien, il y a trois caractéristiques principales dans cette littérature :

la restauration, retrouver une vision correcte du monde ;

la dimension échappatoire à un monde qui n’est pas tel qu’il devrait être ;

la consolation dans le monde dans lequel on vit.

Ce troisième aspect était pour lui le plus important et venait de sa foi chrétienne : la consolation qu’on voit dans les mythologies ou dans les contes de fées, c’est la consolation qu’on a en Christ. C’est aussi ce qu’il a voulu faire dans ses livres : la consolation dans le Seigneur des Anneaux :la consolation est vue dans le renversement soudain d’une situation catastrophique. À chaque fois que l’échec est assuré, il se produit ce que Tolkien appelait une eu-catastrophe, une bonne catastrophe, c’est-à-dire un événement qui renverse la situation. L’incarnation est la « bonne catastrophe » par excellence dans l’histoire de l’homme. La consolation comprise ainsi est l’essence de la littérature imaginaire. Or, il n’y a pas de consolation s’il n’y a pas de mort et de résurrection.

Il n’y a pas de joie sans tristesse ou événement dramatique. Mais un événement dramatique seul n’apporte rien du tout. Dans une vraie consolation, il y a les deux. On ne s’arrête pas à la mort du Christ. Mais à l’inverse, la résurrection n’a aucun sens si Christ n’est pas vraiment mort. Voilà ce qu’est la consolation et c’est en Christ seul qu’on la trouve. Il n’y a pas de vraie littérature imaginaire sans consolation.

Nativité digitale

Noël. L’un des temps de célébration les plus importants pour notre foi, dans nos églises. Noël ; une fois encore ce temps s’offre à nous dans le calme et le silence et cette question se fait entendre, renouvelée : pourquoi Dieu s’est-il fait petit enfant ? Ou alors … pourquoi le Père Noël est-il venu à Marseille sans ses rennes ? Question existentielle … et si jamais les rennes se faisaient happer par un bus sur la Canebière ? Question apparemment plus importante en ces temps de frénésie marchande. La seule question même digne d’intérêt : Noël n’est-il pas la célébration du cadeau-roi et du Père Noël ? C’était en tous cas l’une des inquiétudes de la bénévole du Secours Catholique sur le marché de Noël de Marseille cette année : « Mais vous savez que Noël ce n’est pas l’anniversaire du Père Noël ! »

 

Oui je le sais, mais je peux comprendre l’inquiétude exprimée par cette soeur catholique. Si on s’en tient à ce qu’on lit, ce qu’on voit, ce qu’on entend : Noël est une fête. Mais de quoi … on serait presque en peine de le dire. Alors Noël : « Pourquoi Dieu s’est-il fait petit enfant ? »

 

Surprise à la lecture répétée, au cours de la semaine passée, de la réponse suivante : « pour devenir notre ami et montrer son amour ». Et a priori cela semble bien être une excellente réponse. Une proclamation merveilleuse au milieu de l’individualisme que nous vivons tous les jours. Mais cette réponse ne sous entend-t-elle pas alors que Noël est une question d’amour, d’amitié, voir de fraternité ? Un temps où les humains témoignent de leur amour de la paix, de leur amour les uns des autres ?

 

Peut-être. Seulement « peut-être » … ou alors suis-je trop cynique : mais voir le reste de l’année le chacun pour soi, la consommation préférée à la communion, tout cela me fait douter que Noël soit vraiment dans notre société cette grande démonstration d’abnégation, d’altruisme et d’amour inconditionnel.

 

Noël : Dieu est notre ami. Et beaucoup plus que cela. Car en réalité dans cette nuit de Noël, ce n’est pas premièrement, et au risque de choquer, l’amour de Dieu qui est mis en avant. Déjà, il est impératif de se rappeler que Dieu nous montre son amour dans toute l’histoire du salut, dans toute l’histoire de la révélation. Même dans les moments les plus dramatiques, l’amour fidèle de Dieu pour son peuple se manifeste. A proprement parler donc, l’Incarnation ne démontre pas plus d’amour divin qu’il n’est une plénitude prophétique dont la motivation est l’amour de Dieu et sa gloire triomphante.

 

Et si la motivation de l’Incarnation est l’amour de Dieu en Christ et la manifestation de sa gloire, le but de l’Incarnation n’est pas l’amour de Dieu pour nous mais la rédemption et à travers elle la réconciliation. Dieu s’est fait homme, Christ est médiateur du rachat, non pas pour nous aimer mais pour nous réconcilier. Noël : Gloire à Dieu et paix sur la terre ! (Luc 2)

 

Une fois encore, il ne s’agit pas de déconnecter l’Incarnation de l’amour de Dieu mais de bien différencier entre la motivation et le but immédiat de l’Incarnation. Par amour, et par amour pour lui-même d’abord (et non pour nous) et pour nous en Christ, Dieu se fait homme afin de nous racheter, de nous unir à lui, et ainsi de nous réconcilier avec lui-même et avec les autres.

