Revue de Tom Hooper, dir., « Le discours d’un roi. » See-Saw Films et Bedlam Productions, 2010

Ce qui marque d’abord, c’est le désespoir. Le désespoir d’un homme, Bertie, roi d’Angleterre.Ce sont les yeux, le brouillard, le silence. L’attente suspendue aux ondes d’un micro, comme les brumes suspendues aux effluves de la Tamise. Les yeux du duc de York, Albert Frederick Arthur George, le futur George VI : Bertie pour sa famille. Ou pour son orthophoniste. Et pour tous les autres : les yeux d’un roi, d’un duc, d’un mari, d’un enfant.

Wembley, Londres, 31 Octobre 1925. L’Empire Exhibition, événement marquant de la société britannique cette année-là, se clôture par le discours du duc de York, et l’Empire fait silence devant l’héritier royal. Mais le silence n’est pas ordinaire, car ce duc n’est pas un homme ordinaire. Mais le silence n’est pas ordinaire, car ce duc n’est pas un homme ordinaire. Alors que le moindre silence résonne en échos de mots désarticulés, la moindre hésitation trouve un écho dans le regard tendu et incompréhensif de l’audience. Un peuple accroché à des mots en suspension. Le moindre flottement voile la personnalité du duc de York d’un brouillard qui n’avait certes rien à envier à son Norfolk natal. Et lorsque le bégaiement tombe, c’est un homme qui vacille. L’homme est en complet contraste avec ce qu’il doit être …
Le contraste, dans la scène initiale, entre la préparation mécanique du commentateur et l’ascension émotionnelle du duc vers l’estrade est saisissante. Le doux vide de la salle d’enregistrement alterne avec le froid d’un Londres automnal. L’espace clair du studio laisse place à la vue d’un microphone qui, faisant obstacle au regard, devient le seul objet réel dans un univers d’absences. L’assurance paralysée du microphone contraste avec la présence des époux, une voix posée contraste avec une démarche elle-même incertaine.
Ce qui frappe enfin, c’est la réalité de ce désespoir : rien qui ne puisse être fait. Il n’y a pas de mots, pas de parole, rien qui ne puisse devenir pour Bertie une irruption miraculeuse. Et sans parole, pas de futur, pas d’avenir, seulement l’incertitude. Chancelante, la vision de Tom Hooper l’est bien en son personnage incertain, et la construction du récit se poursuit dans l’antonymie d’un roi et d’un silence. Car sans paroles, il n’y a pas de roi, « pas d’autorité de nommer un gouvernement », dira Bertie par la suite.

Tout commence ensuite ;

Tout commence dans l’incarnation d’acteurs à la délicatesse et à la précision rendant les distances et envolées du récit d’autant plus marquantes. Le plus remarquable, ce n’est pas tant le jeu des acteurs. Et pourtant Colin Firth est superbe en amnésique de la fluence verbale. Quant à Geoffrey Rush, atypique, certes, mais à travers le maitre de la psychanalyse des mots, il offre le regard de celui par qui les mots sont ressuscités hors des cendres des plus profondes peurs. Le jeu posé de Firth trouve un opposé dans l’exhubérance de Rush. Les silences même, les absences des personnages, le tout du masque des acteurs contribue à marquer le malaise qui s’établit, malaise qui gagne peu à peu le personnage même de Lionel Logue. L’audience, prise dans le cycle des silences et de l’hystérie même de Logue, jouit des contrastes saisissant des instants qui s’écoulent, dont Tom Hooper reste le maître.  

Tout commence ensuite ;

Et tout se déroule dans la distance. Une distance abyssale, séparant roi et thérapeute-orthophoniste, roi-père et roi-fils, ombre et réalité. Distance dans des espaces clos, distance dans des corridors étroits et des cages d’escaliers effilées et des ascenseurs étouffés par leur espace étriqué. Le moindre plan sépare tons et silences, couleurs et flous, précision et hésitations. Le moindre plan donne une impression de distanciation progressive du prince de York de tout ce qui a fait de lui l’homme qu’il n’est pas encore.

Distance visuelle : dans les plans, dans la hauteur et le grand angle, car même en plan rapproché, les profondeur de champ, deviennent lieu de contrastes et de significations. Ils sont comme une fixation de ce que l’homme ne peut vivre tant que l’arrière-plan, flou mais imposant, n’a pas été rejeté aux confins de la pellicule. Comme lorsque Bertie se présente devant le conseil du couronnement : son visage d’un flou envahissant nous dirige vers ce qui l’entoure en arrière-plan. Il n’est plus au centre de notre regard tout en étant au centre de l’image. Ainsi, la royauté de Bertie se distingue alors comme un flou devenir, une réalité présente mais dont le handicap rend la réalité insaisissable, telle une vapeur. Fumée de fumée, tout s’évapore, tous les espoirs et toutes les promesses. Tout se distancie de Bertie.


