« La parole de bénédiction » : Rapport théologique évaluatif

préparé par Yannick Imbert (Faculté Jean Calvin)

sur demande du Comité Théologique du CNEF

Note : ce document de préparation n’a jamais fait l’objet d’une discussion du Comité Théologique et ne reflète donc en aucun cas la position du CNEF dans son ensemble. Il n’exprime que la position de son auteur en lien avec le travail du Comité Théologique mandaté par le bureau du CNEF pour travailler sur une évaluation de la « théologie de la prospérité ». De plus l’essentiel de ce texte est une présentation de la « parole de foi » et n’essaie pas d’en proposer une évaluation systématique. Quelques réflexions seront proposées en fin de document.

PRELIMINAIRE

 Cette très brève évaluation théologique de la « parole de foi » demandée par le Comité Théologique du CNEF a été préparé dans le contexte plus large de la réflexion menée par le CT et par le CNEF sur la théologie de la prospérité. Deux choses sont à remarquer avant d’aller plus loin :

 1) La théologie de la prospérité change et un certain nombre d’aspects distinctifs (spécifiquement l’accent sur la prospérité matérielle) trouvent une nouvelle application, notamment dans un discours sur la guérison personnelle et la découverte du « potentiel » de chacun.

 2) Il ne s’agit ici que de souligner certains traits distinctifs. Il ne faudra donc pas réduire la théologie trouvée dans les nombreux théologiens qui s’y rattachent officieusement aux quelques points controversés qui sont présentés dans les pages suivantes.

INTRODUCTION

Parler de la « parole de bénédiction » semblerait impliquer qu’il s’agit là d’un mouvement ou d’une doctrine clairement définie. Il n’en est rien. Pour identifier les éléments marquants de ce « mouvement », il faudrait se référer aux noms qui en sont le fondement. Pour ne citer que des plus connus et principalement anglo-saxon : E. W. Kenyon, Kenneth Copeland, Kenneth Hagin, Benny Hinn.

DOCTRINE DE L’ECRITURE

L’usage de la Bible, sa lecture, son interprétation et nature sont au cœur de ce mouvement de la « parole de foi ». Deux éléments principaux distinguent la doctrine de l’Ecriture dans ce « mouvement » :

1) Littéralisme grammatical.

L’un des exemples les plus typiques est le littéralisme accompagnant ce verset bien connu d’Ésaïe 53:1-5 : « c’est par ses meurtrissures que nous sommes guéris ». Cette herméneutique, ou a-herméneutique, est caractéristique de la notion de promesse vécue selon la « parole de la foi ».

De plus, les divers versets de la révélation sont tenus pour ce qu’ils expriment mot-à-mot. L’image n’est pas sans rappeler, toutes proportions gardées, un Martin Luther faisant face à Zwingli en appuyant mot-à-mot : « ceci est mon corps ».

Il est aussi intéressant de constater une certain homogénéité syntaxique et lexicale qui entraîne la simplification ou confusion étymologique de certains termes, allant jusqu’à la confusion de plusieurs langues (latin et grec dans des cas, il faut le souligner, extrêmes).

 2) Le pouvoir des mots.

Ce littéralisme, essentiel à cette doctrine de la révélation, est bien visible dans un certain « positivisme », s’il est possible d’employer un tel terme. Application directe d’une foi vécue comme le canal de la puissance de Dieu, l’un des versets exemplaires est Job 22:28 : « A vos résolutions répondra le succès. » Lu littéralement, ce verset indique que le chrétien doit visualiser et déterminer, prendre en main, les promesses de Dieu, promesses de bénédiction, et non de malédiction.

Les mots possèdent un pouvoir non négociable, et ainsi, les pensées de l’homme exprimées dans les promesses des mots de la Bible déterminent et contrôlent la destinée personnelle (« L’homme est tel que sont les pensées de son âme » Proverbes 23:7). Ceci à conduit certains critiques à voir l’influence de la « pensée positive » ou de la « visualisation », ce qui a été expressément rejeté par les théologiens mis en cause. Cependant le rapprochement entre les deux discours est assez frappant et évident.