 

C’est ce but glorieux de l’Incarnation qui fonde aussi tout l’espoir qui se manifeste dans le calme de la nuit de Noël avant la tempête de la nuit de Päques : Dieu réconcilie ! C’est cet objectif réconciliateur qui donne aussi toute la puissance évangélique au message et la vie que nous proclamons.

 

Noël : la nuit de la réconciliation. Message qui tombe bien dans une société en proie aux incertitudes financières, aux débats d’intégration, aux lois plus que discutables sur les étudiants « étrangers », sur la famille recomposée, sur la justice sociale, et autres traumatismes auxquels nous sommes confrontés. Noël : la venue de la réconciliation. La réconciliation et la communion, c’est ce qui est vraiment en jeu dans la nuit calme dans laquelle les cris du nourrisson se font entendre.

 

Voilà peut-être un message porteur de bien plus d’espérance que le simple « Dieu veut être notre ami ». C’est en tout cas un message bien plus radical car il demande que nous devenions porteurs de cette réconciliation. Dieu réconcilie des hommes et des femmes qui n’ont en dehors de ce bébé couché dans la paille aucun espoir. Dieu pour nous, un enfant donné, Dieu réconcilié.

 

Ceci est la radicale Joie de Noël !

Hitchens sur l’historicité de la résurrection

Après le décès la semaine dernière de Christopher Hitchens, je ne résiste pas à la tentation de mettre en ligne cette transcription d’une interview/débat entre Hitchens et Marilyn Sewell, une ministre Unitarienne, portant essentiellement sur la nécessité de la résurrection historique de Christ pour la définition de la foi chrétienne.

Dans cette interview, Hitchens révèle une connaissance certaine des textes évangéliques, de certains passages pauliniens, ainsi que d’une culture chrétienne très présente.

A lire … (en anglais) !

Hitchens transcript

Christopher Hitchens (1949-2011)

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Christopher Hitchens est décédé vendredi 16 décembre d’un cancer de l’oesophage. L’un des quatre cavaliers du nouvel athéisme est passé au delà de la lumière et par delà ces domaines qui nous sont connus.

Mais que personne dans mes cours d’apologétique ne s’en réjouisse.

Pour commencer, la mort est elle-même une condition dramatique, une anormalité dans une vie de poursuite de justice et de libération–telle qu’Hitchens a voulu la vivre. La souffrance est, malgré la logique matérialiste, elle aussi anormale et étrangère à la structure du monde. Traverser la souffrance d’un cancer est foncièrement inacceptable. Ensuite, il est impossible de se réjouir qu’une seule personne puisse vivre en dehors de la communion et de la réconciliation que Christ nous donne. Et enfin, il n’y a jamais une bonne raison de se féliciter de la mort tragique d’une personne humaine qui, malgré toute son acharnement à démontrer l’aberration de la croyance religieuse (aussi bien que sa néfaste propagation), n’en est pas moins porteuse de l’image de Dieu.

Et pourtant je comprend la tentation. L’absence d’argumentation sérieuse contre la foi chrétienne, marque de son immense mépris, est source constante de frustration de la part des chrétiens. De cette frustration découle l’amertume de laquelle vient la haine. Hitchens met au pilori toutes les figures chrétiennes qui nous sont si chères ? Ni haine, ni amertume. Qu’attendre d’autre d’un Hitchens ? Qu’il s’immole sur l’autel du politiquement correct ? Ou qu’il essaie de se dépeindre comme moralement acceptable au détriment de sa longue lutte pour la radicale liberté individualiste ? Ou bien qu’il puisse accepter et justifier l’alliance de la foi et du pouvoir ? Prenez cela et Hitchens ne serait plus lui-même. Prenez cela et même la foi chrétienne, de laquelle il se fit l’incroyable challenger, disparaît. L’alliance de la foi et du pouvoir est souvent impure martèle Hitchens. En réalité, l’alliance de la foi et du pouvoir l’est toujours.

Quant à la religion ? Une usine à poison ! Une ligne que Hitchens tint à vivre depuis ses premiers jours de contestataire jusqu’à sa caustique virulence contre les conversions des derniers moments. Face à la mort : ne pas regretter de s’être battu pour soi-même et pour ses convictions. Si une chose est claire chez Hitchens, c’est bien sûr celle-là !