Distance
dans les couleurs et leurs tâches de lumières ombragée, distance étouffante dans les vues de cour, distance dans les relations, dans le langage, dans les émotions même : et dès lors c’est le vide, la nudité de la souffrance qui s’impose. Même dans la grande pièce, le bureau de travail de Logue, son cabinet, le vide semble s’imposer sur un Prince absent. Un prince écrasé par un handicap de la parole, et plus que la parole, une paralysie de l’être qui ne trouve de réconfort que dans une présence aimante, celle d’Helena Bonham Carter incarnant à l’écran l’épouse royale.

Puis vinrent les mots.

Les mots qui ne cessent de s’envoler, de jouer des airs, de se jouer des efforts de Bertie, d’attiser sa volonté, d’exprimer leur présence mais restant pourtant insaisissables. Les mots qui s’échappent tendent à faire de lui, peu à peu, le prisonnier d’un passé oppressif. Mais dans ces mêmes mots, Logue, jongleur des mots, mêle brillance et patience pour faire danser les mots en un rituel purificateur. Dans cette maladie qui ronge de l’intérieur les plus grandes qualités de chacun, le seul secours de Bertie c’est de perdre son bégaiement. C’est de perdre sa rigidité en exorcisant une personnalité qui se dévoile.

Petit à petit, dans cette distance qui s’établit entre Bertie et sa prison, les mots se font proches. La gorge de Bertie semble devenir vivante, la pierre, le roc, l’absence même, s’animent lentement. Avec chaque pierre qui bouge, c’est le bégaiement qui s’effrite, c’est Bertie qui apparaît. Et les mots, ces mots inconnus se font familiers. Déjà ils commencent à répondre à Bertie, le conduisant à expulser même ces peurs qu’il n’osait verbaliser. Le tout s’inscrit dans un humour tout britannique et tout peut se défaire dans une légèreté qui va peu à peu devenir l’essence même du film et de la relation entre Bertie et Logue.

Cependant, il est difficile de trouver dans ce film la moindre trace de sentimentalisme. Pas de triomphalisme non plus : les hésitations demeurent et une certaine distance se maintient. Bertie et Logue restent ces deux hommes que certaines choses séparent et sépareront toujours. L’un est roi. L’autre est un acteur raté. Et c’est là l’humour de ce binôme : chacun lutte avec ses ombres en faisant la lumière sur la guérison de l’autre. Humour, amitié, ombres et guérison. Car tout peut se diluer dans l’humour du flegme britannique, sauf pour ce récit d’enfance de Bertie qui se déroule, imprévu, longtemps attendu, entre maquette et confession. Et là, dans un shilling, un roi trouve son exutoire ; dans une maquette d’avion, un prétexte à un début de rémission.

Dans cette rémission, ce qui marque, c’est Logue : certainement le plus proche des émotions de George VI. Car pour que la parole soit restaurée, c’est l’amitié qui doit voir le jour . Là se comble une grande partie de cette « distance » du film : dans une présence restaurée, avec soi et avec un autre. Chemin ardu entre deux hommes que presque tout sépare, y compris le couronnement qui ré-introduit dans un temps crucial, une distance formelle entre les deux hommes. Formalisme qui, bien que « normal » n’en produit pas cependant une certaine gêne. Le seul qui semble vraiment à l’aise dans cette Abbaye qui devrait sceller cette séparation, c’est ce chantre d’orthophoniste. Sans cesse il erre sur une pellicule trop petite pour lui, sans cesse il arpente les contrastes les plus saisissants, et fait se tenir la formalité sur sa tête pour renverser les hésitations de Bertie. Comme par exemple lors des préparatifs pour ce couronnement royal que Logue prend avec toute la désinvolture dont il se sent capable pour que Bertie, seul dans l’immensité de la cathédrale, prenne la mesure de sa stature et de ce qu’il est.

Vient enfin le discours du roi, ralliant une nation au bord de la guerre en 1939. L’heure du non-retour. L’heure à laquelle ce microphone n’est plus seulement un moyen d’atteindre « tous les foyers », mais un moyen de donner vie à une nation en guerre. L’enjeu, est plus maintenant que la guérison d’un bégaiement. Cette épée de Damoclès à laquelle le roi toujours résista sans pourtant pouvoir l’éviter. On sent, dans cette présence que l’apogée émotionnelle du film est contenu là, dans ces quelques brèves minutes. Les neuf minutes d’un pays pour les neuf minutes d’un roi. Et à la fin de ce discours : la force de caractère d’un roi.

Car dans ce discours final, il n’y a pas de surprise. Bertie bloque, hésite, mais toujours avance vers le point final. Et la musique n’est là, avec son crescendo, non pas pour soutenir l’arrivée triomphale du parfait locuteur, mais pour soutenir dans ses efforts celui qui sans cesse lutte contre lui-même. Il n’y a pas de métamorphose miracle, mais la gloire ordinaire d’un roi.