Par contraste, l’Ecriture parle, et par les paroles c’est Dieu qui se révèle. Le vrai et seul pouvoir des mots de la Bible est de révéler la venue du Messie et des promesses qui sont attachées à la venue en gloire du Fils de l’Homme. En cela réside la vraie puissance : en ce que Dieu est venu se faire homme et ainsi devenir le seigneur et sauveur d’une multitude.

LA FOI

1) La nature de la foi est définie par la substantiation des choses qu’on espère, entre autre termes, la foi c’est rendre réelles dans l’expérience humaine des choses que nous espérons. 

2) La foi est la transformation à l’image et stature de Christ.

Le but ultime de la foi, la double grâce de la justification et de la sanctification, est de nous rendre semblable en stature à Christ. C’est maintenant littéralement Christ qui vit en moi (Galates 2:20 ). Ma vie est Christ, et la puissance de Christ. En effet, étant maintenant emplis de la vie de Christ, nous partageons aussi ontologiquement toutes ses perfections humaines, y compris son obéissance.

 Mais nous partageons aussi les perfections de Christ pour ce qui est de la possession des bénédictions de Dieu, dont la guérison et la puissance dans la vie quotidienne. Les promesses de la foi, promesses des versets de la Bible, sont prises elles aussi dans un sens littéral et contemporain, en dehors de tout contexte herméneutique sérieux.

Par contraste, la définition d’Hébreux (« la ferme assurance des choses qu’on espère ») et avec celle que la théologie Réformée résuma : connaissance de Dieu, assentiment personnel, confiance en Dieu et en Christ.

 3) Les promesses de la foi

Les promesses de la foi peuvent être résumées ainsi : « Dieu promet d’accorder la puissance à ceux qu’il commence par sanctifier ». Si Dieu veut effectivement la guérison de son peuple, ce n’est pas la seule promesse de la foi, ni même la première.

Les « tu seras » mentionnés dans la Bible, par exemple à Abraham, sont des vérités éternelles qui appartiennent à tous ceux en qui la puissance de Christ a été versée. C’est une promesse biblique pour nous.1

Ces promesses de la foi sont rendues efficaces, ou appropriées, par l’efficacité de la parole prononcée, et par l’efficacité de la puissance de Christ s’extériorisant dans la prière ; prière qui est notamment vue comme « puiser » dans la puissance de Dieu disponible pour nous en Christ.

Lorsque la foi s’exprime par les mots de la Bible et les paroles que nous prononçons, la réalité spirituelle est que la puissance, le feu, de Dieu et de son Esprit, son mis en action. Ceci n’est pas vécu comme une figure de style mais comme une réalité invisible.

 4) La conséquence de la foi …

est simplement ceci : « Qu’il vous soit fait selon votre foi », ou encore, « ayez la foi de Dieu » (Marc 11:22). Si Dieu opère en nous ce qu’il promet, c’est bien par la foi que sont directement transmises ma réalisation de ces promesses pour celui qui vit dans la sanctification de la vie de Christ, ce qui conduit à certaines affirmation extrêmes comme « la guérison en mesure de la foi ».


ANTHROPOLOGIE

Un autre aspect distinctif de la « parole de foi » se situe dans le domaine de l’anthropologie. Bien que certains des théologiens associés, de près ou de loin, à ce « mouvement » soutiennent une vue trichotomique de la nature humaine, ce n’est pas là le trait marquant.

1) C’est dans l’expression de « nouvel homme » qu’il faut voir la distinction anthropologique de la « parole de foi ». La nouvelle naissance, le don de la foi initiant la sanctification de l’homme est considérée comme ontologique par la plupart des théologiens associés à la « parole de foi » ou qui se réclament de leur autorité.2 Nee par exemple l’exprime ainsi : « Ce qui constitue le nouvel homme n’est autre que Christ Lui-même. » Christ et le nouvel homme sont deux réalités strictement identiques.