Toutes les rhétoriques mièvres et sentimentales de « Jesus inside » ne servaient qu’à alimenter son cynisme naturel qui n’avait pas jamais besoin d’être encouragé. L’argument de l’immoralité du monde en l’absence de Dieu ? Une démonstration que les chrétiens ne pouvaient rien faire d’eux-mêmes sans soumettre leur volonté à un transcendant incompétent. L’assurer de nos prières ? Reflet d’un égocentrisme despotique des chrétiens tentant de l’assurer d’une bienveillance dont il n’avait que faire. Publier sur internet la rumeur de sa conversion, dans les larmes et ensuite la joie, quelques minutes, voire micro-secondes avant sa mort : l’insulte ultime pour celui qui s’était inquiété d’une telle possibilité. Rendons lui ce qui lui appartient : ne pas croire à cette conversion des derniers moments, c’est peut-être aussi lui rendre justice. Et pour le reste, ni lui, ni nous ne pouvons y ajouter ou y retrancher …

Après ce décès, il nous faut respecter le combat d’un homme. Car il ne faut pas s’y tromper, Hitchens était en révolte contre la tyrannie, la coercition et la perte de liberté. Et particulièrement contre tous les hommes et femmes de religions : la religion, soulignait Hitchens nous vide de toute vie, car il n’y a rien à vivre lorsqu’on obéit aveuglément à son dieu. Et lorsqu’il critique l’ « amorphisme invertébré » de certains chrétiens qui se complaisent dans la passivité, je ne peux que m’associer à sa conclusion : une foi aveugle conduit à une vie inexistante.

Dans ses critiques, à défaut d’être précis ou même justifié, il était sans merci. Hitchens vidait sa verve acide sur la religion aussi rapidement qu’il vidait son verre. Et il remplissait son verre aussi rapidement que la liste de ses potentiels ennemis. Et ceci aussi est clair : on ne peut critiquer Hitchens de ne pas avoir saisi toutes les occasions d’affirmer ses convictions. Toute question était une opportunité saisie de la retourner contre son interlocuteur et de nous adresser cette question inconfortable : « N’avez vous pas un esprit anormalement naïf ? » (débat avec Doug Wilson, Westminster Theological Seminary). Penser, critiquer, chercher, défendre. Oui, et à n’importe quel prix. Tout débat, toute porte entrouverte était systématiquement enfoncée pour laisser place à la défense de l’athéisme le plus militant. Et cela a fait la gloire d’Hitchens, la renommée d’un combattant pour la vérité qui voulait faire de chacun de nous une meilleure personne.

Mais malgré cela, non. Je ne peux pas considérer avec une de mes connaissances américaines « Hitchens comme un Martin Luther » (voir article). Christopher Hitchens ne m’a pas aidé à mieux penser ma foi, ni même à questionner certaines de ces choses auxquelles je suis fortement attaché. Et non pas parce que c’est impossible, mais parce que Hitchens ne m’a jamais donné de raison de le faire. Son argumentation et son style empêchait trop souvent la possibilité même d’avoir un débat en profondeur, ou même respectueux.

Son plaisir à voir se dérouler sous ses yeux les drames que ses opposants traversent, sa cynique obstination à vouloir salir tout ce qui n’était pas à son image, son dégoût de tout ce qui n’est pas athée : voilà ce qui faisait Hitchens–et il ne s’en cachait pas. Cela faisait partie de son art de tout remettre en question, même ces choses que nous considérons comme faisant partie de la nature du monde. Sans vouloir peindre de lui une image qu’il n’était pas, il ne m’est pas non plus possible de le porter aux nues par simple politesse mortuaire. Ce n’était d’ailleurs pas son style !

Tout cela fait partie de ce que je ne peux pas considérer comme utile ou nécessaire. Cela ne fera jamais de moi quelqu’un de meilleur. Si sa formule : « Bien des gens ont besoin d ‘être traités, par moi, d’une manière dont je ne voudrais pas être traité » est vraie, c’est à son exact opposé que je me situe. Je n’admire pas la verve ou la répartie de quelqu’un pour qui le cynisme absolu est le seul critère. Transformer toute conviction en objet de rire ou de satire ne m’inspire pas. Ridiculiser ceux que nous désapprouvons ne m’impressionne pas. Il n’y a aucune gloire, aucun courage, aucun exemple en cela.

Alors que dire ? Sa disparition est tragique. Ses convictions était ce qu’elles étaient : les siennes, librement et totalement. Mais son style n’a rien d’admirable. Sa maladie est anormale. Mais il ne nous rend pas meilleurs.

Vendredi, il n’y avait certes pas de raison de se réjouir. Christopher Hitchens (1949-2011), cavalier de l’apocalypse. Voilà qui devrait lui plaire.