Halte aux réseaux sociaux antipersonnels !

Donnez-moi une arme antipersonnelle longue portée et je disposerai des réseaux sociaux. Sérieusement : je viens de recevoir ma Xème invitation (histoire d’éviter les confusions : « X » non pas à cause de la nature discutable de ces réseaux sociaux, mais parce que je ne compte plus le nombre d’ « invitations » reçues). Twitter, Facebook, Linkedln, Badoo, Myspace, Flickr, Copainsdavant, et même … Ruralnet ! Véridique : et ne me demandez pas comment j’ai reçu ce mail de Ruralnet, le réseau social de la Bourgogne et du Massif Central !

Je ne compte plus. À croire qu’ils échangent leur liste de membres—ce qui en réalité est certainement le cas. Je ne compte plus, et je ne regarde plus. La dernière fois, cela m’a coûté probablement 5,432 neurones, rien que de faire l’effort pour ne pas mourir d’atrophie du cerveau à la simple vue de la page d’accueil.

Pour la petite histoire, ces quelques lignes que vous lisez ont commencé à cause d’une « invitation » reçue de la part d’un étudiant (à distance) qui cherchait à me contacter. Soit. Moi qui m’imaginais qu’envoyer un email était certainement plus logique que de se dire que son professeur était certainement « membre » de Badoo ou Copainsdavant. A voir lors du cours de philosophie sur la logique et le sens commun. Mais bon, plein de volonté (!), je me dis qu’il faut « vivre avec son temps ». Rien que d’utiliser cette expression j’ai déjà pris un coup de vieux. Après l’inscription classique vient le moment crucial d’éditer son profil … hum. J’ai la joie d’annoncer que sur l’un de ces réseaux est apparue Galadriel, née le 2 Février 1911, originaire de Sainte-Foy !

Très satisfait de mon role-play je me dis bien sûr que je vais pouvoir, après 5-10 minutes (moyennant une connexion capricieuse), pouvoir lire ce message sûrement crucial à ma vie professorale. Mais !, nouveau message :  « X personnes veulent voir ta photo ». Comme tout le monde je cherche le bouton « passer », « skip » ou tout autre chose permettant gentiment de dire « non ». Peine perdue ! Après 5 autres bonnes minutes, je me demande si je ne vais pas finir par mettre comme profil une photo de Gollum sous titrée : « Moi, lorsque je reçois une invitation sociale ».

Parangon de patience, je réessaie d’accéder a mon cher message, mais bien sûr sans photo. Inutile, ce n’est pas possible. Au même moment je reçois, littéralement, en pleine figure un message venue directement de ce site, qui passe à travers l’écran, avec gyrophare, etc. : « Vous n’avez pas encore mis de photo dans votre profil ». A priori c’est une évidence : pour ne lire qu’un message, je n’ai aucune intention de me montrer au premier venu !

Troisième essai. Même flagrant succès. Et autre message : « X nombre de personnes veulent voir votre photo ». Du coup là, le raisonnement de type « prof de philo » s’enclenche, et je me dis : UNE personne me connaît sur ce site et de suite 3,500 personnes veulent voir ma photo (!) … et par la tête de leur profil, tous des femmes (ou hommes !) à moitié nus. Cherchez la connexion entre un message envoyé par un des étudiants et des « amis » potentiels aux intentions douteuses.

Multipliez cela par le nombre de pseudo invitations et vous aurez le résultat suivant : halte aux réseaux sociaux antipersonnels !

Bien sûr, je sais qu’il ne faut pas généraliser et que certains de ces réseaux sociaux, bien gérés, peuvent avoir leur utilité pour favoriser les relations personnelles. Bien utilisés, ils peuvent servir à « connecter » les gens entre eux, à être proche de ses amis, à créer du « lien » là où il n’y en avait pas, à rester en contact avec ceux qui sont aux antipodes de la terre, à créer de nouvelles relations et à développer son image de marque, son management, entrer en contact avec de nouveaux clients ou tout simplement pouvoir partager photos, événements et autres intérêts.

C’est tout cela. Et plus encore.