2) Associée à cette forte anthropologie ontologique de la nouvelle naissance se trouve une distinction entre le « sang » et la « croix » de Christ : par la croix, nous sommes délivrés et par le Sang nous recevons le pardon de chaque péché. En cela, la croix est substitution, non pas seulement pour les péchés, mais aussi pour toute maladie.

3) De plus, nous pouvons aussi trouver des affirmations diverses au sujet de la relation entre Adam et Dieu, et/ou Adam et satan. Pour résumer, il est souvent considéré que la chute introduit un droit légal de satan sur l’homme et sur la terre. Le pouvoir lui serait entièrement remis et l’autorité de Dieu en s’exercerait que sur et à travers ceux en qui il œuvre sa sanctification. Si l’ancien Adam est sous la domination légale de satan, l’homme nouveau possède en revanche légalement les bénédictions divines. Il peut donc revendiquer en paroles ces bénédictions, incluant la guérison et l’accomplissement matériel.

PNEUMATOLOGIE

Le trait caractéristique de la « parole de foi » en pneumatologie est sa canalisation de la bénédiction, de la puissance divine. Certes cela n’est pas complètement nier la personnalité du Saint Esprit, mais l’accent est bien sur l’Esprit comme « canal de l’onction divine »3.

En tant que tel, la bénédiction est tel un réservoir, toujours disponible, dont la puissance peut être transférée par l’Esprit qui se communique et communique son onction. Le lien avec les traits anthropologiques déjà mentionnés est ici à souligner. Si le droit légal de Dieu sur la terre a été compromis par la rébellion des êtres humains, il s’ensuit que Dieu ne peut pas opérer sur terre sans la présence d’un « canal », l’être humain par lequel passe l’expression de la puissance divine. Dieu se manifeste par son Esprit à travers l’homme.


LA PAROLE DE FOI

Les distinctifs de la « parole de foi » posent de sérieux problèmes théologiques pour :

1) la compréhension de l’Ecriture : pour sa méditation, son application, et sa compréhension.

2) la nature de la foi, comprise non comme une connaissance, assentiment et confiance, mais comme une puissance de Dieu qu’il appartient au chrétien d’utiliser.

3) la compréhension de Dieu et de son action dans l’histoire de la révélation et dans l’histoire personnelle du chrétien.

4) pour la vie chrétienne : en impliquant un mysticisme gnostique pour lequel la réalité divine doit être appropriée par le chrétien afin de vivre pleinement. Un tel mysticisme en la parole de Dieu ; un tel gnosticisme en son application, ne peut à long terme que conduire à un perfectionnisme risquant de remettre en cause la grâce trouvée en Christ.

Pour palier à ces problèmes, il faudrait considérer :

1) Renouveler une théologie du discernement théologique et spirituel.

2) Mettre l’accent sur une lecture personnelle responsable de la Bible, mettant en avant une compréhension des passages bibliques au sein de l’histoire de la Révélation afin d’en montrer toute la richesse et d’en dégager la centralité toujours étonnante de Christ-Sauveur.

3) Maintenir une perspective théologique et pastorale équilibrée sur la « volonté de Dieu », s’éloignant ainsi d’un mysticisme problématique. Un certain pragmatisme serait notamment à considérer encourageant les chrétiens à vivre selon la foi, selon l’amour de Dieu et du prochain car ces deux paroles résument la volonté de Dieu (« tu aimeras le Seigneur ton Dieu et ton prochain comme toi-même »).

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Notes :

1 Autres textes cités : Exode 15.26 ; Exode 23.25-26 ; Deutéronome 7.15 ; Psaume 91.10-11.

2 Parmi les textes invoqués : Luc 12.50-52 ; Jn. 12.32 ; Eph. 3.4-6.

3 Cantique 1.3 ; Psaume 133 ; Lév 8.12.