Malgré tout, et en dehors du fait que je doute de certaines de ces conclusions (sauf pour ce qui concerne la diffusion d’information, y compris possibilité de prise de contact), ces réseaux sociaux ne favorisent pas les relations personnelles. Ils favorisent l’image de soi, et le développement artificiel d’une vie interpersonnelle. Une question me vient particulièrement à l’esprit. Nous avons tous des « amis », par exemple, sur Facebook. Qu’est-ce qu’une relation personnelle ? Que veut dire avoir une relation personnelle avec quelqu’un ?

À mon sens, premièrement, porter l’attention de la relation sur l’autre, pas sur sa propre personne. La plupart des réseaux sociaux sont, presque exclusivement, « moi-centrés », vous demandant de produire de l’action, du surprenant, et surtout, du détail, a chaque minute de votre vie. Une vitrine centrée sur soi ; au risque de se perdre ou de se vendre.

Chers étudiants, amis, connaissances et collègues.

Merci de vos invitations, et de vos demandes de rendez-vous, sur Facebook et autres sites « moi-centrés ». Cependant, je me permets dans la liberté technique qui est la mienne de, gentiment, mais fermement, les ignorer.

Sans honte aucune.

*

Mais en cette période de Noël, cela nous conduit à d’autres considérations. Si Dieu devait venir aujourd’hui, 24 Décembre 2010, naître et marcher parmi nous, je ne doute pas qu’il doive d’abord changer son statut. Ce qui donnerait à peu près ceci :

 

 

 

 

 

Et j’imagine tout à fait Dieu avec des millions d’amis, des intérêts divers et variés comme « ami des boeufs et des ânes », « maison de David fan page », « compassion », « sauver les hommes », etc. Je suis aussi convaincu que quelques secondes seulement après son changement de statut, nous verrions des milliers d’utilisateurs écrire sur sa page Facebook … quelque chose dans le genre :

« Bienvenue sur terre »

« lol ! »

« C’est où ta ville ? »

Avec un simple changement de statut sur Facebook (ou tout autre réseau du même genre), des millions d’utilisateurs sauraient, en quelques minutes, que Dieu est venu sur terre. Rien à voir avec les deux ou trois bergers qui sont difficilement venus s’agenouiller devant Jésus. Des millions ! LE coup de pub du siècle, pour le dire ainsi. Et honnêtement, nous serions certainement dans une meilleure situation que maintenant : Jésus toucherait plus de monde par sa naissance et un bon réseau social, qu’après des milliers d’années de proclamation évangélique !

Cela se pourrait …

Mais qui, assis devant son écran, les pieds dans les pantoufles (ou non), sirotant bière, café, thé—ou autre boisson légale pour tout adolescent pré-pubère qui se respecte—sortirait la parka en poil de mammouth pour aller braver le blizzard et trouver une étable perdue dans la campagne Aixoise ? Comme le dirait mon frère : « franchement, personne ».

Qui irait braver les éléments (parce que rendez-vous bien compte que les bergers du récit évangélique n’étaient pas habillés version défilé de mode « printemps-été ») ? Qui irait s’agenouiller dans cette étable, les pieds dans la paille ? Et je ne parle pas de la paille, douce, toute fraîche, bien propre sur elle, comme vous vous l’imaginez. Non : les pieds dans le purin !

Alors d’un côté : canapé, bonne boisson, Facebook.

De l’autre : étable, purin, enfant-Roi emmailloté et couché dans la paille.

A priori le choix est simple.

À moins que nous n’ayons raté quelque chose d’autre que la simple information et l’efficacité de sa diffusion. Quelques bergers inconnus ou des millions d’amis de Jésus sur Facebook. Peut-être bien que le nombre ne compte en réalité pas autant que la démarche du coeur démontrée dans l’obéissance que nous mettons a suivre l’étoile de notre foi.

Mais puisque je ne veux pas entendre dire que j’ai une dent contre les réseaux sociaux, je pense bien créer mon propre « réseau social » : http://www.agenouxdanslapaille.fr … « le réseau social de tous ceux qui veulent adorer et théologiser les pieds dans le purin ».

Mais aussi le réseau social de tous ceux qui veulent chercher dans leurs rapports personnels ce qu’ils ont trouvé dans cette étable : la force dans l’humilité ; la joie dans la misère ; et l’amour fraternel avec de parfaits inconnus.

Paix sur terre, et bienveillance envers les hommes.